Un cas concret d’écriture biographique : Dans le jardin de jadis

« Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin !

Ah ! Qu’on était bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia ! »

Alphonse Daudet

Le Jardin de Barbicaglia

Premier chapitre :

Le paradis éphémère de l’Ariadne

Le jardin est là. Le jardin est en nous.

Vaste, offert.

On en a perdu toute trace, caché qu’il est par un rocher qui écorche le cœur. Terre étouffée par un silence qui dure depuis une éternité. Transformé par les exigences impérialistes de la vie moderne.

Au premier regard, il a définitivement disparu. Il semble enterré très loin. Mais si on suit le fil d’Ariane de la mémoire, on peut le retrouver. Le voyez-vous ? Il brille de toutes ses fleurs et de tous ses fruits entre mer et montagne. Le souffle tiède de la Méditerranée traverse ses arbres et chuchote à notre oreille tant de souvenirs.

Ce jardin, comme autrefois, donne tout, si l’on veut bien s’en rappeler.

Si l’on veut bien l’appeler par son nom :

L’Ariadne dans ce jardin immense de la ville d’Ajaccio d’autrefois qu’il nourrissait.

L’Ariadne était généreuse. Elle déposait entre nos mains ses présents autant que nos mains déposaient en son cœur les siens. Présents du travail, de la fidélité à chaque heure du jour qui lui était consacrée. Nos aïeux se levaient tôt pour semer, planter, récolter.

La terre de l’Ariadne nous a fait connaître les lumières corses, limpides comme des sources : le rose éclos de l’aube, les gemmes étincelantes du soleil au zénith et le foisonnement d’étoiles des ciels d’août.

En ce temps-là, nous étions loin des lumières artificielles de la ville. Les ombres enrobaient lentement les feuilles d’un halo doré. On sentait alors venir le crépuscule. Plus tard, l’Ariadne devenait noire. Mais sa nuit nous intégrait dans la pureté de l’univers qui nous regardait de tous ses yeux d’or.

La seule lumière connue était la lampe éclairant le silence de la maison, quand nous rentrions. Nous reviennent en mémoire la douceur et la contemplation protectrices du feu dans la petite cheminée noire. C’était le soir.

L’Ariadne déposait tous ses grains sur nos ongles, nos doigts, nos paumes. Notre peau elle-même devenait une constellation des grains de cette terre nourricière.

Sa lourdeur sous la pelle annonçait tous les légumes et toutes les plantes de la saison suivante. Son épaisseur nous faisait traverser l’an avec une légèreté d’enfant. Grâce à elle, nous n’aurions pas à nous préoccuper de la nourriture des lendemains.

Les saisons s’écoulaient dans la douceur, dans ce murmure d’eau à fleur de sol. Le jardin d’automne prodiguait des figues qui éclataient dans la bouche en un goût suave. L’hiver n’avait rien de coupant ; l’été rien d’ardent. Et le printemps revenait vite dans ce froissement de brise déjà parfumée des fleurs nouvellement nées.

De cette jeunesse passée avec nos grands-parents à l’Ariadne, nous gardons en vérité le souvenir d’une seule saison : celle des tomates que l’on lavait dans les baquets – leur chair vermeille luisait dans l’eau ensoleillée ; celle des carottes que l’on brossait avec de la racine de chiendent – il y en avait des bottes entières qui crépitaient lorsqu’on les détachait ; celle des blettes larges et charnues ; celle des petits pois sucrés que l’on cueillait par cageots entiers ; celle des pastèques rouges, craquantes et juteuses dans leur robe vert-empire.

Notre jardin nous protégeait comme le visage de notre grand-père penché sur nous le soir. Ce visage toujours présent sur lequel nous voyions passer la sempiternelle ronde des saisons – les lumières vives, puis les clartés plus faibles, les ombres d’or des crépuscules et des feux de cheminée à l’orée de l’hiver. Ce visage fidèle comme les fruits, les fleurs et les feuilles qui revenaient sans faute.

Dans notre mémoire, l’Ariadne et le visage de notre grand-père s’unissent à jamais.

Se souvenir de l’Ariadne, c’est relire tel un beau livre le visage de notre grand-père, ses expressions si familières dans la saison un peu pâlie d’une photographie.

La saison de l’Ariadne, elle, ne devait jamais finir…

Deuxième chapitre :

La perte de l’Ariadne

L’Ariane était la plus grande terre de la Route des Sanguinaires. On y voyait de loin cette étoffe où tout un patchwork de verts semblait avoir été cousu par une main invisible. Comme des fils, deux chemins blonds nous reliaient à la maison.

Les branches déposaient chaque matin tant de présents évidents dans le berceau du vent qu’on eût dit que la générosité de l’Ariadne était née d’une prodigalité divine.

On ne voyait pas, pourtant, les gouttes de sueur, les gouttes de sang qui tombaient en secret sur les semis.

Notre grand-père s’écorchait les mains et s’épuisait les reins à la rendre belle et maternelle. Il rentrait souvent avec des entailles profondes et des épines qu’il retirait sous la lampe. L’Ariadne, jeune et pimpante chaque jour de l’année, ridait son visage.

Grand-Mère cuisinait beaucoup pour nous régaler dans une minuscule cuisine et avec de modestes ustensiles. Elle s’arrêtait en pleine tâche pour essuyer avec un chiffon la transpiration luisant sur sa poitrine et son front.

Suivre ce fil si ténu qui brille comme un rayon de lune sur le chemin de nuit après l’arrosage ; ce fil où tremblent des larmes suspendues…

La porte est ouverte. La récolte est prête. Les paniers sont pleins de blettes et de courgettes brillantes et cambrées. On glisse entre elles une touffe de menthe, de thym, du romarin. L’odeur acide du fenouil s’exhale dans le soleil lorsqu’on pose les paniers sur le seuil de l’entrée ou au bord de la fenêtre.

Ils sont là, debout, l’homme et la femme, tout en prestance.

Parfois, ils parlent en anglais, la langue de la diplomatie, de l’économie, des nations. Ce n’est pas la langue de notre famille. Notre langue à nous, elle roule comme des cailloux dans les rivières ; ses syllabes s’accrochent à la mémoire comme les branchettes aux habits  ; ses mots éclatent dans le palais telles les figues bien mûres ou crépitent entre les dents telles les noix de septembre. Notre langue, c’est la pente des herbes sauvages derrière la maison. Le frottement du balai sur le perron. Le galet qui devance le rire. Le jus des oranges. Le bourdonnement des abeilles sur les tomates. C’est le vif-argent du vent fiancé à la vague. Notre langue, à chaque mot prononcé, se rapproche du cœur, comme la mer de la terre.

Ce n’est pas notre langue à nous, la langue de ces nobles gens.

Et cependant, l’on comprend. Grand-père fait fleurir et fructifier ce royaume mais il n’en est pas le roi. Grand-mère entretient le poulailler avec soin mais elle n’est pas une reine.

Il faut rendre le jardin.

Partir vivre ailleurs.

Rien n’est à eux, ni ces arbres, ni ces feuilles, ni ces tiges, ni ces graines qui s’épanouissent déjà à la fin de l’hiver par le miracle de leur savoir-faire et la grâce de leur courage.

Nous n’emporterons rien, pas une figue de Barbarie, pas un pignon, pas une orange, pas un charade de notre micocoulier, pas un brin de notre latarella.

Nos grands-parents ont fait germer tous les rêves d’un lendemain sans faim dans l’Ariadne immense et pas un grain ne leur appartient.

Le temps a passé vite dans l’éternité du jardin.

Un rayon de lune descend du ciel pur de la nuit corse et se pose sur toutes les choses désormais inertes : les corbeilles, les gants de cueillette, la fourche aux dents d’argent, la pelle au long manche de bois, les sacs de toile d’où déborde le noir terreau.

Quelque part, sous une motte, courent les fourmis. Dans un taillis secret, stridulent les cigales. Une luciole pourfend l’ombre. Une aile volette et disparaît à jamais. C’est notre dernière nuit à l’Ariadne, l’oreille posée sur le jardin.

Le lendemain, tout bourdonne et rayonne. Les fleurs annoncent leurs couleurs. Les légumes et les fruits à naître poursuivent leur silencieuse maturité.

La vie continue. Mais le jardin n’est plus.

Nous ne sommes plus dans le jardin.

Nous voici chassés de l’enfance, expulsés de l’éternité.

Le nom de ce lieu sonnera bientôt comme la coquille vide d’un escargot.

Quand nous nous éloignons dans le soleil constellé de rosée, l’Ariadne est une grande fleur coupée qui tremble.

Troisième chapitre :

L’Ariadne, notre absente

Le jardin nous a attendus après notre départ.

Condamné à mort, il enfantait encore la vie.

Des fruits ont continué d’apparaître ; d’autres fleurs ont laissé exploser, lors des jours qui ont suivi, toutes leurs senteurs et toutes leurs couleurs. Les branches tendaient leurs grappes ; les herbes mêlaient leur sifflement au chant du vent qui venait de l’infini. Sur les chemins, les parfums surgissaient. Des lueurs d’abeilles traversaient la lumière.

Abandonné, le jardin est resté vivant pendant quelque temps. Il a continué à nous donner obstinément tout son amour, lui qui n’en recevait plus.

Puis, les fruits sont tombés, lourds de leur maturité. Ce fut sans doute une chute molle et lente. Les fleurs ont perdu leurs pétales. Les corolles ont jauni, brûlées par le soleil. Les feuilles, amaigries, ont pendu des tiges avant de se détacher. Des taches brunes sont apparues sur les fruits qui se sont ouverts. Le jus des oranges s’est répandu dans la poussière. Les tomates ont saigné, irrémédiablement. La latarella, si fraîche et fleurant si bon les senteurs de la terre, s’est fripée. Les amandes ont noirci. Le chèvrefeuille s’est effeuillé. Les eucalyptus se sont penchés, envahis par une lassitude immense. Le liseron a relâché son étreinte. Les figues de Barbaries se sont gercées comme des lèvres de nourrisson sous la folle fièvre du soleil. Des insectes ont couru sur les chairs devenues rêches. Les pucerons ont mangé les racines. La terre s’est craquelée.

En quelques jours, l’éternité était finie.

Le jardin, dans son abandon, nous a tant espérés. Il a cru, avec toute la foi contenue dans son cœur profond, que jaillirait à nouveau l’eau des arrosoirs. La nuit, le vent marin répandait ses pleurs d’enfant assoiffé aux alentours.

Il s’est très certainement demandé quand nous allions revenir. Lui, toujours fidèle à nos paupières dès le réveil, s’est posé l’ultime question : Pourquoi donc cette trahison ?

Pourquoi ?

Mais le craquement des branches constituait la seule réponse. La porte de la maison de grand-père ne s’ouvrirait plus le matin. La fontaine s’était tarie à jamais. Elle ressemblait à une bouche silencieusement béante.

Dans l’éclat du soleil, il n’y eut bientôt plus une récolte à sauver.

Le jardin était feu.

Nous n’y retournerions pas.

Après notre départ, nous n’y sommes pas retournés.

Mais alors, comment savons-nous tout cela ?

Il est des connaissances venues du cœur qui précèdent tout savoir.

Le décès du jardin, nous l’avons ressenti dans notre nouvelle vie, exilés que nous étions dans les remous de la grande ville. Il se creusait un grand silence en nous, un abîme secret où nous nous sentions glisser, inéluctablement. Chacun de nous portait cet abîme en lui, mais jamais nous ne l’évoquions. Le nom de l’Ariadne s’était enfoui dans le silence comme une source prisonnière de la terre. Prononcer chacune de ses syllabes aurait réveillé trop de douleur. Nous y songions sans cesse, sans le dire. L’Ariadne n’était pas oubliée, non. C’était un souvenir tu dans l’ardente mémoire d’un amour sacrifié que nous partagions tous, pourtant.

Comme les feuilles des arbres de notre jardin bien-aimé, les membres de notre famille se sont détachés les uns des autres. Les exigences tyranniques de la vie moderne nous ont désunis et dispersés aux quatre vents. Nous ne nous parlions plus. Nous ne nous voyions plus. Nous étions devenus de dérisoires graines sans promesse de fruits, ballottées par le courant impétueux de l’existence. La grande fleur familiale, arrachée de sa terre, s’est fanée au fil des jours.

Nous nous étions habitués aux fruits et aux légumes emballés, à l’odeur amoindrie, à la saveur affaiblie. Leur couleur ne vibrait pas dans les plats. Les lumières électriques nous avaient exilés de la clarté de la lampe au cœur de la maison de grand-père et des reflets du feu, les soirs d’hiver. Nous avions perdu la connaissance du vrai silence, tout piqueté de cigales.

Grand-père et grand-mère se sont éteints, loin de nous, comme le jardin. On ne parlait plus d’eux, on ne parlait plus de rien, sinon des menus détails du quotidien. Par un jour qui ressemblait tant aux autres, nous avons appris leur mort.

Ce fut ainsi.

L’Ariadne, ce nom sonnait tel un écho sans voix.

L’Ariadne, frêles syllabes posées sur une indicible absence qui hantait notre âme à chaque instant.

Quatrième chapitre :

La disparition de l’Ariadne

Nous n’y retournerons pas, c’est certain.

Nous ne pouvons pas y retourner. Trop de douleur, c’est sûr, qui fait que nous revenons sans cesse sur nos pas, vers notre présent, notre exil.

Le jardin n’est plus là. Nous ne reconnaissons plus rien.

Une route balafre le paysage. Durant toutes ces années, les hôtels ont poussé comme des champignons. Ils étendent leurs terrasses et leurs piscines. La maison de grand-père a disparu au profit d’imposantes villas. Des immeubles hauts de plusieurs étages surplombent le décor. Un parking goudronné remplace la bonne terre molle, accueillante et odorante. Chaque jour, tourne autour des restaurants un ballet incessant de voitures qui font ronfler leur pot d’échappement. Des murs et des grilles cernent la plage. Le sable est privatisé. La mer, jadis ample et libre, est divisée en espaces de baignade pour les clients des hôtels. Il faut payer pour s’allonger dans la lumière des fins d’après-midi d’été. Partout, des transats bleus qui se ressemblent. Des fenêtres carrées, uniformes. Des pancartes. Des enseignes. Des panneaux publicitaires.

Le labyrinthe d’un gigantesque complexe immobilier métallique.

Un fil d’Ariane ne suffirait peut-être pas pour en sortir…

Où sont les fleurs ? Les papillons ? Les oiseaux ? Les herbes qui constellaient nos soupes de leurs brins vifs ? Où sont les poules qui caquetaient tant ? Les bons œufs tout chauds encore de la ponte, trouvés dans la paille, les matins ? Où sont les jujubes si rouges ? Et les oursins aux reflets tremblants ? Où sont les pignons qui semaient leurs grains sur nos pas ? Et les feuilles pennées, odoriférantes, des vernis du Japon ?

Quelque part, sur ce goudron brûlant au soleil, il y avait l’arrosoir, et les longs tuyaux jaunes d’où jaillissait l’eau en abondance.

Il y avait la fontaine aussi. On a tari son chant. Un mur l’a rendue inaccessible. Comme il est loin le temps de jadis où nos nous approchions d’elle avec nos cruches, nos bassines, libres de nous pencher sur son eau où se baignait le soleil, libres de rencontrer le reflet souriant de nos visages d’enfant !

Nous ne retournerons pas là où nous vécûmes, insouciants et heureux !

Mais alors, pourquoi sentons-nous encore la pastèque craquer sous nos dents et répandre son jus vermillon dans notre gorge ?

Pourquoi voyons-nous avec une telle netteté la blancheur des amandes et l’ocre des noix ?

Pourquoi entendons-nous couler l’eau parmi les herbes comme si nous y étions encore ?

Pourquoi le souvenir tiède et rond des œufs dans nos paumes comme si c’était hier ?

Les pins exhalent leur enivrant parfum sur le chemin.

Les vagues indomptées lèchent le rivage.

On ouvre une tomate. Elle a beaucoup de pépins, cette année. Les quartiers de l’orange du goûter se détachent dans un tendre abandon. Voyez-vous comme les figues sont rousses ?

Le jardin, tout au long de cet hivernage passé loin de lui, a fleuri en silence dans nos corps.

Son onde irrigue nos veines. Il respire et chante à travers nos poumons. Il bat avec notre cœur. Il nous prodigue d’inestimables fruits : les souvenirs.

Nous ne pouvons pas y retourner avec nos pas. C’est certain.

Mais nous pouvons y revenir avec nos mots.

Sa trace s’est à jamais effacée sur une route anonyme et grise qui mène au complexe hôtelier.

Mais elle demeure cachée dans la vierge blancheur de la page.

Il suffit, peut-être, comme un archéologue, d’enlever la poussière de l’oubli, la cendre du chagrin qui la recouvrent pour la retrouver, vivace, lumineuse, et la suivre jusqu’à sa destinée : ce livre qui contiendrait le paradis du jardin ressuscité.

Vaste.

Offert.

Pour nous tous.

Géraldine Andrée