Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le vieux répertoire

Feuilleter le vieux répertoire

oublié pendant vingt ans.

Au fil des pages,

m’apercevoir

que les noms

qui désignent

des décédés

sont eux-mêmes écrits

par une main décédée.

Me poser alors

cette question :

Si j’appelais

tous ces numéros

dont l’encre

jaunit,

à quel seuil,

quel jardin,

quelle chambre

me mèneraient-ils ?

Pendant un instant,

j’aime croire

que ce sont des numéros

de l’au-delà

et que dans l’écouteur,

j’entendrais battre

le coeur

de la nuit

gonflé

par le lait des étoiles

et qu’une voix venue

de la Centrale

de l’Univers

me dirait :

Votre correspondant

est en ligne !

Nous lui transmettons

votre appel

à tire-d’aile.

Mais je ne fais rien.

Je laisse mon téléphone

en sommeil.

Je ne jetterai pas,

ce soir,

le vieux répertoire

qui s’en retourne

à l’ombre

de son tiroir.

Ensevelir les noms

pas très loin,

juste à portée de ma main

pour les faire revenir

à la lumière

après Demain…

Géraldine Andrée

Publié dans Ecrire pour autrui

Portrait de ma mère

Ma mère Gisèle est née le 13 mai 1933 à Nancy. Elle a grandi dans le Xaintois, où elle a passé de longs étés à ramasser les mirabelles ouvertes dans l’herbe, à se baigner dans la Meurthe et à rouler en tandem dans les ruelles avec sa soeur. Son village préféré est Chaudeney. Elle se souvient bien de la place bordée de bancs sous les marronniers, sur laquelle l’on bavarde pendant les beaux jours.


Brutalement, le cours de sa vie tranquille de petite fille est interrompu par la poliomyélite. Un matin, Gisèle n’arrive plus à se lever. Elle est alors hospitalisée de longs mois et subit des opérations pour retrouver la possibilité de marcher.
L’immobilité contrainte la conduit à créer des vêtements pour elle et ses proches et, au cours de ses séances de rééducation à Roscoff, au bord de l’Atlantique, à composer des cartes d’algues.


C’est tout naturellement qu’après sa difficile convalescence, elle travaille pour une maison de couturier, Edith et Odette, à Nancy.


Elle prépare ensuite les examens d’enseignement des arts ménagers. Puis, le destin la conduit à Hayange en Moselle, dans un lycée professionnel où elle enseigne la couture, et au cercle Molitor où elle rencontre mon père, Guy, qu’elle épouse en 1969.


De cette union naîtront deux filles.


Gisèle se consacre ensuite à l’éducation de ces dernières et à l’entretien de sa grande maison à Thionville qu’elle vend en l’an 2000 pour un coquet appartement au centre ville.


Elle y habitera pendant près de dix-neuf ans, jusqu’au décès foudroyant de son mari, en novembre 2018.


Cet appartement lui rappelle trop de souvenirs. Dans ses moindres recoins se cache l’ombre de l’absent. Gisèle ne peut plus y vivre seule.
Elle entre à la Résidence du P*** en mars 2019.

Géraldine Andrée