Publié dans Journal de ma résilience, Le journal de mes autres vies, Un cahier blanc pour mon deuil

Les saisons passent

Les saisons passent sur le seuil de ta maison.

A la place des violettes dont tu me fis la cueillette, pousse une herbe jaune et sèche.

Mais dans le grand salon, de partie de scrabble en partie de scrabble, le temps reste le même.

Tu n’as pas trouvé de mots nouveaux.
Alors, tu feuillettes un catalogue de mode :

– Regarde comme c’est beau ! Le bouffant de cette manchette ! La dentelle du col ouvert ! C’est original ! Cette taille cintrée t’irait bien !
Qu’est-ce que t’en penses ?

Tu parles patron, coupe, tissu.
La maladie semble avoir disparu, emportée par les pages du catalogue que tu tournes.

– Il faudrait que je me remette à coudre !
Je n’ai pas le temps !

Le temps, tu l’as. Elle est finie, l’époque des enfants et du mari, des repas, du ménage et de la lessive.

Mais tu ne trouves plus le chas de l’aiguille. Ta main tremble en tenant le fil. Tu t’éloignes de la ligne, tu assembles en un gros point deux tissus qui n’auraient jamais dû être ensemble.

Tu as, certes, beaucoup cousu dans ta vie. Avec dextérité. Tu as même enseigné cet art. Mais sans doute pas encore assez pour les projets que tu avais.

Dans ta prochaine vie, tu te réincarneras peut-être en styliste. Ou tu dirigeras une entreprise de vêtements que tu créeras toi-même. Tu monteras ta propre enseigne.
Tu inventeras une marque. Tu habilleras des générations entières. Coco Chanel d’un autre siècle dont on méconnaît toute la mode.

J’aime y croire.
J’aime croire que les passions nous survivent,
qu’elles nous redonnent rendez-vous
depuis l’autre rive,
qu’elles nous reconnaissent
dans un autre corps de chair,
un autre vêtement de scène,
et qu’elles nous redisent
avec notre sourire :

A nous !

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Journal de ma résilience, Méditations pour un rêve, Poésie

Ton pays

Ton pays ne figure sur aucune carte d’état-major
Aucune pancarte ne l’indique quelle que soit la route
On ne trouve pas de photo de lui sur Google Earth

Et pourtant je sais
son murmure de feuilles vives
le rire de ses cascades qui courent avec la brise

la couleur de sa terre dans la paume
la lumière que des oiseaux aux étranges plumages
annoncent très tôt

C’est comme si j’avais goûté ses fruits
croisé ses animaux sauvages
caressé son rayon de lune sur mon épaule

Pour ton pays nul besoin
d’un ticket de train
ou d’un numéro de porte d’aéroport au petit matin

Ton pays n’a ni tracé ni nom
mais sa langue déborde du silence
de ma chambre

pour me parler de la joie
de m’y rendre
Ton pays est en moi

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Grapho-thérapie, Journal de ma résilience

L’odeur du papier frais

J’ai souvenance… 

L’odeur du papier frais qui m’accueille quand j’ouvre mon cahier d’adolescente que je viens à peine d’acheter

– une odeur printanière comme celle d’une robe si bien lavée et repassée qu’elle me semble être nouvelle…

Je ressens, alors, que malgré toutes mes peines répétées,

une seule goutte d’encre m’est suffisante

pour entrer dans une autre vie qui commence… 

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de ma résilience

Les grandes vacances

Tu es parti pour de grandes vacances.

Et je n’ai pas l’adresse de ta demeure.

Les jardins ont-ils les mêmes lueurs qu’ici dans l’ombre ?

Les rivières sont-elles profondes ?

Peut-on y lire la même carte du ciel que celle posée sur notre monde ?

Je vois, les yeux clos, les traces de tes pas sur le chemin qui mène à la vaste résidence

et je rêve que j’y mets mes pas.

C’est ainsi que j’avance.

Ton congé est sans retour.

Il n’y a pas sur le calendrier

un seul jour à entourer de rouge,

parce que tu pourrais prendre l’avion en sens inverse.

Là où tu séjournes, il n’y a pas d’adresse.

Alors, je détache

de mon journal intime

une page :

comme sur du papier à lettres,

je note la date,

deux initiales

pour l’énigme

du lieu,

mon prénom

puis j’entre dans mon coeur

pour écrire un message

que je signe

de ton nom

et dont la danse

s’achève

dans une ultime

étoile

d’encre.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Journal de ma résilience, Le cahier de mon âme

Revenir à ce journal,

Revenir à ce journal,
c’est comme revenir à la source après une longue période de soif,
c’est me remettre à l’écoute de mon écriture au murmure de sang,
c’est me laisser porter par le courant de l’encre,
c’est ranimer la lumière du présent dans mes mots qui sèchent,
c’est me rendre à l’évidence :

l’éclat de mes larmes et de mes rires
a pour soeurs ces étoiles
qu’une nuit d’été
dévoile.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Journal de ma résilience

Le pari

Dans le grand salon de l’Ehpad,

une dame vêtue de blanc

essuyant régulièrement

la bouche de son mari

qui bave

me dit :

« Est-ce que Dieu existe, ici ?

Est-ce qu’il existe

dans les varices,

le handicap,

l’arythmie,

l’amnésie,

l’aphasie ?

Est-ce qu’il existe

dans l’attente

de la prochaine visite ?

Dans les yeux anxieux

de Madame X.

qui fixe

la vitre ?

Pascal a dit

qu’il fallait en faire

le pari.

Si Dieu existe

ici,

alors, tant mieux !

Et s’il a oublié cet endroit,

on n’a rien perdu

d’avoir gardé la foi.

Toute notre vie,

après tout,

on l’a vécue.

Alors, le temps qu’il nous reste,

on peut bien le passer à croire.

Qui sait ?

Peut-être que Dieu

existe déjà

dans le regard

du nouveau venu,

un peu désorienté encore,

mais éclairé par la lampe

de notre table,

ce soir… »

Géraldine Andrée