Les ateliers d’écriture de Laura Vazquez : Écrire avec Audre Lorde – Les lignes de l’évier
Tu récures
l'évier
toute ta vie
emportée
aspirée
par le siphon
sous le filet
de l'eau
du robinet
Mais tu récures
encore l'évier
L'éponge
verte
dont le dos
se hérisse
râpe
la paume
de ta main
Elle s'accroche
à ta peau
comme tu t'accroches
à ce que tu dois
faire
et bien
faire
pour la propreté
l’art
et la manière
Pourtant
tu as dû
abandonner
tant de choses
ta jeunesse
tes espoirs
tes rêves
ta mémoire
Et même si
ton esprit
est aujourd’hui
happé
par la maladie
de l’oubli
tu n’as pas désappris
les gestes
de toute une vie
Dévisser
le bouchon
de la bouteille
de l’eau
de Javel
puis gratter
la moindre tache
de sauce
ou de café
entre les lignes
de l’évier
balayer
la plus mince
épluchure
traquer
la petite empreinte
jaune
du calcaire
Me tourner
le dos
et faire face
à l’évier
c’est toujours
ce que tu as su faire
Maman
Tu ne sais plus
que certains mots
comme Amour
Demain
existent
Mais tu as gardé
la posture
et le geste
appris
de mère
en fille
Penchée
sur le baquet
soulever
le tapis
de vaisselle
récupérer
un grain de riz
oublié
un pépin
de pomme
brune
qui s’est perdu
entre les rainures
Parfaire
avec la brosse
de crin blanc
l’effacement
de tout souvenir
du dîner
Que tout soit
immaculé
comme
à l’aube
de la conception
Qu’importe
que ce soit
le soir ultime
où je te vois
dans cette maison
Le monde
ton monde
peut bien s’écrouler
Tant que l’équilibre
de la vaisselle
qui repose
sur l’égouttoir
est maintenu
un équilibre
dont tu restes
la maîtresse
suprême
rien n’est grave
Certes
ton mari a quitté la table
pour toujours
tu ne mets plus
les bons noms
sur les bons visages
quand on feuillette
ensemble
l’album de photographies
Mais tu demeures
à jamais
fidèle
aux valeurs
que tes aïeules
t’ont transmises
La fierté
de posséder
une maison nette
qui reflète
l’excellente
ménagère
que tu es
En frottant
sur la trace
de tout ce qui subsiste
tu perpétues
leur hommage
Maintenant
l’évier
est blanc
comme la première
page
d’un cahier
vierge
C’était ton dernier
repas
seule
avec moi
Dis Maman
Où sont donc passés
les rires
de tes enfants
Le lendemain
de ton départ
pour l’Ehpad
je suis revenue
dans la cuisine
J’ai retrouvé
la bouteille
d’eau de Javel
à demi pleine
le grattoir
vert
la brosse
de crin blanc
que j’ai rangés
dans le placard
L’évier
ne sera plus jamais
taché
par notre vie
de famille
Et je suis partie
aussi
Moi je passe simplement l’éponge
interrompant
la longue lignée
des femmes
placées
à contre-jour
parce qu’elles devaient faire face
à leurs tâches
du jour
Et je sors
écrire
au soleil
qui souligne
d’un rai
d’or
un peu
tremblant
les lignes
de ma page
nouvelle
Géraldine Andrée
