Publié dans Journal d'une maison de retraite, Le journal des confins

Sans titre

Chaque pensionnaire sera désormais cloîtré dans sa chambre.
Plus le droit d’aller voir les fleurs naissantes, les arbres et les oiseaux du petit jardin qui frôlent l’herbe de leurs ailes.
Or, la vraie lumière adoucissait la maladie de ma mère qui va converser seule avec le fantôme de mon père au bord de son lit.
Par sa fenêtre, on voit un toit de tuiles rouges, un mur de pierre et l’autoroute aujourd’hui déserte.
L’éternité des jours sera rythmée par le bruit des chariots métalliques.
– Une pincée de ciel bleu aussi, peut-être ?
– Je veux bien, oui, merci !

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal des confins

La mission de vie d’aujourd’hui

Je trouve, en ce moment, beaucoup de vidéos sur YouTube qui nous invitent à trouver notre mission de vie en ces temps obscurs.

J’avoue que ma mission de vie aujourd’hui, je ne parviens pas à la définir. Je me réveille souvent effrayée par le bruit des avions dans le ciel. J’ai peur que ma mère meure seule dans sa chambre. J’ai peur de suffoquer, moi aussi. Et puis, j’ouvre mes volets sur le long silence de la rue ensoleillée. Et ce matin ressemble au matin d’hier, au matin de demain.

Pourtant, je suis contente de retrouver mon cahier près de mon café, de lui confier mes angoisses et mes rêves de la nuit. Peut-être est-ce cela, ma mission de vie d’aujourd’hui, retracer la simple vie ? Je savoure ce présent qu’est l’éclat blanc de la page en haut de laquelle j’inscris invariablement la date : 29 mars, 30 mars, 31 mars… Je suis fidèle à mon journal. Ce n’est pas une mission de vie spectaculaire mais moi, je sais ce que j’accomplis, pour moi et pour un quelconque Dieu s’il me voit.

La jeune Etty Hillesum ne se demandait pas orgueilleusement si son journal serait lu plus tard quand elle l’écrivait. Non ! Elle se contentait de noter ce qu’elle aimait, espérait, souhaitait améliorer en elle, ses petites réussites comme ses plus profonds défis :

« Il me faut faire parfois tellement d’efforts pour tisser la trame de la journée – me lever, me laver, faire ma gymnastique, enfiler des bas non troués, mettre la table, en un mot m’orienter dans la routine quotidienne – qu’il me reste à peine assez d’énergie pour accomplir d’autres tâches. Quand je me suis levée à l’heure, comme n’importe quel autre citoyen, j’éprouve autant de fierté que si j’avais fait des merveilles » 1

note-t-elle un lundi matin 20 octobre 1941.

Etty est morte à Auschwitz en ignorant qu’elle serait lue un jour et que ses cahiers proposeraient une foi indéfectible en l’homme.

Moi, aussi, je dois tisser ma journée. Une petite liste de gratitudes – merci pour l’électricité, l’eau courante, la fine plume de mon stylo Schneider, ma provision de cartouches d’encre que j’avais prévue par intuition – constitue le point de départ. Puis, grâce mon espoir qui se matérialise malgré tout dans le frêle fil de l’écriture unissant chaque seconde, j’avance jusqu’au soir.

Voilà ma mission de vie aujourd’hui. Je vis. J’écris ce que je vis. Ensuite, je m’étire quelques instants au soleil, avant d’adresser un clin d’oeil au chat qui fait la sieste sur la fenêtre d’en face, et de commencer mon télétravail.

1 Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, collection Points, 2009

Géraldine Andrée