Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La porte de la petite armoire

La porte de la petite armoire vitrée demeure ouverte depuis plus d’un an, selon le même angle, comme si tu étais juste venu y prendre quelque chose – un clou, un tournevis, un outil.

Et je cherche sur la table l’ultime objet que tu as posé, mais je ne le trouve pas car il se confond avec tant d’autres objets que tu as placés là, des mois avant lui.

Telle est l’absence :
une porte ouverte dans l’invisible
et qui fait revenir le dernier souvenir
parmi d’autres souvenirs qui lui ressemblent.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Retour

Je me surprends
parfois
à croire
qu’il suffirait
de pas grand-chose
– un titre
tôt paru
dans le jour
qui te survit,
un coeur
de laitue
à aller acheter
au Corso,
l’appel
de ma mère
venu
du coeur
de sa lingerie,
le café
à faire couler
en un seul
murmure
dans la cafetière
blanche,
une mesure
à prendre
avec ton rapporteur
qui brille
au soleil
d’une fin
d’après-midi
de dimanche –
pour que ton pas
franchisse
le seuil
et que tu te proposes
de revivre
avec nous
aujourd’hui

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Un cahier blanc pour mon deuil

L’astreinte

Quand elle me demande
où tu es,
je lui dis que tu travailles,
que tu es d’astreinte
les nuits
où les étoiles
sont les plus visibles.

Alors, elle s’écrie :
– Mais pourquoi
ne m’envoie-t-il
pas de carte
pour me dire
qu’il ne viendra pas ?
Je lui réponds

que ta carte
est en route.
Et d’ailleurs,
quand je vois
l’étoile du Nord
se placer
dans le ciel

clair encore,
je crois
que ta carte
est bel et bien arrivée
et que tu travailles
pour que chaque
circonstance

se rencontre
à point nommé.

Géraldine Andrée

Publié dans histoire, Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le pays natal de mon père

Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.

Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.

Je reviens vers l’enfance de mon père.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Journal de ma résilience, Un cahier blanc pour mon deuil

Je te dis

Je te dis que les beaux jours
reviendront bientôt
même si l’on est en novembre
et que le froid rend plus aigu
le silence des absents.

Pour que ta folie s’apaise,
je t’annonce que les lueurs
des bougies de ce soir
précèdent l’aurore
et qu’importe que l’on craigne

ensemble
les jours devenus si courts,
je sais que le printemps
fera son retour
tôt ou tard

car tout est cycle.
Alors, pour éloigner
les signes
de la maladie
de ton regard,

j’efface la mort
et je la remplace
par « vacances »,
« envol »,
« carte postale ».

Je remplis
d’étoiles
un ciel du Sud,
je sème
du sable

et je déroule
des vagues
dans ta solitude,
puis je t’emmène
jusqu’à la terrasse

pour que ce mal
de la mémoire
t’oublie
aujourd’hui
-rien qu’aujourd’hui.

Géraldine Andrée