Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Poésie

Tout est là

Tout est là,

à l’instant du mot dit :

le bouquet de jonquilles,

le chant blond des blés que tu traversais pour te rendre au lac,

la chatte sauvage flairant les orties,

la bicyclette couchée dans les taillis et que tu retrouvais à sa couleur rubis,

la mousse de l’eau sur les cailloux entre lesquels filaient les anguilles

dont tu essayais de saisir l’éclair bleu à genoux.

Tout est là, dans la paume de l’âme,

et demeurera

ainsi contenu,

telle l’abeille

dans la corolle du poème.

Tu peux toujours le toucher

d’un mot au matin

quand tu te sens perdu,

le Pays d’enfance.

 

Géraldine Andrée

Publié dans Non classé, Poésie

Poèmes pour la lampe d’automne

Étoiles

Apollinaire (dont le nom vient d’Apollon, dieu de la Lumière et de la Beauté) écrivait:
« Il faut rallumer les étoiles. »

Et il est vrai que les étoiles, on ne les voit plus désormais, tant elles sont voilées par les fumées des industries en pleine expansion et par la pollution.

Les yeux d’or du ciel ne nous regardent plus car nous les avons rendus aveugles.

Par conséquent, nous nous aveuglons aussi car nous avons pris l’habitude, en levant la tête, de n’apercevoir qu’une voûte obscure et nous croyons qu’il en a toujours été ainsi.

En ce soir de feux d’artifice, -rouges, orange, verts, bleus-,
je rêve de n’avoir pour couverture qu’un vaste ciel piqueté de taches rousses;
je rêve que des myriades de prunelles lointaines veillent mon sommeil depuis leurs millénaires révolus;
et que je les entende me dire en silence:

Qu’importe que Demain soit un nouveau jour!
Nous, nous durons toujours.

Oui, je rêve du luxe de ces étoiles alors que je suis allongée sur la terre humide d’un soir de juillet.
Si nous oublions les étoiles, nous nous coupons de nos racines célestes.

Alors, il est grand temps de « rallumer les étoiles » et de réapprendre chaque nuit
Tout ce que nous avons oublié.

 

 

 

 

Anges

Il est des anges qui se brisent les ailes contre le pouvoir, le paraître, l’ambition, la possession.
On les rencontre beaucoup, à notre époque, échoués dans ces regards qui ne voient plus le ciel.
Mais il est des anges veilleurs d’encres et de silences,
protecteurs des oiseaux qui traversent le monde et des frêles plantes qui poussent,
messagers des astres éteints et du chant lointain des sources,
gardiens des pensées secrètes et des chambres douces.
Ces anges volent jusqu’à nous par les poèmes que nous lisons -même sans grande conviction.
Lorsque nous sommes profondément seuls,
il nous suffit, pour les rencontrer, d’allumer une lampe au-dessus d’un recueil de poésies -le fait que le poète soit mineur n’a aucune importance pour le coeur-;
et si nous nous sentons soudain légers, libres, purifiés, presque guéris,
c’est le signe
qu’un de leur souffle
nous touche
dans la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« En ce moment »

« En ce moment »:
trois modestes
mots
pour dire:

le présent vital:
celui qui nous sauve
des morsures du passé,
des tourments de l’avenir;

le présent initial:
à l’origine de la fleur dans la main,
de la réciprocité entre l’oeil et le nuage,
du coeur qui bat lorsque paraît la flamme;

primordial présent
qui nous guide,
même si nous résistons
à son élan,

d’instant
en instant,
et nous guérit
du Temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

Apaisement

Enfin, tu es rentré.
Il n’y aura pas, ce soir,
le grand orage
que je redoutais:

dans notre petite chambre,
je contemplerai
longtemps
la nuit d’août,

la nuit d’or
de ta peau toute
tachetée
d’étoiles rousses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emporter,
en plus de l’indispensable
-peigne, brosse à dents, dentifrice, savon de Marseille-,
l’Essentiel:

mon flacon d’eau de rose,
mon collier de perles aux reflets si roses
qu’il me semble que l’aube
perle sur ma peau,

et les Rubayat
d’Omar Khayam
qui voit se refléter dans le vin
l’âme des roses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyager,
c’est se mesurer au vent, à sa volonté implacable, étrangère à notre rêve parfois,
et accepter qu’elle soit
plus puissante que Soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après avoir vécu toutes sortes de deuils,
je sais reconnaître les signes des commencements:
l’inspiration profonde précédant le chant,
un sourire qui promet l’enfance,
les silencieux remous d’avant le poème,
les fruits rosissant au début de la saison,
l’éclosion d’un regard sur l’épaule dénudée…
Il m’arrive parfois de rêver que je remonte à l’origine de toute origine, à l’affluent des souffles, à l’étincelle initiale.
Et tant pis;
tant pis si un pas s’éloigne dans le noir, si une main se glace, si un mot trahit encore l’innocence…
Tant pis si je dois toujours m’en aller sans me retourner:
je sais que ce nouveau deuil m’annonce, si je n’abdique pas,
le miracle
de m’éveiller demain,
en me disant comme chaque jour:
« Il est une fois ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci;

merci pour la rosée sur le trèfle en bouquet;
merci pour le chardon constellé de givre;
merci pour le chant qui traverse la chambre;
merci pour l’étoile du Nord au bout du doigt;
merci pour le lait versé dans le noir;
merci pour le pain blond et le gâteau levé;
merci pour le papillon qui nargue la flamme de la bougie;
merci pour la chaudière qui ronronne au coeur de l’hiver;
merci pour les éclats d’amandes après le chagrin;
merci pour la première page;
merci pour le livre qui se referme;
merci pour la main fidèle au-delà du sommeil;
merci pour la conversation au soleil;
merci pour les bruits d’ailes du silence;
merci pour l’amitié d’Alan;
merci pour le prochain qui ne s’est pas encore annoncé;
merci pour ces questions sans réponse qui enfantent des poèmes;
merci pour tous ces petits riens
qui coûtent trois fois rien
et qui font Tout
quand on croit que la Vie
ne compte plus du tout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vrai futur

Le vrai futur
n’est
ni « plus tard »,
ni « demain »:

il n’arrive
ni par hasard,
ni par destin:
le vrai futur

advient
dans le seul
instant
présent:

il est
un fruit mûr,
une plume tombée,
une patte offerte,

ou même
la paume
de l’enfant
dans la main

qui nous mène,
au soleil
du jour,
bien plus loin

que notre état
d’âme
mêlé
de doute

et d’espoir
avec lequel
nous nous réveillons
le matin.

Deuxième moitié du mois d’août

Deuxième moitié du mois d’août.

Bien sûr, les soirées sont encore longues. Quelques papillons accompagnent un éclat d’or.
On apporte le café assez tard. Les voix et les rires se répondent. De l’herbe, montent des murmures et des odeurs de menthe qui rassurent. On annonce du beau temps pour demain.

Mais il semble soudain que la nuit est tombée sans prévenir. Ou peut-être n’a-t-on pas fait attention. Le croissant de la lune luit comme une lame. Les lucioles dansent dans l’ombre. Un petit vent frais s’est levé. Quelqu’un serre son gilet sur son coeur. Des pas s’éloignent de la table.

Il faut emporter les dernières tasses, les dernières cuillères et, dans le salon, allumer le lampadaire.

Deuxième moitié du mois d’août.

Il faut bien se résoudre à rentrer,
si l’on désire que les mots prolongent encore un peu le temps passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les odeurs des vacances:

Le vent dans le foin
Le café quand on se lève tard
La brioche sortie du four
Le thym dans le gratin d’aubergines
La gousse de vanille sur les pêches
Les pages neuves du roman acheté
L’huile de bronzage pendant la promenade
L’herbe mouillée des journées où il fait moins beau
La confiture qui cuit doucement
Le drap déplié dans la chambre après avoir séché au jardin
Le sachet de lavande fraîche pour l’hiver
La pâte de colle qui accroche de menus souvenirs (pétales, feuilles, grains de terre, brins où passa le souffle des lèvres, tickets du funiculaire) dans le journal intime
Les rosiers après l’orage
Le bouquet délié des invités
La frêle fumée dansant encore au-dessus de la bougie éteinte
et qui donne l’impression que l’on prolonge le jour dans la nuit,
la joie dans la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est la fin de la belle saison. Mais ce n’est pas triste. On se rapprochera d’une autre beauté:
l’âme des lampes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin de dîner

On n’est pas tout à fait arrivé à la fin de l’histoire. Il reste quelques pêches dans la corbeille, un peu d’eau pour ce rayon de lune. Au fond de certains verres, l’ambre de la liqueur luit encore.
Et pourtant… Un pas s’éloigne déjà. On entend là-bas, près des dépendances, le bruit d’une chaise que l’on range. Un volet claque en se fermant au deuxième étage.
Marthe agite les serviettes et les miettes de pain tombent sur la terrasse pour les oiseaux de demain.
Sur le trajet qui mène au grand buffet noir, les fourchettes mêlent leurs dents et les assiettes se heurtent.
On n’a pas vu passer le temps. La table est presque nue, comme si on n’y avait pas dîné.
Mais on n’emporte pas trop vite les lampes, car il ne faut pas arracher à l’ombre ses lueurs -derniers pétales d’or qui tremblent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La veillée

Le soleil laisse, en partant, quelques signes d’or à l’horizon. On a prévu, certes, le gilet mais les chemins ont gardé leur tiédeur. L’herbe, d’ailleurs, est douce à fouler comme au mois de juillet.
Si l’on ouvre les fenêtres des chambres avant le sommeil, on sent monter l’odeur du chèvrefeuille et on entend pépier de petits silences.
Finalement, on se couche assez tard malgré la perspective du Retour.
On discute de tout et de rien pendant que des ombres bleues agrandissent nos yeux.
Le raisin sera bon sans nous, je pense,
pulpeux et pourpre comme les joues de l’enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le matin,
quand tu changes
l’eau
des fleurs,

pense aussi
à changer
la couleur
de l’encre;

puis prends
une page blanche
et écris
tous tes soucis.

Tu te sentiras
libre ainsi,
guéri pour le jour
d’aujourd’hui.

C’est ce que j’appelle,
mon ami,
la toilette
du coeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dire le silence

Le silence
est aux mots
ce que la nuit
est aux étoiles:

Essentielle
présence

Parce que le silence
avive les mots,
les mots
avivent le silence

-grand bouquet
de roses
que les lèvres
de tous les hommes

ont fait
éclore
sur l’âme
de chaque chose-,

et comme
ce lien
de cause
à conséquence

se passe
de plus
de mots,
je demande

que fleurisse
le silence
de mes lèvres
aux vôtres.

Ecrire le silence

La journée est plus fraîche,
partagée entre l’ombre et l’or…
Ecrire alors,
la fenêtre ouverte
sur le feuillage du silence.

*

La nuit doucement
m’entoure pendant
que j’écris
Bonsoir Je suis
au large de la Vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De soi

Cela va de soi
que j’emporte
le petit carnet
de moleskine

et la plume
à la pointe
fine;
cela va de Soi.

-Oublierait-on
de rire
dans la joie?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La dernière chambre

La dernière chambre avant le voyage.

Les draps frais, lisses et blancs où l’on ne dormira qu’une seule fois.

La savonnette dont on aime bien le parfum -mais qui fond très vite dans la main.

La salle d’eau si étroite qu’on peut toucher les deux murs opposés sans tendre les bras.

La petite cabine de douche vite imprégnée de buée.

Le sèche-cheveux qu’on laisse souffler -bon gré, mal gré- et qui nous laisse, lui, tout ébouriffés.

L’heure de la lumière que l’on programme -il faut oublier la naissance patiente de la lumière du jardin.

L’anthologie que l’on pose sur la table de bois blanc, pour se rappeler que, ce matin encore, on la lisait chez soi. Mais les poèmes, étrangement, n’ont plus la même résonance; comme si, eux aussi, conspiraient à notre exil.

Et la nuit derrière le store, traversée par les éclairs bleus des tours de l’aéroport.

Et le sommeil sans rêve jusqu’au lendemain.

 

Ne pas être parti et être déjà loin.

 

 

 

 

 

Au poète qui s’en va,

En faisant ta valise,
surtout n’oublie pas

cette petite bille
éclose comme l’iris

qui, lorsque tu la tournes
entre tes doigts,

dans tous les sens
qui te chantent,

t’annonce les étoiles
des mots

à écrire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le poème refusé

J’ai perdu mon poème dans le sommeil.

Il ne devait pas être très loin, mais suffisamment -à cette frontière ténue entre la conscience et l’abandon- pour qu’il ne vienne pas quand je l’appelle au réveil.

Je l’ai cherché dans le bleu qui glissait entre les volets, puis au soleil du petit déjeuner.
Par quel mot commençait-il? Quel sentiment? Peine ou joie? Je le savais pourtant, avant de m’endormir….

Hélas! Le poème m’était refusé.

Sans doute apeuré par l’éclat du jour, se cachait-il dans le recoin obscur de la demeure d’un songe que j’avais quitté pour faire route jusqu’à la réalité.
Je sentais approcher le chagrin -deuil d’une promesse non honorée.

Pourtant, lorsque l’eau de la douche a coulé doucement sur ma peau, m’invitant à l’oubli de la perte, le poème m’est revenu -comme un enfant prêt à jouer avec les bulles de savon.
Il parlait de l’hésitation des tout premiers commencements, de la conséquence du tremblement de l’aube qu’est la rosée.

Il ne me paraissait pas frivole, mais léger -parce que j’avais renoncé moi-même à mon caprice qui consistait à me faire obéir par les mots.

La poésie, pour aller jusqu’à ma mémoire, passe par l’insouciance de mon corps.

 

 

 

 

 

 

Sois
aussi
légère
que la soie:

Laisse
le vent
passer
à travers toi;

et lorsqu’il
s’en va,
garde le pli
que dessina

sa joie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime traverser la place par jour de grand vent.
L’air, alors, se mêle à la lumière pour me laver du poids du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon cher cahier,

je te donne rendez-vous demain, entre la corbeille blonde et la tasse ronde, lorsque l’aiguille affichera dix heures au soleil, que la fenêtre s’entrouvrira toute seule.

Je ne sais pas encore ce que je t’écrirai; ce ne sera sûrement pas long mais ce sera essentiel:

des pétales de mots déposés par le souffle de l’instant
sur le blanc du temps à vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autour du bouquet de roses

Autour du bouquet
de roses,
le sujet
de conversation

concerne
l’évolution
de la situation
boursière:

chacun
déploie
sa force
de persuasion;

certains
se mettent
même
en colère

pour,
disent-ils,
changer le cours
des choses…

Et moi?
Moi,
je caresse
la peau

fraîche
des pêches
à l’ombre
des roses.

 

 

 

Nulle part ailleurs

Tu es ici
et nulle part
ailleurs

pour que le pétale de rose,
la note de l’oiseau,
le pétale de l’instant,

te trouvent
avant
de te chercher.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’art du sommeil

Certains, avant de dériver vers le sommeil,
tiennent les oreilles d’un ours fripé;
mettent leur pouce dans la bouche;
agrippent un morceau de drap dont ils ont fait un doudou;
enlacent leur oreiller;

certains encore
posent leur paume sur l’épaule aimée
ou sur le ventre du chat;
d’autres enserrent leur main gauche
de leur main droite ou l’inverse;

et puis, il y a ceux qui s’endorment
en n’étreignant rien ni personne,
en se murmurant seulement quelques vers,
appris il y a longtemps,
à l’école ou au jardin,

au temps où le réel était rêve;
où le rêve était réel;
ceux-là même qui pensent
qu’ils ont perdu à jamais
le contact avec l’enfance

touchent, en vérité,
leur pays de toujours
avec la confiance
et la force
de leur souffle.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2013

Publié dans Non classé, Poésie

Tu es riche de toutes les gouttes de pluie

 

 

 

 

 

 

Géraldine ANDREE

 

 

Tu es riche
de toutes
les gouttes
de pluie

 

 

 

Poésies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En mémoire de Jeanne Berthe Tisserand, ma Grand-Mère

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime laisser la fenêtre ouverte
lorsque je fais couler
l’eau de ma toilette
au petit jour:

je sais alors
que ce jour est de l’eau
qu’il me faut laisser couler
tout en essayant de retenir

quelques gouttes
qui feront fleurir
les jours
à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime l’odeur des haricots
qui cuisent doucement dans l’eau.
Leur parfum s’exhale dans ma cuisine,
et c’est toute la saison des beaux jours
qui remonte avec les volutes de vapeur

-comme si se dénouait
dans le jeune frémissement de l’ébullition
un bouquet de senteurs
d’herbe tendre, de thym, de menthe,
de terre infusant la pluie des petits orages.

J’aime l’odeur des haricots
qui cuisent doucement dans l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès que le jour se levait,
tu me disais:
Apporte-moi le baquet,
le savon d’huile d’olive,
le gant de crin,
la grande cruche d’eau pure
et le drap blanc.

L’eau coulait
au rythme de ton chant
dans le baquet;
l’huile du savon
déposait doucement
sur les bords
une écume d’or;

le drap blanc
se déployait
entre tes bras
comme un lis ouvert;
par la fenêtre,
seules
les feuilles

étaient autorisées
à se pencher
et à murmurer:
Comme elle est belle!
De quelle
aurore
parlaient-elles?

Avec une habitude
d’enfant
que tu gardas
toute ton existence,
tu nouais ta chevelure
en la nattant;
et je voyais fleurir ta nuque.

 

Et ce jour nouveau
tout étoilé d’eau
qui éclairait
de plus belle
le jour qui se levait,
c’était le jour
de ta peau,

avant que le drap
ne voilât ton dos.
Tu étais si vivante,
alors,
presque insolente
en ta jeune lumière,
que je ne pensais pas

que tu serais,
un jour,
infidèle
à ton aurore
et que tu rendrais l’eau
orpheline
du jour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trempe
tes mains
dans les fleurs
fraîches
de ce matin
de juillet:

ne te semble
-t-il pas soudain
que tu pourrais
presque
mourir
de bonheur?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour mon silence,
un recueil
de poèmes
d’Anna*,

le frisson
des feuilles
à fleur
d’eau,

et, suprême
plaisir,
là, entre
les mots

qui tremblent
comme
des perles
tombées

de la voix
d’Anna,
ce soupir
qui redit

combien
toute parole
à l’absence
survit.

* de Noailles

 

 

 

 

 

Ce pétale d’or sur le miroir,
c’est le reflet du soleil d’été
que nul chiffon, nul effort
ne peut effacer.

Seule la ronde
du monde
a le pouvoir
de le soustraire à mon regard.

Il en est ainsi, mon ami,
de ton lumineux souvenir
qui ne peut s’évanouir,
ni par la grâce de mes larmes, ni par la force de ma volonté;

et que la seule la ronde
obstinée de mon sang
dans le temps
éteindra doucement

sur l’onde de ma mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’air est bleu et frais.
Une note d’oiseau
tremble, frêle
goutte sonore.

Le vent,
en passant,
dérange
quelques feuilles.

Dans l’allée,
craquent
des cailloux:
voici

Denis,
le jardinier
qui vient arroser
le potager.

Comme
la lumière
est tendre
avant de sévir!

Me dire,
les yeux mi-clos,
que j’irais bien
dans la rosée

-jusqu’aux semis.
Mais tant d’heures
de veille
ont passé:

je suis épuisée.
Et songer
que je ne dormirai
peut-être plus jamais,

 

que mon chagrin
est éclos,
fleur
à fleur de peau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un rêve, un seul:
ouvrir toutes
les fenêtres
et écouter

dans la nuit fraîche
les feuilles
qui s’ébrouent
de la bonne averse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Derrière les volets clos
de la cuisine,
les notes de l’eau
tombent

sur la vaisselle fine
du déjeuner:
tu as toujours
eu l’art

d’être présente
sans faire entendre
ta voix,
en laissant

seulement
chanter
le présent
entre tes doigts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque je vois
un rayon de soleil
qui danse
au matin

dans ma petite
bouteille
de parfum,
je me dis

que je fais
un grand voyage
sans aller
très loin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pendant la promenade,

l’éclat blanc d’un papillon dans la lumière,

un jet d’eau qui sort de la terre sans aucun artifice humain -imaginer le chemin de l’eau sous le chemin- et qui arrose les cailloux;

au soleil de chaque goutte, des étoiles crépitent -il est des étoiles de mer, pourquoi pas des étoiles de terre?

un oiseau qui vole au ras de l’herbe, prend de l’altitude, se dirige tout droit -éclair noir- vers le toit rouge, là-bas, puis disparaît derrière le feuillage;

l’oeil ébloui par l’énigme -où est passé l’oiseau?

une branche brisée recouverte d’un singulier linceul: une feuille où sont inscrits à la main des mots en langue étrangère -ignorer le contenu du message et savourer la grâce de cette ignorance…

Laisser reposer la branche.

Laisser aller la feuille.

Aller content.

Aller se contant à soi-même la moindre chose
-de l’épine de la rose à l’abeille dans la corolle-,

parce que

ce qui est trois fois rien
compte le plus
et fait du petit chemin
toute une aventure.

 

 

 

Elles sont enivrantes
comme les sachets
de menthe
qui infusent

doucement
dans l’eau du soir,
tes mains
s’ouvrant

pour moi
dans le noir,
quand je pense
qu’il est trop tard…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je fais
parfois
une pause
entre les mots

pour semer
des brins
de thym
dans l’eau:

écrire,
égrener:
même chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le temps hésite
entre le soleil
et le gris:
un nuage passe…

Est-il encore
temps d’aller
à la roseraie?
Gardons espoir!

Oh! Mais…
Ces gouttes fraîches
sont celles de l’averse!
Vite! L’auvent!

Tiens! C’est surprenant,
cette embellie
pendant la pluie:
voici

que le nuage
s’effile
et qu’il pleut
au beau

milieu
du soleil!
Et on ne sait si
les fleurs s’égouttent

ou si les gouttes fleurissent
là, tout autour
des arceaux!
Hélas!

Un autre nuage
passe,
lui aussi,
et le miracle

 

cesse
aussitôt
qu’il s’est
accompli:

le soleil
soudain
s’éteint
comme s’il

s’était senti
trahi
dans ses noces
avec l’averse!

Maintenant,
il pleut
dans le gris…
Alors,

est-ce encore
de l’espoir,
ce temps
hésitant,

ce temps
qui attend
les larmes fleuries
d’une autre embellie?

 

 

 

 

 

 

Oh!
Il ne reste
presque
rien

de mon chagrin
-juste
un peu
d’eau

de bleuet
qui apaise
mes yeux
le matin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La maison de la mer n’est plus la même.
Les volets claquent souvent.
Le vent étreint les pins en gémissant.
Bien sûr, on fait encore des tartes de fruits; on mange dans l’herbe; les abeilles tourbillonnent toujours aussi vives autour des melons et des conversations.

Mais aux enfants qui jouent sur la terrasse,
on donne un petit gilet de laine.
Et dans la douce somnolence d’après le dessert,
on sent monter des vagues que l’on croyait lointaines.
Il faudra bientôt rendre la maison à elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme l’eau laisse voir au fond d’elle-même
les herbes qui dorment, les fleurs oubliées, les billes que des mains d’enfant ont égarées, des pièces votives parfois, l’enlacement de racines secrètes, le ventre d’une barque qui attend le prochain voyage,

le silence laisse entendre

le souffle de l’ami lointain, le tintement d’une cloche intérieure qui appelle à vivre, un murmure dont la paume est le passage, l’embrasement du poème au contact de la voix, le froissement inespéré des ailes d’une réponse,

d’autres silences qui se créent et s’élargissent autour de ce silence,

ondes nées de l’à peine né
de la Pensée…

Tout au fond de moi, je loue
la transparence du silence…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’attends rien.

L’eau coule
dans la théière.
La cuillère tinte
contre la tasse.

Et ce léger heurt,
c’est le couvercle
qui clôt
le sucrier de porcelaine.

On me dit
qu’il est long, le chemin
qui mène
à mon rêve;

que le temps passe, lui,
que c’est la loi
du courant
de la vie.

Mais qu’importe!
J’approche
la coupe
de mes lèvres;

et au coeur
de mes mains
ouvertes,
je lis

mon propre
chemin
de vie:
c’est ainsi:

 

 

 

le bonheur
arrivera
bien
à l’heure

puisque je n’attends rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces gouttes
qui tombent
sur nous

en toute
petite
averse,

ce sont
les arbres
encore

verts
mais déjà
presque

roux
qui s’ébrouent
dans le vent

doux-amer
d’une fin
d’août.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce fut tout naturellement
qu’elle nous cacha sa maladie.
Elle rentrait des promenades,
ravie et riante

de s’être baignée ainsi
dans la bonne menthe.
Puis elle dépassait
les voix des enfants

-Albin, Catherine, Annie-
qui lui demandaient
de partager encor un peu
leurs jeux,

pour aller
dans sa chambre
avaler ses nombreux
comprimés

avec un verre
de jus de fruits
où tremblait le reflet
du soleil d’été.

Et elle revenait
joyeuse
-comme si vraiment
de rien n’était,

la main juste posée
au bord des lèvres
pour apaiser
la nausée.

Ce fut donc
très légèrement
-quelques moments, bien sûr,
pendant le jour,

 

mais pas au point
que quelqu’un d’entre nous
songeât
à la chercher-

qu’elle s’absenta,
pieds nus,
des fleurs
et du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le petit matin de la rentrée a ses parfums: celui des crayons de papier bien taillés, des cahiers neufs, du cuir, du chocolat à la noisette, du lait bouilli, des tartines, du savon sur les mains avant de partir, de la terre mouillée,
et puis celui qui s’attarde sur la bouche jusqu’à midi,
comme la rosée sur les glycines,

le parfum des boucles de Catherine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je songe au temps qui s’écoulera après l’encre de ces mots: une seconde, une minute, une heure, un jour, une semaine, un mois, un an, une décennie, une vie…
Me souviendrai-je du bleu qui coule dans le blanc,
de ce matin de noces entre mes mots et ma main?
Me souviendrai-je de ce présent qui n’est plus présent
à l’instant où je place mon point?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puisqu’il ne reste
plus rien à faire,
écoute
tomber chaque goutte
dans la lumière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon pays n’a
ni nom, ni panneau:
mon pays est le chant
de l’eau à l’aube.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y aura, bien sûr,
d’autres matins,
mais comme ce matin,
aucun:

aucun qui n’aura
ce même
murmure clair
de l’air…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mélodie
de la douche
met en sourdine
la chanson
de la petite
pluie fine:

Dire qu’il existe
aussi une lutte
entre les notes
et les gouttes:
entre les choses
les plus douces!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la cause
de mes tristesses
d’enfant,
je ne me souviens
plus vraiment:

Je me souviens
seulement
d’un peu d’eau
sur mes cils
comme si

l’aube
avait choisi,
pour naître encore,
mes yeux ouverts
dans la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Simple délice du soir:
dans un bain chaud,
lire une histoire
en tenant le livre
à fleur d’eau,
et en écoutant
la petite pluie lente
mouiller les pétales
du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il m’a dit qu’il souhaitait mieux me connaître: il m’a donc invitée dans un café au bord de la plage d’Ostende après les cours.

Sur la promenade, le vent brûlait mes yeux, sifflait dans mes oreilles et constellait mon bonnet de grains de sable mouillé.
Lorsqu’il a ouvert la porte pour me laisser passer, une rafale a fouetté mon visage.

La lumière du café était brune; la pluie étoilait en sourdine les baies vitrées. A la radio, chantait Frank Sinatra. Je me souviens qu’en dessous de mon écharpe -que j’ôtai plus tard lentement-, le col en laine de mon chandail me grattait.

Je me souviens aussi d’avoir commandé un chocolat chaud et d’avoir suivi du regard l’éclat d’or de son alliance lorsque sa main s’est approchée de ma main.

En revanche, de tout ce que nous nous sommes dit, je ne me souviens pas. Ce fut certainement sans importance.

Je me rappelle seulement aujourd’hui du sentiment d’avoir été loin -même si je n’étais qu’à quelques pas de chez moi.

Et j’ai, depuis ce soir d’Ostende, la sensation étrange qu’une feuille détachée du temps recouvre mon coeur en tremblant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu vois, j’ai tout rangé:

la montre dans son gousset, le flacon d’eau de Cologne dans la trousse de toilette, et dans la valise, l’épais roman que tu m’as acheté sur les quais. J’ai même plié nos serviettes constellées des grains de sable de la dernière baignade.

J’ai glissé entre les pages de mon journal le petit mot que tu m’écrivis alors que j’étais endormie.

Il ne reste rien.

A midi, le prochain locataire ne saura pas que nous étions là, que nous y avons vécu ensemble la genèse des matins.

Je n’ai laissé qu’une seule chose:

les roses invisibles de nos baisers au creux de l’oreiller.

Il arrive que l’on n’emporte pas ce qui a le plus compté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai la nostalgie de la maison de l’océan.

Celle dont les fenêtres sont frappées par les vents; celle où je peux lover mes rêves dès que l’eau se lève; celle qui gémit de toutes parts lorsque les frissons courent dans les interstices; celle qui vibre et qui vit le plus quand le temps lui fait mal.

La maison qui tousse, la maison rhumatismale dont les armoires sont remplies de couvertures piquetées de roux; la maison embuée par le crachement de la bouilloire et qui, un matin d’apaisement, s’éclaire dans sa sueur; la maison où je peux me cacher sans remords et écrire entre duvets et secrets; la maison où je ne m’affole plus du bruit de mon coeur, parce que le coeur de la maison bat, lui, tout aussi fort; la maison où il n’y a pas de honte pour moi à marcher, palpitante et décoiffée, en épais chaussons.

La maison qui, par un beau matin, m’offre son jardin à fleur de sable.

Je peux alors me promener dans cette lumière mouillée avant que ne revienne la prochaine tempête et que je me réfugie à nouveau derrière les dormants.

J’ai la nostalgie de la maison fiévreuse et convalescente de l’océan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles se voient de très loin, les lumières de la baie:
elles palpitent dans la nuit comme des papillons immobiles.
Tu sais alors que tu as atteint la frontière entre le monde et l’infini.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je rêve qu’Annie entre dans ma nuit et dépose à mon chevet un verre de la toute première rosée d’aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bulles
de l’aspirine
qui se dissout
me font songer

au soupir
à fleur d’eau
de la mousse
dans les sous-bois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me demande ce que devient l’eau de la fontaine dans le grand jardin:

Danse-t-elle encore, malgré les tourments de la pluie et du vent?
Ou s’est-elle endormie, obéissant ainsi à la loi du temps, laissant les feuilles rousses ensevelir sa vasque?

Je songe, dans la nuit traversée par le vent, à ce qu’est devenue l’eau de la fontaine, ces dernières semaines où, envahie par la fièvre, j’ai dormi si loin du jardin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’eau de la fontaine est étoilée tous les jours:
au printemps de graminées blanches,
en été de pétales semés par le soleil,
en automne de feuilles égarées par le vent,
en hiver de fleurs de neige cruelles…

Il est tant de constellations dans ce ciel d’eau
que souvent je m’y penche
dans l’espoir de voir tes iris
dont on me dit qu’ils sont éteints
depuis douze saisons.

Mais il n’est d’autres présents
dans l’eau de la fontaine
que ces fétus de temps
que déposent en passant
les ailes de chaque instant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tant que mes pieds se baignent dans l’herbe fraîche du matin,
je ne veux pas songer aux mauvais souvenirs.
Je ne veux pas songer, non,
à l’extraction de cette dent de sagesse qui me tint alitée pendant une semaine;
à ce mal de mer enduré pendant une traversée de sept heures pour un amant qui ne m’attendait pas;
à la robe de mariée achetée en prévision d’un mariage qui n’eut pas lieu;
à la minable trahison de M un soir où la lune était pleine;
à cette intoxication alimentaire qui me terrassa dans une chambre d’hôtel de Cappadoce;
à la dispute avec L, si soudaine et si violente que j’annulai ma fête d’anniversaire;
aux commérages qui ont fragilisé ma santé car je confondais -et il m’arrive encore de le faire- « être » et « paraître », « le soi » et « l’étiquette ».
Tant que mes pieds se baignent dans l’herbe fraîche du matin,
je ne veux pas songer aux mauvais souvenirs.
Après, bien sûr, tous les noms honnis pourront me revenir.
Mais tant que la rosée tombe goutte à goutte sur les feuilles bleues du thym,
je pose mes yeux sur l’instant prochain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vent souffle, hurle,
traverse les feuilles, court sur les tuiles.
Et le reflet de la lumière d’une vitrine
luit calmement dans l’eau de la pluie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que sont devenus
tes pas dans l’herbe?

Leurs empreintes ont-elles recueilli chaque goutte
tombée du souffle de l’aube?

Ou le vent, comme une gomme d’enfant glissant sur la page,
les a-t-il vite effacées?

De toute façon,
les pluies d’automne sont venues,

puis les étoiles de givre,
puis les giboulées de neige,

puis les rosées d’un autre été…
C’est ainsi:

Le temps sur tes pas
a passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est bien un dimanche matin de novembre:
les gouttes des cloches tombent entre les notes de pluie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est un de ces petits matins que j’aime bien:
le froid au bout de mes doigts, le halo de mon souffle éclos à fleur de lèvres, l’écho de mes pas dans le silence d’un jour qui commence, la brume blanche comme de l’eau de riz qui se serait épanchée aux lisières du monde.
C’est un petit matin qui annonce la toute première neige.
Neige du temps.
Neige des pages de votre message qui me parviendra peut-être.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Inoubliable moment:
les poèmes
de Francis Jammes
près de la fontaine:

si l’eau
qui coule
dans la coupole
a doucement

ranimé
le murmure
du poète
dans mon âme,

les poèmes
de Francis Jammes
réveilleront
l’âme

du chant
de la fontaine
dans ma chambre,
au prochain hiver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après la guérison de ma longue fièvre, je suis retournée au jardin:
la fontaine coule toujours.
Ses notes sont pareilles à celles qui s’égouttaient dans le bassin lorsqu’il faisait soleil et que le bleu du ciel passait entre les murmures des feuilles.
Et ses mille chevilles dansent comme au clair mois d’août sur les cailloux.
Rien -ni la brume givrante, ni la terre gorgée de pluie, ni l’herbe flétrie- n’a tari la voix enfantine de la fontaine.
Le jardin, lui, a changé.
Mais la fontaine chante toujours,
fidèle à elle-même
et au temps qui ramènera bientôt les jours
de la belle saison ancienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jardin a eu
tant de fièvre
tout le jour
-et la nuit encore…

Ce n’est qu’aux
petites heures
fraîches
de l’aube,

que la mauvaise
ardeur
s’apaise
et que tu vois

s’ouvrir
alors
les yeux
des roses

et des autres
fleurs
dans leur
sueur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’herbe était ce matin
toute étoilée
de rosée

-à tel
point
qu’il m’a semblé

que c’était la sueur
de la terre
endormie

en son coeur
de nuit
qui perlait ainsi

malgré l’hiver
à fleur
de feuille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une goutte
tombe
de temps
en temps
dans le silence;

et il me semble
que j’écoute
tout le silence
contenu
dans une goutte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des senteurs de thym et de romarin s’exhalent de la cocotte lorsque je soulève le couvercle. Sur le feu de la gazinière, l’eau murmure encore un peu. L’aiguille du temps va de sa tranquille cadence. Sors, mon ami, la vaisselle de la crédence.
La vie est sûre aujourd’hui
car il est sûr que l’on vit
le jour d’aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chat enroulé au soleil
L’abeille de ton rire au réveil
La rosée sur les feuilles de laurier
Le temps toujours bleu
Quand l’on fermait les yeux
Était-ce dans cette vie-ci
Ou dans une autre vie?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toi et moi,
nous ne nous donnions pas
rendez-vous
derrière la vitre de la cafétéria,
mais au bord
de l’Arno
pour voir
jusqu’au soir

l’eau trembler au soleil,
le soleil trembler dans l’eau;
la main de l’un
accompagnait
le regard de l’autre,
et de ces noces
entre l’oeil
et la main,

naissait l’espoir
que le temps serait
toujours le reflet
de notre joie.
Hélas!
Les ombres doucement
voilaient la lumière
de l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

La brume mouillait
nos visages
quand nous quittions
la rive de l’Arno.
Nous savions que la joie
de ce bel après-midi
avait déjà
pris de l’âge.

Mais si le lendemain
il y avait soleil,
nous serions à nouveau
fidèles
à notre rendez-vous
au bord de l’eau.
Beaucoup de jours
ont passé.

Et comme le soleil
à chaque fois qu’il apparaît
demeure fidèle à l’eau,
et l’eau fidèle au soleil,
ton souvenir,
quand il se réveille,
fait trembler sa lumière
dans ma mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, lorsque je lave un fruit ou une assiette, que je ne pense à rien,
l’intense sentiment d’être Moi,
qu’il ne saurait en être autrement:
je suis ce Moi immuable.
Tout peut changer: les conditions externes, ma santé, le regard des Autres,
je demeure Moi, toujours, éternellement fidèle, présente à moi-même.
Le sentiment alors est si fort que j’en ai le vertige et que je sens que ce n’est pas Moi qui traverse le Temps, ce que j’ai cru jusqu’alors était une illusion, non, c’est le Temps qui me traverse et vieillit.
Et Moi, je reste à jamais intacte,
vivante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pendant que tu toussais et cherchais ton souffle, la fontaine du jardin continuait à chanter son petit air du mois d’août.
Pendant que tes jours allaient en pointillés, la fontaine du jardin coulait ses jours d’eau douce.
La fontaine n’est pas cruelle, non.
La fontaine vit et rit indépendamment du mal dont tu souffres.
Il en est ainsi
pour tout ce qui existe:
chaque être bat la mesure de son propre temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai fait de toutes petites choses aujourd’hui:
j’ai arrosé les roses;
j’ai recopié l’adresse de l’ami sur la page de mon agenda neuf;
j’ai étoilé l’eau du bouillon de brins de thym bleu;
j’ai lu les phrases d’or écrites par le soleil sur le mur de la chambre;
j’ai plié doucement un coin de la feuille pour revivre la dernière aventure du livre.
Ce sont vraiment de toutes petites choses que j’ai accomplies;
pourtant, je me sens ce soir
grandie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je crois que je suis malade quand j’oublie mon pays de feuilles bleues, de grains tendres et de longs silences à la lisière du ciel.
Je me sens mortelle quand je perds la mémoire de mon enfance qui s’ébrouera toujours, pourtant, de ses rires d’eau vive,
là, au levant de mes mots.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écrire un poème
après la douche:
que les mots
dans un murmure

d’eau douce
me parlent
du temps
qui murmure

au jour
écoulé
les mots
de Demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu es riche
de toutes
les gouttes
de pluie

que tu écoutes
tomber
depuis
que tu es né.

Géraldine Andrée

Recueil publié en mars 2015

Editions Amalthée

Tous droits d’auteur réservés

Publié dans Non classé, Poésie

La saison des mots

 

 

Le vieux café

 

Le rayon roux
de la pancarte
Les Amis
se balance au vent

 

Il suffit
de fermer
les yeux
sur les souvenirs

 

Et le soleil
d’une saison ancienne
ravive la lueur
des liqueurs

 

Les volutes
d’une cigarette
dessinent un cercle
de confidences

 

On boit
dans les regards
l’espoir infusé
d’un aveu

 

Un baiser
éclaircit
le marc gris
des soucis

 

Près du cendrier
les mains s’écoutent
rient
puis dansent

 

 

 

Derrière le comptoir
une chanson
égrène
sa romance

 

Le tablier léger
de Florence
tournoie
au rythme des commandes

 

Mais il suffit aussi
d’ouvrir
les yeux
sur les souvenirs

 

Le Café Les Amis
est muet
On a baissé
le rideau de fer

 

Les histoires
de la terrasse
n’égaieront plus
la petite place

 

Dans la poussière
frémit
le lambeau jauni
d’un parasol déchiré

 

Trouverait-on
encore
si on entrait
dans le vieux café

 

 

 

 

 

la trace d’une larme
le sillage d’une bouche
déposés au bord
d’un verre?

 

Le papier ultime
d’une commande
attend-il à l’angle
de la table?

 

Nul ne sait pourquoi
le Café Les Amis
ne connaîtra
de saison nouvelle

 

Le temps
ne revient jamais
Seul le vent converse
avec les persiennes

 

Et réveille
la longue
plainte
oubliée

 

de la pancarte
rouillée

 

 

 

 

 

 

 

 

Visiteur

 

 

J’entends
ronchonner
le vieux carillon
de l’entrée

 

Le rayon jaune
d’un falot
s’allume
et se promène

 

Gaspard
aboie
en quête
d’un regard

 

Puis c’est
l’obscur
froissement
d’une tenture

 

Ce murmure
presque inquiet
qui suit un pas
dans le salon

 

Avez-vous fait bon voyage?
Vous devez avoir froid
Vous arrivez à temps
On sent poindre l’orage

 

Et moi je cache
mon visage
dans le noir
de mes mains

 

Qui vient
me voir
ce soir?
N’est-il pas

 

trop tard
pour les regrets
et trop tôt
pour les mots?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Libre

 

Arthur a les doigts tachés d’encre et de colle.
Il ne veut plus aller à l’école.
Au fond de son cartable,
gisent des feuilles ridées,
des fruits éclatés,
des crayons usés,
un dessin blême,
les lignes inachevées
d’un poème…

La spirale dorée
du beau cahier
que je lui ai offert
en début d’année
a été arrachée…
Sur l’étiquette,
le nom s’efface…
Quand Arthur
entrouvre son col,
je caresse
de mon index
une petite griffure
où le sang sèche…
Arthur ne veut plus aller à l’école!

Mon enfant,
ne crains rien!
Demain,
après-demain,
et tous les matins
qui se suivent,
nous courrons, ivres,
dans les parfums
de l’herbe folle!
Nous écouterons chanter
le souffle clair
de l’eau légère!

Et tu apprendras
à lire en chemin
une autre parabole
dans les lignes enfin réunies
de nos mains…

 

Je lis dans la neige la page du jour

 

Sur le rebord de la fenêtre
huit virgules fines
et vingt petits points
C’est la mésange
qui a picoré
quelques miettes
de pain

 

Au seuil de la porte
une ligne épaisse
s’arrête soudain
Le facteur
m’a apporté
le courrier du matin
en vélomoteur

 

Dans le jardin
je déchiffre
d’étranges lettres
Minette
me raconte
sa promenade
avec ses pattes

 

Et si je prolonge
mon enquête
jusqu’à la barrière
je m’amuse
des ronds éclatés
laissés par les bottes
des écoliers

 

Hélas je ne vois
dans la neige
nulle trace
de tes pas
Notre histoire
serait-elle
une page vierge?

 

 

Un invité singulier

 

Je vous ai donné, hier soir, à la fin de la fête, un précieux numéro de téléphone,
qui vous permettra de me joindre dans ma maison de campagne.
Je l’ai noté sur un feuillet quadrillé que j’ai plié en secret.
Et voilà:

Ce matin, j’ai ouvert courageusement les volets des sept fenêtres.

Pour la première fois, j’ai parlé au cerisier que je trouvais sec et avare.

J’ai arrosé les plantes de la véranda, en leur souriant comme si elles reconnaissaient mon visage.

J’ai dit bonjour au nuage qui traversait le soleil; mon regard a compris que le ciel était large.

J’ai envoyé à la chatte désobéissante -sans doute cachée dans un tronc fendu- ce timide baiser que la brise a bien voulu lui porter.

J’ai épluché avec patience les longues courgettes du déjeuner.

Je n’ai pas été contrariée quand le bordeaux millésime 1980 a versé quelques larmes rouges sur les coussins.

J’ai sorti enfin du buffet la vieille théière de Marthe, avec son bec d’argent recourbé.

Exceptionnellement, j’ai orné la petite table du salon d’un napperon de dentelle.

Puis, à toutes et tous,

à l’ombre bruissante des arbres

aux ailes curieuses des oiseaux

à l’horloge trop bavarde

au bois inquiet des meubles

j’ai demandé de se réjouir en silence.

Je suis prête désormais
pour votre appel.

 

 

 

Six heures moins le quart

 

 

Dans un quart d’heure le gardien
fermera les grilles du jardin

 

On se résigne quand le chocolat
coule lentement sur les doigts
On ramasse le ballon
dont la poussière a effacé les couleurs

 

Entre les branches un rayon se brise
Et s’accélère le pas de la brise
L’ombre est une immense
tache d’encre sur la pelouse

 

Il a fallu plusieurs fois déplacer
la serviette le transat
ou la petite chaise d’osier
pour bien se reposer

 

Terminons la page de ce roman
Feuilletons les songes de ce magazine
avant de glisser dans la mémoire
un obscur signet

 

Les sanglots d’un enfant
jaillissent au bord du chemin
Vite à la maison pour la toilette
Calme-toi ou tu seras puni

 

Il flotte une obsédante
odeur de fruit blet
et la vieille ritournelle
des voix égarées

 

 

 

Heureusement que j’ai pris mon pull de laine
On sent la fraîcheur du soir
Sais-tu si Catherine vient demain?
Je n’ai pas de nouvelles

 

C’est l’heure où le gardien
ferme les grilles du jardin

 

On avait donné rendez-vous à un regard
Maintenant il se fait tard
Alors chacun abandonne son banc
pour s’attendre
autre part

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Guetteur

 

 

Tous les matins
J’espère une lettre
Mais pas le moindre signe
Le sentier est blanc

 

Un merle nerveux
Tape du bec
Contre le carreau
Et disparaît je ne sais où

 

On annonce demain
Un radoucissement
Peut-être le thermomètre
Remontera-t-il au-dessus de zéro

 

Et j’entendrai s’égrener la source
Des étoiles secrètes
Couleront dans mon seau
Que j’irai porter à Zozie la jument

 

Mais qu’en sera-t-il
Des mots
Que nous déposions jadis
Sur nos sentiments?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une claire rivière de printemps
traverse la pièce
C’est moi Je ne fais que passer
dis-tu en riant
avant de t’effacer
dans ton propre courant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partout on allume
Les feux les fêtes
Les rêves les aveux
Les promesses

Demain bien sûr
Le monde aura changé
Car ce soir
C’est la nouvelle année

Moi je verrai la lampe
Au beau reflet d’or
Trembler encore
Sur mon livre

En cassant des noisettes
J’entendrai craquer
Tous les souvenirs
Dans ma tête

Très tôt le matin
Je serai témoin
Des noces répétées
De la pluie avec la terre

Les oreilles de la chienne
Frémiront toujours
Aussi douces
Sous mes mains

Non demain
J’en suis certaine
Rien n’aura changé
Les joies comme les peines

Et quand je te regarderai
Tes yeux seront
De la même couleur
Que ton cœur

 

 

 

 

 

J’ai perdu la clé de l’armoire ancienne la profonde armoire de chêne qui trône dans la chambre d’amis

Que faire? Comment mettre la main désormais

Sur les chemises fleuries du printemps dernier

La poupée brune aux yeux verts de Stéphanie

Le roman acheté sur une place ensoleillée et dont j’ai toujours retardé la lecture à mon grand regret

La trousse de couture et son dé étincelant comme un ongle d’argent

Les cartes postales que tu m’envoyas durant l’été 89 et qui fixent cette apothéose décisive de l’instant quand la lumière épouse l’eau

Les sachets de lavande confectionnés par Grand-Mère

Le cahier d’enfance où je recopiai d’une main hésitante mes premiers poèmes

Comment toutes ces années que j’ai enfermées dans la nuit peuvent-elles me pardonner?

J’ai perdu la clé de la vieille armoire

Je ne parviens plus à percer le mystère de la serrure d’Amour

Les objets sont comme des visages sans retour

Seul le rêve silencieux d’un soir
me permet quelquefois pour un temps très court
d’en voir les reflets…

 

 

 

 

 

 

 

 

J’avoue que souvent
Je me sens seule
Alors j’invente
Le temps des êtres et des choses
Je pose

Un peu de blanc
Pour les signes du vent
Un peu de jaune
Pour l’insecte dans son soleil
Un peu de rose
Pour le ciel dans le fruit
Un peu de rouge
Pour le silence qui bouge
Un peu d’orange
Pour la sieste des branches
Un peu de vert
Pour l’étoile des pierres
Un peu de bleu
Pour le chemin qui court

Je pose aussi
Un peu de songe
Pour la main
Un peu d’attente
Pour l’eau des yeux
Un peu de tendre
Pour chaque pensée
Pour chaque couleur
Un baiser

Dans mon cœur
J’éprouve déjà
Un début d’innocence
Une vague intuition
De joie
Oui le temps
est très beau

Seule ombre au tableau
Tu n’es pas là

 

 

L’horloge est muette
Le souffle se suspend
La bougie grelotte
L’échiquier rêve

On écoute l’instant
Et bruissent les notes
Frémissent les accords
Comme une brise d’or

Là une ride s’efface
Ici une main se tend
Puis passe l’aile douce
D’un sourire

La mouche du souci
Ne bourdonne plus
Le thé froid
Dans la tasse languit

On a laissé les manteaux
Tout au fond du couloir
Et une voix ancienne
Se confie à l’âme

On se réjouit
D’être l’hôte secret
De ce temps généreux
Et singulier

Les mains du pianiste
Dénouent les ombres
Chaque touche
Allume un regard

On ne songe pas
Que tombe le soir
Et qu’on doit hélas
Se quitter bientôt

L’invisible rideau
S’entrouvre enfin
Sur des visages
Familiers et nouveaux

Comme il fut beau
Et tendre l’Oubli
En la compagnie
De Chopin

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui
tu n‘écris pas
le monde

 

C’est le monde
qui s’écrit
en toi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dis-moi mon cœur
Pourquoi j’écris
Toutes les nuits
Avec une joyeuse
Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans tes mains
S’allume
Un soleil calme

 

 

Prends la plume
Puis écris
La longue phrase

 

De ta Vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’en penses-tu?

 

Peut-être aurions-nous dû
Dessiner des silences
Autour des mots
Pour nous entendre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe

 

 

On a fermé
l’Annexe des Jeunes Filles
Dortoirs un deux et trois
les lits sans drap sommeillent

 

La cloche est muette
L’aiguille du cadran
n’obéit plus au Temps
Les pupitres bâillent

 

Dans la rigole du tableau
repose
l’éponge sèche
qui effaça

 

la dernière phrase
d’une leçon
l’allégresse
d’une réponse

 

Dans le poêle
la flamme des veilles
trembla jusqu’aux cendres
de l’aube

 

Les noms semblent
avoir quitté les choses
Mais sous le préau
de l’automne nouveau

 

le pas suit
la fantaisie
d’une marelle
et si l’oreille est attentive

 

 

 

elle entend danser
la robe de l’air
lorsque glisse
la traîne d’un murmure

 

L’œil de l’âme
devine dans l’ombre
le signe d’un gant
l’épingle d’un chignon

 

Une trace de fard
fleurit sur un miroir
L’astre d’une bague
enfin s’allume

 

L’adieu est une page pliée
que lira plus tard
cette Chère Amie
assise au bord des nuits

 

On a fermé
l’Annexe des Jeunes Filles
Mais comment interdire
les jeux de la mémoire?

 

Rose Christine Anne Sylvie
Claudia Sarah Louise Florence
Catherine Laure Margot Virginie…
Elles courent

 

à l’infini
le long du souvenir
et leur rire
nous rappelle

 

que le Passé
jamais ne s’absente
Le Passé est une éternelle
adolescence…

 

Je me demande

 

 

Que sont devenues mes amantes?

 

 

Celles qui remuent l’eau du silence
en dénouant la chevelure de leurs rires?
Celles qui allument la nuit
entre les cils de mon sommeil?

 

 

Je vous attends
mes belles ardentes
au-delà du regard
et des étoiles noires

 

 

Mais je rêve
que je m’endors
contre le corps
nu de mon désir

 

 

Et vos ombres lentes
m’entourent
pour m’ensevelir
à l’orée du jour

 

 

 

 

 

La petite chambre du Sud

 

 

Disperser la poussière des choses

Non vraiment Rien n’a changé

Sur la chaise le chapeau de l’ultime saison et la fleur ouverte d’un col de robe

Au bord de la table une carafe à combler comme un désir

À droite la coiffeuse où un peigne montre ses dents d’ivoire
et le miroir ovale où l’attente se regarde

Le volet tremble un peu lorsque l’air dénoue ses colliers

Mais le temps n’a nulle envie de s’envoler

Un souffle se faufile entre les draps de lavande

L’ombre des rideaux s’allonge et quelques lueurs y accrochent parfois leurs ailes de papillon

Des patins de feutre glissent dans le soir Marthe dépose un plateau sur la table basse et le thé infuse comme un secret

Au cours de cette promenade immobile

cueillir le bleu de menthe du silence

puis converser avec la solitude

loin très loin

dans la petite chambre du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

Dépendances

 

 

La clé tourmente la serrure. Puis l’épaule pousse la porte…

Tout est là.

L’arrosoir, qui a désaltéré le jardin durant les longs mois d’été, bâille sèchement.

Le sécateur brille d’un éclat cruel. Si on s’approchait sans crainte de sa pointe, on délivrerait ce pétale fané.

La brouette a tellement sauté sur les sentiers du petit matin que sa roue est usée; mais des grains de terre constellent ses flancs…

Dorment dignement debout la pelle et le râteau, qui éclaircissaient l’allée quand la morte saison semait ses feuilles…

La haute échelle verte monte désormais vers le plafond de salpêtre. Entre les marches, une toile d’araignée garde captif un papillon recroquevillé… Les ailes s’accrochent toujours aux fils perfides du souvenir!

Sur le portemanteau, les manches d’une tunique grise sont imprégnées d’odeurs – fruits flétris et fleurs rouies… Une paire de gants tachés d’herbe est suspendue à un clou noir.

Tout est là, abandonné par des mains qui ne peuvent travailler…

Et la lumière ne dissipera plus le songe des choses
car les dépendances dépendent
d’un autre Temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chère Else,

 

Aucune heure
ne s’allumera
après la lueur
de ma bougie…

 

Mais toi, mon amie,
touche ma main
dans la nuit
et continue d’écrire.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2010

 

Ainsi soit l’heure
du petit matin:
qu’un nom respire
pour chaque bougie…

 

Ce poème a été écrit en mémoire de Selma Meerbaum-Eisinger, décédée le 16.12.1942 à Michaïlkovka dans un camp de travail en Transnistrie (Ukraine), à l’âge de 18 ans.

 

 

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Ecrire pour autrui, Mon aïeule, mon amie, Non classé

Tu es partie quand j’avais quatorze ans

Tu es partie quand j’avais quatorze ans.

J’ai senti que tu avais quitté ta terre lorraine pour l’immense océan à un instant précis:

celui où l’enseignante de Sciences Physiques qui ne m’appréciait pas particulièrement à cause de mon désintérêt pour la matière m’a regardée intensément. Au moment où je suis sortie de la classe, mon lourd cartable sur le dos, ses yeux m’ont suivie.

A mon retour chez mes parents, j’ai appris que tu t’en étais allée peu avant midi, alors que le cours s’achevait.

Tu es revenue cette nuit, comme tu le fais souvent.

Tu m’as laissée toucher ton chignon, blond redevenu, comme lorsque j’avais trois ans.

Je t’ai demandé pardon de t’avoir abandonnée pour aller vivre à D.

( Au matin, cette culpabilité s’est envolée tel un oiseau léger car tu es partie bien des années avant que je n’aille vivre à D.)

Tu m’as répondu en riant, d’une voix de jeune fille :

– Tu te dois de vivre ta Destinée !

Puis, tu m’as prise par la main et tu m’as promenée dans les lieux de ton ancienne vie, moi ta petite-fille retrouvée :

la métairie Mayer, entourée des champs de fleurs que tu traversais, à vive haleine, les jours de juin ;

le grenier à grains dans lequel tu lus toutes Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, l’aile d’un rayon de soleil tremblant sur l’une de tes mèches ;

le pensionnat du Luxembourg qui brida tes rêves du grand amour ;

le jardin où tu jouas pendant les grandes vacances avec ton amie Hélène à être Madame de Staël révoltée contre Bonaparte, pour un théâtre sous les étoiles ;

la baie d’Ostende dont les franges bleues sous la pluie te laissèrent un merveilleux souvenir ;

la maison de M. parée de lierre, celle du mariage et de la maternité, du silence et de la résignation alors que ton mari jouait aux cartes au café ;

puis la vaste et glaciale maison de l’exil pendant l’Occupation, et son auvent où se nichaient les hirondelles – leur joyeux retour marquait une année supplémentaire de guerre ;

le parc de Montmorency dont le chant qui s’élargissait comme une houle de feuillage en feuillage te consolait des peines et des privations ;

enfin le chemin du retour, la belle allée blanche qui te mena sur le seuil de ta porte ;

la cuisine ensoleillée des matins de dimanche ; la salle à manger et ses napperons de dentelle ;

plus tard, la chambre sombre où tu recevais ton insuline, tous les soirs à cinq heures.

Avant de partir, tu as regretté de t’être mariée.

Je vis la vie dont tu rêvais : libre, autonome, indépendante.

L’écriture demande qu’on lui consacre du temps.

Je ne me souviens pas quand tu as lâché ma main et que tu t’en es retournée vers ce pays qui m’est interdit tant que je vivrai.

Je me suis retrouvée seule, soudain, dans mon rêve,

mais avec cette certitude évidente comme l’aube :

ma Destinée est d’écrire sur ta Destinée,
faire de ta vie une trace
qui me mènera, c’est certain,
vers l’immense océan

de la compréhension
de nos deux destins
à la fois si différents
et communs.

De Toi à Moi.

Géraldine Andrée