Tu es riche de toutes les gouttes de pluie

 

 

 

 

 

 

Géraldine ANDREE

 

 

Tu es riche
de toutes
les gouttes
de pluie

 

 

 

Poésies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En mémoire de Jeanne Berthe Tisserand, ma Grand-Mère

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime laisser la fenêtre ouverte
lorsque je fais couler
l’eau de ma toilette
au petit jour:

je sais alors
que ce jour est de l’eau
qu’il me faut laisser couler
tout en essayant de retenir

quelques gouttes
qui feront fleurir
les jours
à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aime l’odeur des haricots
qui cuisent doucement dans l’eau.
Leur parfum s’exhale dans ma cuisine,
et c’est toute la saison des beaux jours
qui remonte avec les volutes de vapeur

-comme si se dénouait
dans le jeune frémissement de l’ébullition
un bouquet de senteurs
d’herbe tendre, de thym, de menthe,
de terre infusant la pluie des petits orages.

J’aime l’odeur des haricots
qui cuisent doucement dans l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès que le jour se levait,
tu me disais:
Apporte-moi le baquet,
le savon d’huile d’olive,
le gant de crin,
la grande cruche d’eau pure
et le drap blanc.

L’eau coulait
au rythme de ton chant
dans le baquet;
l’huile du savon
déposait doucement
sur les bords
une écume d’or;

le drap blanc
se déployait
entre tes bras
comme un lis ouvert;
par la fenêtre,
seules
les feuilles

étaient autorisées
à se pencher
et à murmurer:
Comme elle est belle!
De quelle
aurore
parlaient-elles?

Avec une habitude
d’enfant
que tu gardas
toute ton existence,
tu nouais ta chevelure
en la nattant;
et je voyais fleurir ta nuque.

 

Et ce jour nouveau
tout étoilé d’eau
qui éclairait
de plus belle
le jour qui se levait,
c’était le jour
de ta peau,

avant que le drap
ne voilât ton dos.
Tu étais si vivante,
alors,
presque insolente
en ta jeune lumière,
que je ne pensais pas

que tu serais,
un jour,
infidèle
à ton aurore
et que tu rendrais l’eau
orpheline
du jour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trempe
tes mains
dans les fleurs
fraîches
de ce matin
de juillet:

ne te semble
-t-il pas soudain
que tu pourrais
presque
mourir
de bonheur?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour mon silence,
un recueil
de poèmes
d’Anna*,

le frisson
des feuilles
à fleur
d’eau,

et, suprême
plaisir,
là, entre
les mots

qui tremblent
comme
des perles
tombées

de la voix
d’Anna,
ce soupir
qui redit

combien
toute parole
à l’absence
survit.

* de Noailles

 

 

 

 

 

Ce pétale d’or sur le miroir,
c’est le reflet du soleil d’été
que nul chiffon, nul effort
ne peut effacer.

Seule la ronde
du monde
a le pouvoir
de le soustraire à mon regard.

Il en est ainsi, mon ami,
de ton lumineux souvenir
qui ne peut s’évanouir,
ni par la grâce de mes larmes, ni par la force de ma volonté;

et que la seule la ronde
obstinée de mon sang
dans le temps
éteindra doucement

sur l’onde de ma mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’air est bleu et frais.
Une note d’oiseau
tremble, frêle
goutte sonore.

Le vent,
en passant,
dérange
quelques feuilles.

Dans l’allée,
craquent
des cailloux:
voici

Denis,
le jardinier
qui vient arroser
le potager.

Comme
la lumière
est tendre
avant de sévir!

Me dire,
les yeux mi-clos,
que j’irais bien
dans la rosée

-jusqu’aux semis.
Mais tant d’heures
de veille
ont passé:

je suis épuisée.
Et songer
que je ne dormirai
peut-être plus jamais,

 

que mon chagrin
est éclos,
fleur
à fleur de peau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un rêve, un seul:
ouvrir toutes
les fenêtres
et écouter

dans la nuit fraîche
les feuilles
qui s’ébrouent
de la bonne averse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Derrière les volets clos
de la cuisine,
les notes de l’eau
tombent

sur la vaisselle fine
du déjeuner:
tu as toujours
eu l’art

d’être présente
sans faire entendre
ta voix,
en laissant

seulement
chanter
le présent
entre tes doigts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque je vois
un rayon de soleil
qui danse
au matin

dans ma petite
bouteille
de parfum,
je me dis

que je fais
un grand voyage
sans aller
très loin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pendant la promenade,

l’éclat blanc d’un papillon dans la lumière,

un jet d’eau qui sort de la terre sans aucun artifice humain -imaginer le chemin de l’eau sous le chemin- et qui arrose les cailloux;

au soleil de chaque goutte, des étoiles crépitent -il est des étoiles de mer, pourquoi pas des étoiles de terre?

un oiseau qui vole au ras de l’herbe, prend de l’altitude, se dirige tout droit -éclair noir- vers le toit rouge, là-bas, puis disparaît derrière le feuillage;

l’oeil ébloui par l’énigme -où est passé l’oiseau?

une branche brisée recouverte d’un singulier linceul: une feuille où sont inscrits à la main des mots en langue étrangère -ignorer le contenu du message et savourer la grâce de cette ignorance…

Laisser reposer la branche.

Laisser aller la feuille.

Aller content.

Aller se contant à soi-même la moindre chose
-de l’épine de la rose à l’abeille dans la corolle-,

parce que

ce qui est trois fois rien
compte le plus
et fait du petit chemin
toute une aventure.

 

 

 

Elles sont enivrantes
comme les sachets
de menthe
qui infusent

doucement
dans l’eau du soir,
tes mains
s’ouvrant

pour moi
dans le noir,
quand je pense
qu’il est trop tard…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je fais
parfois
une pause
entre les mots

pour semer
des brins
de thym
dans l’eau:

écrire,
égrener:
même chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le temps hésite
entre le soleil
et le gris:
un nuage passe…

Est-il encore
temps d’aller
à la roseraie?
Gardons espoir!

Oh! Mais…
Ces gouttes fraîches
sont celles de l’averse!
Vite! L’auvent!

Tiens! C’est surprenant,
cette embellie
pendant la pluie:
voici

que le nuage
s’effile
et qu’il pleut
au beau

milieu
du soleil!
Et on ne sait si
les fleurs s’égouttent

ou si les gouttes fleurissent
là, tout autour
des arceaux!
Hélas!

Un autre nuage
passe,
lui aussi,
et le miracle

 

cesse
aussitôt
qu’il s’est
accompli:

le soleil
soudain
s’éteint
comme s’il

s’était senti
trahi
dans ses noces
avec l’averse!

Maintenant,
il pleut
dans le gris…
Alors,

est-ce encore
de l’espoir,
ce temps
hésitant,

ce temps
qui attend
les larmes fleuries
d’une autre embellie?

 

 

 

 

 

 

Oh!
Il ne reste
presque
rien

de mon chagrin
-juste
un peu
d’eau

de bleuet
qui apaise
mes yeux
le matin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La maison de la mer n’est plus la même.
Les volets claquent souvent.
Le vent étreint les pins en gémissant.
Bien sûr, on fait encore des tartes de fruits; on mange dans l’herbe; les abeilles tourbillonnent toujours aussi vives autour des melons et des conversations.

Mais aux enfants qui jouent sur la terrasse,
on donne un petit gilet de laine.
Et dans la douce somnolence d’après le dessert,
on sent monter des vagues que l’on croyait lointaines.
Il faudra bientôt rendre la maison à elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme l’eau laisse voir au fond d’elle-même
les herbes qui dorment, les fleurs oubliées, les billes que des mains d’enfant ont égarées, des pièces votives parfois, l’enlacement de racines secrètes, le ventre d’une barque qui attend le prochain voyage,

le silence laisse entendre

le souffle de l’ami lointain, le tintement d’une cloche intérieure qui appelle à vivre, un murmure dont la paume est le passage, l’embrasement du poème au contact de la voix, le froissement inespéré des ailes d’une réponse,

d’autres silences qui se créent et s’élargissent autour de ce silence,

ondes nées de l’à peine né
de la Pensée…

Tout au fond de moi, je loue
la transparence du silence…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’attends rien.

L’eau coule
dans la théière.
La cuillère tinte
contre la tasse.

Et ce léger heurt,
c’est le couvercle
qui clôt
le sucrier de porcelaine.

On me dit
qu’il est long, le chemin
qui mène
à mon rêve;

que le temps passe, lui,
que c’est la loi
du courant
de la vie.

Mais qu’importe!
J’approche
la coupe
de mes lèvres;

et au coeur
de mes mains
ouvertes,
je lis

mon propre
chemin
de vie:
c’est ainsi:

 

 

 

le bonheur
arrivera
bien
à l’heure

puisque je n’attends rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces gouttes
qui tombent
sur nous

en toute
petite
averse,

ce sont
les arbres
encore

verts
mais déjà
presque

roux
qui s’ébrouent
dans le vent

doux-amer
d’une fin
d’août.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce fut tout naturellement
qu’elle nous cacha sa maladie.
Elle rentrait des promenades,
ravie et riante

de s’être baignée ainsi
dans la bonne menthe.
Puis elle dépassait
les voix des enfants

-Albin, Catherine, Annie-
qui lui demandaient
de partager encor un peu
leurs jeux,

pour aller
dans sa chambre
avaler ses nombreux
comprimés

avec un verre
de jus de fruits
où tremblait le reflet
du soleil d’été.

Et elle revenait
joyeuse
-comme si vraiment
de rien n’était,

la main juste posée
au bord des lèvres
pour apaiser
la nausée.

Ce fut donc
très légèrement
-quelques moments, bien sûr,
pendant le jour,

 

mais pas au point
que quelqu’un d’entre nous
songeât
à la chercher-

qu’elle s’absenta,
pieds nus,
des fleurs
et du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le petit matin de la rentrée a ses parfums: celui des crayons de papier bien taillés, des cahiers neufs, du cuir, du chocolat à la noisette, du lait bouilli, des tartines, du savon sur les mains avant de partir, de la terre mouillée,
et puis celui qui s’attarde sur la bouche jusqu’à midi,
comme la rosée sur les glycines,

le parfum des boucles de Catherine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je songe au temps qui s’écoulera après l’encre de ces mots: une seconde, une minute, une heure, un jour, une semaine, un mois, un an, une décennie, une vie…
Me souviendrai-je du bleu qui coule dans le blanc,
de ce matin de noces entre mes mots et ma main?
Me souviendrai-je de ce présent qui n’est plus présent
à l’instant où je place mon point?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puisqu’il ne reste
plus rien à faire,
écoute
tomber chaque goutte
dans la lumière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon pays n’a
ni nom, ni panneau:
mon pays est le chant
de l’eau à l’aube.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y aura, bien sûr,
d’autres matins,
mais comme ce matin,
aucun:

aucun qui n’aura
ce même
murmure clair
de l’air…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mélodie
de la douche
met en sourdine
la chanson
de la petite
pluie fine:

Dire qu’il existe
aussi une lutte
entre les notes
et les gouttes:
entre les choses
les plus douces!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la cause
de mes tristesses
d’enfant,
je ne me souviens
plus vraiment:

Je me souviens
seulement
d’un peu d’eau
sur mes cils
comme si

l’aube
avait choisi,
pour naître encore,
mes yeux ouverts
dans la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Simple délice du soir:
dans un bain chaud,
lire une histoire
en tenant le livre
à fleur d’eau,
et en écoutant
la petite pluie lente
mouiller les pétales
du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il m’a dit qu’il souhaitait mieux me connaître: il m’a donc invitée dans un café au bord de la plage d’Ostende après les cours.

Sur la promenade, le vent brûlait mes yeux, sifflait dans mes oreilles et constellait mon bonnet de grains de sable mouillé.
Lorsqu’il a ouvert la porte pour me laisser passer, une rafale a fouetté mon visage.

La lumière du café était brune; la pluie étoilait en sourdine les baies vitrées. A la radio, chantait Frank Sinatra. Je me souviens qu’en dessous de mon écharpe -que j’ôtai plus tard lentement-, le col en laine de mon chandail me grattait.

Je me souviens aussi d’avoir commandé un chocolat chaud et d’avoir suivi du regard l’éclat d’or de son alliance lorsque sa main s’est approchée de ma main.

En revanche, de tout ce que nous nous sommes dit, je ne me souviens pas. Ce fut certainement sans importance.

Je me rappelle seulement aujourd’hui du sentiment d’avoir été loin -même si je n’étais qu’à quelques pas de chez moi.

Et j’ai, depuis ce soir d’Ostende, la sensation étrange qu’une feuille détachée du temps recouvre mon coeur en tremblant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu vois, j’ai tout rangé:

la montre dans son gousset, le flacon d’eau de Cologne dans la trousse de toilette, et dans la valise, l’épais roman que tu m’as acheté sur les quais. J’ai même plié nos serviettes constellées des grains de sable de la dernière baignade.

J’ai glissé entre les pages de mon journal le petit mot que tu m’écrivis alors que j’étais endormie.

Il ne reste rien.

A midi, le prochain locataire ne saura pas que nous étions là, que nous y avons vécu ensemble la genèse des matins.

Je n’ai laissé qu’une seule chose:

les roses invisibles de nos baisers au creux de l’oreiller.

Il arrive que l’on n’emporte pas ce qui a le plus compté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai la nostalgie de la maison de l’océan.

Celle dont les fenêtres sont frappées par les vents; celle où je peux lover mes rêves dès que l’eau se lève; celle qui gémit de toutes parts lorsque les frissons courent dans les interstices; celle qui vibre et qui vit le plus quand le temps lui fait mal.

La maison qui tousse, la maison rhumatismale dont les armoires sont remplies de couvertures piquetées de roux; la maison embuée par le crachement de la bouilloire et qui, un matin d’apaisement, s’éclaire dans sa sueur; la maison où je peux me cacher sans remords et écrire entre duvets et secrets; la maison où je ne m’affole plus du bruit de mon coeur, parce que le coeur de la maison bat, lui, tout aussi fort; la maison où il n’y a pas de honte pour moi à marcher, palpitante et décoiffée, en épais chaussons.

La maison qui, par un beau matin, m’offre son jardin à fleur de sable.

Je peux alors me promener dans cette lumière mouillée avant que ne revienne la prochaine tempête et que je me réfugie à nouveau derrière les dormants.

J’ai la nostalgie de la maison fiévreuse et convalescente de l’océan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles se voient de très loin, les lumières de la baie:
elles palpitent dans la nuit comme des papillons immobiles.
Tu sais alors que tu as atteint la frontière entre le monde et l’infini.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je rêve qu’Annie entre dans ma nuit et dépose à mon chevet un verre de la toute première rosée d’aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bulles
de l’aspirine
qui se dissout
me font songer

au soupir
à fleur d’eau
de la mousse
dans les sous-bois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me demande ce que devient l’eau de la fontaine dans le grand jardin:

Danse-t-elle encore, malgré les tourments de la pluie et du vent?
Ou s’est-elle endormie, obéissant ainsi à la loi du temps, laissant les feuilles rousses ensevelir sa vasque?

Je songe, dans la nuit traversée par le vent, à ce qu’est devenue l’eau de la fontaine, ces dernières semaines où, envahie par la fièvre, j’ai dormi si loin du jardin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’eau de la fontaine est étoilée tous les jours:
au printemps de graminées blanches,
en été de pétales semés par le soleil,
en automne de feuilles égarées par le vent,
en hiver de fleurs de neige cruelles…

Il est tant de constellations dans ce ciel d’eau
que souvent je m’y penche
dans l’espoir de voir tes iris
dont on me dit qu’ils sont éteints
depuis douze saisons.

Mais il n’est d’autres présents
dans l’eau de la fontaine
que ces fétus de temps
que déposent en passant
les ailes de chaque instant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tant que mes pieds se baignent dans l’herbe fraîche du matin,
je ne veux pas songer aux mauvais souvenirs.
Je ne veux pas songer, non,
à l’extraction de cette dent de sagesse qui me tint alitée pendant une semaine;
à ce mal de mer enduré pendant une traversée de sept heures pour un amant qui ne m’attendait pas;
à la robe de mariée achetée en prévision d’un mariage qui n’eut pas lieu;
à la minable trahison de M un soir où la lune était pleine;
à cette intoxication alimentaire qui me terrassa dans une chambre d’hôtel de Cappadoce;
à la dispute avec L, si soudaine et si violente que j’annulai ma fête d’anniversaire;
aux commérages qui ont fragilisé ma santé car je confondais -et il m’arrive encore de le faire- « être » et « paraître », « le soi » et « l’étiquette ».
Tant que mes pieds se baignent dans l’herbe fraîche du matin,
je ne veux pas songer aux mauvais souvenirs.
Après, bien sûr, tous les noms honnis pourront me revenir.
Mais tant que la rosée tombe goutte à goutte sur les feuilles bleues du thym,
je pose mes yeux sur l’instant prochain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vent souffle, hurle,
traverse les feuilles, court sur les tuiles.
Et le reflet de la lumière d’une vitrine
luit calmement dans l’eau de la pluie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que sont devenus
tes pas dans l’herbe?

Leurs empreintes ont-elles recueilli chaque goutte
tombée du souffle de l’aube?

Ou le vent, comme une gomme d’enfant glissant sur la page,
les a-t-il vite effacées?

De toute façon,
les pluies d’automne sont venues,

puis les étoiles de givre,
puis les giboulées de neige,

puis les rosées d’un autre été…
C’est ainsi:

Le temps sur tes pas
a passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est bien un dimanche matin de novembre:
les gouttes des cloches tombent entre les notes de pluie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est un de ces petits matins que j’aime bien:
le froid au bout de mes doigts, le halo de mon souffle éclos à fleur de lèvres, l’écho de mes pas dans le silence d’un jour qui commence, la brume blanche comme de l’eau de riz qui se serait épanchée aux lisières du monde.
C’est un petit matin qui annonce la toute première neige.
Neige du temps.
Neige des pages de votre message qui me parviendra peut-être.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Inoubliable moment:
les poèmes
de Francis Jammes
près de la fontaine:

si l’eau
qui coule
dans la coupole
a doucement

ranimé
le murmure
du poète
dans mon âme,

les poèmes
de Francis Jammes
réveilleront
l’âme

du chant
de la fontaine
dans ma chambre,
au prochain hiver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après la guérison de ma longue fièvre, je suis retournée au jardin:
la fontaine coule toujours.
Ses notes sont pareilles à celles qui s’égouttaient dans le bassin lorsqu’il faisait soleil et que le bleu du ciel passait entre les murmures des feuilles.
Et ses mille chevilles dansent comme au clair mois d’août sur les cailloux.
Rien -ni la brume givrante, ni la terre gorgée de pluie, ni l’herbe flétrie- n’a tari la voix enfantine de la fontaine.
Le jardin, lui, a changé.
Mais la fontaine chante toujours,
fidèle à elle-même
et au temps qui ramènera bientôt les jours
de la belle saison ancienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jardin a eu
tant de fièvre
tout le jour
-et la nuit encore…

Ce n’est qu’aux
petites heures
fraîches
de l’aube,

que la mauvaise
ardeur
s’apaise
et que tu vois

s’ouvrir
alors
les yeux
des roses

et des autres
fleurs
dans leur
sueur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’herbe était ce matin
toute étoilée
de rosée

-à tel
point
qu’il m’a semblé

que c’était la sueur
de la terre
endormie

en son coeur
de nuit
qui perlait ainsi

malgré l’hiver
à fleur
de feuille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une goutte
tombe
de temps
en temps
dans le silence;

et il me semble
que j’écoute
tout le silence
contenu
dans une goutte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des senteurs de thym et de romarin s’exhalent de la cocotte lorsque je soulève le couvercle. Sur le feu de la gazinière, l’eau murmure encore un peu. L’aiguille du temps va de sa tranquille cadence. Sors, mon ami, la vaisselle de la crédence.
La vie est sûre aujourd’hui
car il est sûr que l’on vit
le jour d’aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chat enroulé au soleil
L’abeille de ton rire au réveil
La rosée sur les feuilles de laurier
Le temps toujours bleu
Quand l’on fermait les yeux
Était-ce dans cette vie-ci
Ou dans une autre vie?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toi et moi,
nous ne nous donnions pas
rendez-vous
derrière la vitre de la cafétéria,
mais au bord
de l’Arno
pour voir
jusqu’au soir

l’eau trembler au soleil,
le soleil trembler dans l’eau;
la main de l’un
accompagnait
le regard de l’autre,
et de ces noces
entre l’oeil
et la main,

naissait l’espoir
que le temps serait
toujours le reflet
de notre joie.
Hélas!
Les ombres doucement
voilaient la lumière
de l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

La brume mouillait
nos visages
quand nous quittions
la rive de l’Arno.
Nous savions que la joie
de ce bel après-midi
avait déjà
pris de l’âge.

Mais si le lendemain
il y avait soleil,
nous serions à nouveau
fidèles
à notre rendez-vous
au bord de l’eau.
Beaucoup de jours
ont passé.

Et comme le soleil
à chaque fois qu’il apparaît
demeure fidèle à l’eau,
et l’eau fidèle au soleil,
ton souvenir,
quand il se réveille,
fait trembler sa lumière
dans ma mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, lorsque je lave un fruit ou une assiette, que je ne pense à rien,
l’intense sentiment d’être Moi,
qu’il ne saurait en être autrement:
je suis ce Moi immuable.
Tout peut changer: les conditions externes, ma santé, le regard des Autres,
je demeure Moi, toujours, éternellement fidèle, présente à moi-même.
Le sentiment alors est si fort que j’en ai le vertige et que je sens que ce n’est pas Moi qui traverse le Temps, ce que j’ai cru jusqu’alors était une illusion, non, c’est le Temps qui me traverse et vieillit.
Et Moi, je reste à jamais intacte,
vivante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pendant que tu toussais et cherchais ton souffle, la fontaine du jardin continuait à chanter son petit air du mois d’août.
Pendant que tes jours allaient en pointillés, la fontaine du jardin coulait ses jours d’eau douce.
La fontaine n’est pas cruelle, non.
La fontaine vit et rit indépendamment du mal dont tu souffres.
Il en est ainsi
pour tout ce qui existe:
chaque être bat la mesure de son propre temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai fait de toutes petites choses aujourd’hui:
j’ai arrosé les roses;
j’ai recopié l’adresse de l’ami sur la page de mon agenda neuf;
j’ai étoilé l’eau du bouillon de brins de thym bleu;
j’ai lu les phrases d’or écrites par le soleil sur le mur de la chambre;
j’ai plié doucement un coin de la feuille pour revivre la dernière aventure du livre.
Ce sont vraiment de toutes petites choses que j’ai accomplies;
pourtant, je me sens ce soir
grandie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je crois que je suis malade quand j’oublie mon pays de feuilles bleues, de grains tendres et de longs silences à la lisière du ciel.
Je me sens mortelle quand je perds la mémoire de mon enfance qui s’ébrouera toujours, pourtant, de ses rires d’eau vive,
là, au levant de mes mots.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écrire un poème
après la douche:
que les mots
dans un murmure

d’eau douce
me parlent
du temps
qui murmure

au jour
écoulé
les mots
de Demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu es riche
de toutes
les gouttes
de pluie

que tu écoutes
tomber
depuis
que tu es né.

Géraldine Andrée

Recueil publié en mars 2015

Editions Amalthée

Tous droits d’auteur réservés

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