J’ai laissé l’air entrer et la lumière du présent se faufiler parmi la poussière
J’ai découvert un fatras de documents À ne consulter qu’après échéance un tas vacillant de dossiers noirs
J’ai fait sauter l’élastique d’une chemise de carton gris qui a laissé choir les morts mal enterrées
J’ai tourné les pages plastifiées de tout ce qui avait été listé les humiliations les trahisons les perditions
Dans la dernière étagère du bas
j’ai extirpé un amas de sachets bruissant sous mes doigts et au fond desquels avaient été empilées les serrures et les clés des maisons quittées
Les non-dits je les ai transportés dans la brouette de ma gorge
puis je les ai recrachés dans un foyer de feuilles jaunies
J’ai fait de ma colère un beau feu au centre duquel
j’ai jeté le désordre de ce qui me desservait depuis longtemps les cartons qui accumulaient les peines les boîtes à jouets brisés les conserves où marinaient mes larmes
Mais à la lueur fauve de la flamme
mon élan s’est suspendu soudain
il y avait là un cahier qui portait le titre Printemps
celui-là je l’ai remonté à ma mémoire
pour l’entreposer dans un coin tout près de mon regard
Et j’ai su que l’heure était venue
pour la corde de ma colonne vertébrale
de vibrer à chacun de mes pas futurs
J’ai senti en posant mon pied sur la première marche de l’escalier
Partout, des chaussures. De différentes pointures. Du 34 au 44.
Des talons hauts qui claquent. Des bottines aussi. Des escarpins qui se rendent à une soirée. Des baskets de joggeurs. Des boots élégantes pour DRH qui viennent de quitter leur bureau.
Partout, des roues. De motos, de vélos, de voitures, de fourgonnettes, de bus.
Partout, des lignes. De couloirs. De sens interdits. D’obligations de bifurcations.
Le bitume ne garde pas trace de tous ces passages.
Combien ont marché sur l’asphalte depuis que cette ville moderne existe ? Une foule infinie de femmes, d’hommes, d’enfants, de vieillards. Tous ces passants chaussés pour la marche, protégés des pavés, des ordures, des bris de bouteilles éclatées qui jonchent le sol. Des myriades de souliers singuliers, donc, de pas uniques.
C’est comme ça partout dans nos villes.
Et soudain, arrêté à un feu tricolore, le pied d’un cycliste, un pied nu dans le couloir réservé aux vélos, aux ongles vernis de bleu, un pied svelte entre les roues des bus et des camions, un pied si fragile parmi les moteurs vrombissants des voitures.
Un pied délié, un pied d’esthète ou de méditant, qui attend son tour. Il a quitté la pédale du vélo pour reposer en toute confiance sur le bitume froid et mouillé de l’avenue. Les phares et les clignotants de cette fin de journée éclairent son réseau de veinules saillant sous la peau.
Un pied qui nous rappelle d’où l’on vient – de la terre, de l’herbe, de l’humus des forêts, du sable des plages ou des déserts.
Un pied dans l’instant présent – ici, maintenant. Un pied qui fait confiance au monde. Qui sait que le déferlement des automobiles ne l’écrasera pas. Car on ne broie pas une perle. On la repère, de loin, à son étincelle.
Un pied qui nous montre comment renouer contact avec notre nature profonde, à l’aurore des millénaires, quand nous marchions sans semelle.
Le feu est devenu vert.
Le pied s’est levé. A enclenché de nouveau la pédale en y appuyant fermement la voûte plantaire.
Et le vélo s’est évanoui parmi le flux des voitures.
Effacés les ongles bleus, dans le soir électrisé par le clignotement des enseignes.
Qui peut savoir que cette scène a existé ?
Qu’un cycliste, à la fin de la journée, a attendu, pieds nus, parmi les voitures, de passer ?
Nos regards sont des boulevards. Ils ne gardent pas trace de ce qui les traverse.
Mais, il y a ce souvenir inscrit sur le chemin de ma mémoire, dont j’ai composé un poème, à l’encre bleue, en attendant mon bus – le dernier de la journée – assise sur un banc en plastique, pour offrir un peu de repos à mes chevilles tellement oppressées dans leur gaine de cuir.
De combien de pieds se compose ce poème écrit à la va-vite et qui enjambe cette page surlignée ?
Je ne saurais vous dire.
Je sais uniquement qu’il attendra mon feu vert, et tout le temps nécessaire, pour que je le publie.
Tous. les. Jours. à. l’aube. il. ramasse. les détritus. Ces. morceaux. De. vie. Dont. on ne. veut. plus. tous. Les. jours. Il. pousse. Sa. vie. Ce. chariot. Métallique. Surmonté. D’une. énorme. poubelle. de Plastique. Il se penche sur. le bitume. sous. l’éclat. Des ciseaux. D’acier. de. la. lune.
Tous. Les. jours. Il. Ramasse. le déchiré. le délaissé. le déplié. le froissé. le consommé. le consumé. Les. rebuts. de. la fête. Tout. ce. qui. est. jetable. Car. marqué. d’obsolescence. Programmée. Fragments. bris. miettes. cendres. lambeaux. L’encombrant. De. Ce qui. a. été. Mégots. écrasés. emballages. de. bonbons. Barquettes. vides. Micro. ondables. Briques. de jus. capsules. Tous. les. jours. cadavres. de bouteilles. Mouchoirs. entortillés. boîtes. en carton. de pizzas. mangées. En. famille. sur. un banc. public. Ou. Même. préservatif. noué. D’une. relation. clandestine. Derrière. un. tronc. D’arbre. dénudé.
Tous. les. jours. Il. Pense. qu’il aimerait. beaucoup. En fumer. Une. Juste. une. clope. Un. Instant. S’il. vous. plaît. Tous. les. jours. il. se. Dit. qu’il. devrait. acheter. un. Gros. Très. gros. sachet. De. bonbons. pour. sa. Fille. Même. s’il ne. lui reste. Qu’un. centime. À la fin. du mois. Il se dit. qu’il. devrait. Contracter. un. crédit. pour sa fille. Et penser. à acheter. aussi. une. boîte. de mouchoirs. pour. Pleurer. le cadavre. De. son père. Les. larmes. ça. n’a. pas. de. prix.
Quant. à. l’amour. ça. ne se trouve. pas. au coin. d’Une rue. bien. Sûr.
Tous. Les. Jours. Il. balaie. Le. périmé. le dépassé. L’utile. De jadis. L’usagé. d’aujourd’hui. il. a toujours. ramassé. la. mort. des. choses. de la vie. semble. – t. -.il. De. vie. En. vie. Même. avant. de venir. ici. Bas. il. lustrait. la. Voie. lactée. épongeait. les. Débris. des. nébuleuses. nettoyait. les. crachats. des. Comètes. les. éructations. Des constellations. Qu’il devait. Prendre. avec. Des. Gants. Ou. des. Pincettes. Vidait. les. cendriers. Remplis. par. les. Météores. Qui. sortaient. en Soirée.
Toute. la. nuit. que. Dieu. fait. il. jetait. des poussières. D’étoiles. Dans. les. trous. noirs. Faisait. place. Nette. Table. rase. Il y avait. même. des braises. encore. rougeoyantes. des braises. au bout. De cigarillos. D’or. Jonchant. le passage. Du petit. et du grand. Chariot. Pendant. le. Feu. d’artifice
Historique
Et. Qui s’ajoutaient.
À cette. longue. Liste.
De taches. et donc.
De tâches. Infinies…
In. FiNies.
Puis. un. beau. Jour. Le. Grand. Patron. immensément. clair. voyant. lui. a dit. Laisse. ces braises. Elles. ne s’éteindront. pas. de sitôt. Laisse-les. tomber. pendant. des millénaires. Et. parsemer. De leurs. points. tremblants. les Boulevards. de l’univers. Je. t’envoie. Nettoyer. les rues. de la. Terre. Là-bas. C’est plus. utile. Qu’ici.
Alors. comme. Tous. les. jours. Il se dit. que s’il. faut. bien. quelqu’un. Pour. faire. le. Sale. boulot. Et bien. Ce sera Lui. Et. il. se console. d’être. traité. plus bas. que terre. en levant. la tête. d’une canette. Verte. Pour voir. briller. la. dernière. braise. Divine. Avant. le. plein. Jour.
Moi – Mais tu sais bien ! Ceux de l’enfance, enfin !
Elle – Prends une bêche dans les dépendances et creuse la terre du jardin.
Moi – Il n’y a rien ! Que des fouillis d’insectes…
Elle – Alors, prends l’échelle et monte dans les feuilles du mirabellier… Tu n’as pas besoin de moi.
Moi – Il n’y a que des nids vides.
Elle – Va plus haut ! Plus loin !
Moi – Mais je vais bouleverser l’ordre des étoiles…
Elle – Alors, reviens ici et fouille l’armoire.
Moi – Que du noir. Et le tissu mité de l’amour.
Elle – As-tu pensé à la corbeille d’osier dans la véranda ?
Moi – Là où tu entreposes les pamplemousses du soleil ?
Elle – Oui. C’est là.
Moi – Je me suis piquée avec les pointes de l’osier troué.
Elle – Quelle mijaurée ! Utilise tes ongles donc, pour gratter l’écorce de l’oubli.
Moi – Je vais y laisser ma peau. Il me faudra trente lunes pour cicatriser.
Elle – Déclenche le disjoncteur.
Moi – C’est fait. Pas le moindre éclairage dans le cœur.
Elle – Et ce sentier entre la fenêtre et les feuillets bleus ? Y es-tu allée ?
Moi – Je vais essayer.
Elle – Je suis sûre qu’il mène à la maison aux poèmes !
Moi – Celle en faïence, avec des femmes en éventail dessinées sur les murs ?
Elle – Oui, c’est là que nous allions nous reposer en été.
Moi – J’ai bien ouvert la porte. Je n’avais pas la clé. Alors, j’ai utilisé celle de secours, que j’avais cachée au fond de moi, en pensant : On ne sait jamais…
Elle – Bien ! Tu vois, tu arrives à te débrouiller seule…
Moi – Et sais-tu ce que j’ai trouvé ?
Elle – Non.
Moi – Toutes ces lettres que je ne t’ai jamais envoyées.
Elle – Et elles disent quoi, ces lettres, s’il te plaît ?
Moi – Les remords, les regrets, les absences, les silences, les actes manqués, quelques moments de connivence,
Une voix secrète me formulait une réponse dont je n’étais jamais vraiment certaine :
De l’œil du chat ?
D’une bulle de savon ?
Du mariage entre la feuille et le vent ?
Du crissement du sachet de friandises ?
D’une rédaction bien écrite ?
Plus tard, j’appris que la lumière était une vibration, une énergie démultipliée, émise par le soleil et que, même si elle descendait dans l’eau, elle ne se dissolvait pas, elle s’élargissait en une corolle qui enveloppait tous les joncs, les nénuphars, les saules, mon visage penché sous l’ondulation de mes cheveux.
Elle créait un reflet complet des êtres et des choses qu’aucun remous n’effaçait tant que la lumière durait.
Réflexion… Vision… Miroitement…
Je me délectais de ces mots. Mais, comment la lumière qui venait de si loin, des confins du ciel, pouvait-elle me trouver, moi, ce tout petit point presque invisible sur la page du monde ?
Comment repérait-elle ma main, mes cheveux, mes prunelles à travers lesquelles elle se contemplait pour illuminer ensuite mon sourire ?
Comment la lumière savait-elle que j’existais, moi qui me croyais aussi insignifiante qu’une frêle sauterelle qui disparaît dans la nuit verte de l’herbe ?
Et lorsque je n’y voyais plus, que ma lampe de chevet s’éteignait à fleur de mon sommeil, que je fermais les yeux,
cela signifiait-il
que la lumière ne me regardait plus, qu’elle m’avait quittée des yeux,
oubliée, perdue ?
Pourtant, je gardais longtemps derrière mes paupières l’éclat des lampions de la soirée, les lueurs des perles des colliers, une fois les tables et les chaises rangées, l’estrade démontée, les amis séparés…
Suffisamment longtemps pour que je croie encore en la joie et que cette foi me donne la force de faire à nouveau éclore, le lendemain, l’aurore d’un poème un peu maladroit…
Ce n’est que bien plus tard que je compris que peu importait la durée de l’obscurité,
un matin m’était toujours promis…
Pourquoi ?
Parce que la lumière était déjà en moi,
dès le premier instant de mes yeux ouverts…
Oui : cette énergie, cette vibration dont je croyais qu’elle traversait l’univers en un millième de seconde ne me repérait ici-bas que si je lui prêtais attention, que si je lui offrais la corbeille de mes doigts.
Dès lors, je n’avais plus de doute : La lumière ponctuait ma paume de pointillés d’or pour que je poursuive jusqu’à la fin de mon souffle sa longue phrase qui s’apprêtait peut-être à toucher au-delà de la nue le regard de quelqu’un, encore persuadé d’être invisible, et trop loin pour être reconnu.
La lumière se préparait, malgré l’immense ignorance du monde à l’égard de son inconditionnelle présence, à être reçue.