Publié dans Journal de la Lorraine, Psychogénéalogie, Toute petite je

Sans titre

Toute petite, j’assistais à tes séances de bricolage. Je me souviens comme tu soudais. De crépitantes lueurs jaillissaient de tes doigts. Tu viens du pays des forges, des flammes qui se lèvent haut. J’appartiens, moi aussi, par ton sang, à ce pays de suie et de feu, à cette succession de villages et de villes qui se terminent par -Ange (Algrange, Volmerange, Gandrange, Hayange), à ces paysages constellés d’étoiles noires, tombées sur les toits et les chemins. Maintenant, tu es feu. Mais lorsque je traverse cette région en voiture ou en train et que je vois le soleil briller sur l’acier rouillé, il me semble que ta main invisible soude dans une myriade d’étincelles mes jours reliés à toi depuis le ciel.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de ma résilience, Le cahier de la vie, Le journal de mes autres vies, Toute petite je

La chambre de l’enfance

Retrouver
la chambre
de l’enfance
et sous l’édredon

qui fleure
bon
la lessive
de lavande

vivre
mes rêves
pendant que le feu
vermeil

et tranquille
d’un bouquet
de roses
me veille

Puis le lendemain
me voir
dans l’aube
du miroir

un peu autre
plus neuve
plus heureuse
ignorante

de toutes
ces épreuves
qui m’attendent
Sourire

ainsi
à mes yeux
tranquilles
en bordant

chacun
de mes cils
de mascara
bleu

sans me soucier
d’entendre
la voix inquiète
de ma mère

qui s’exclamera :
Voyons !
C’est beaucoup trop tôt !
Tu es si jeunette !

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Journal de ma résilience, Récit de Vie, Toute petite je

Le souffle de l’instant

C’était une ardente après-midi de printemps.
J’avais attendu, dans le plein soleil tout étoilé de pollens, que ma mère vînt me reconduire chez nous à la sortie de l’école.
Dans la voiture, je cherchais mon souffle.
En rentrant à la maison, je respirais de plus en plus difficilement, de plus en plus désespérément.
Je m’assis, exténuée, dans la cuisine baignée de lumière.
Lorsque j’inspirais, mon souffle cheminait très lentement dans mes bronches comme si des obstacles s’étaient dressés à son passage, puis s’en retournait par ma bouche avec des râles rauques.
L’air gonflait mon estomac comme un ballon de baudruche.
Pour franchir le cap de chaque instant, je fixais les fleurs de la nappe.
Il y en avait des mauves, des roses, des blanches.
Je ne faisais que cela: regarder les fleurs une par une, comme si je les cueillais patiemment dans un grand champ.
Et je me disais, sans ces mots que j’écris dans mon journal d’aujourd’hui, mais avec le silence de ma pensée presque inconsciente:

« Tu as vécu un instant de plus, puisque tu as vu une fleur de plus.  »

Le docteur consultait à six heures. Ma mère m’y emmena d’urgence. En m’auscultant, le docteur décréta que je faisais une crise d’asthme et qu’il me fallait une injection de cortisone. De toutes mes forces d’enfant, je refusai l’injection de cortisone; ma détermination eut raison de mon étouffement. Pour la première fois, je CHOISISSAIS. Je posais un acte libre du haut de mes onze ans.

Lorsque nous rentrâmes à la maison, l’asthme avait cessé ; je respirais mieux.
Dès que je vis un moment difficile, je songe à chaque instant de mon souffle, au souffle de chaque instant.
Cela me rend plus libre dans le déterminisme apparent d’une situation :
je sais que je suis la seule souveraine de l’adéquation qui existe entre l’éclosion de mon souffle et l’instant présent.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Psychogénéalogie, Récit de Vie, Toute petite je

De mère en fille

Malgré nos nombreux désaccords, il y a un point commun
entre ma mère et moi :

Toute sa vie, ma mère a tracé son chemin
dans le tissu, point par point.

Et moi, j’ai avancé avec ma plume sur la page,
mot après mot, dès mon plus jeune âge.

De fil en aiguille, j’ai trouvé mon style
pendant que ma mère s’affirmait comme styliste.

Ma mère ne coud plus.
Elle n’en a ni les yeux, ni les mains.

Je songe à l’ultime point qu’elle a fait
sous la lampe, un soir,

au dernier fil qu’elle a noué
sous ses doigts douloureux.

Moi, je ne suis pas encore arrivée
au point final.

Le fil de mon encre
continue à se dévider

jusqu’à la prochaine majuscule.
Et je célèbre ce qui se perpétue

de mère en fille :
toutes deux tissent la vie.

Géraldine Andrée

Au fil de la vie…
Publié dans Journal de la lumière, Journal de silence, Toute petite je

Mon ultime goutte d’encre

Toute petite déjà, j’imaginais ainsi la fin de mon livre de vie :
je plaçais en dernière page l’image d’un bouquet de fleurs.
Tout se terminait bien.
L’oeuvre de ma vie était accomplie.

Maintenant que j’ai bien grandi,
je me demande
à quoi le destin dédie
mon ultime goutte d’encre,

quel mot fleurira
dans la saison
toujours bleue
du silence :

j’aimerais que ce soit
le mot Lumière
là, tout au bout de la ligne,
que, les yeux clos,

je vois ;
un seul mot qui signe
des milliers de pages ;
un mot unique

qui confond
la trace de lumière
de mon passage
avec le soleil

de la page
que commence
quelqu’un d’autre,
juste avant que ne se pose

ma plume sur la feuille
et que la Lumière
en son propre mot
qui la désigne

soit bien éclose.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Méditations pour un rêve, Toute petite je

Le retour chez Sophie

Relire dans Les Malheurs de Sophie
les phrases que j’ai déjà lues petite fille
c’est comme emprunter à rebours
un sentier de vacances
qui me mène à la lumière
de mes boucles

c’est revenir à chaque mot
sur les pas de l’enfance
et retrouver les feuilles de trèfle
les frêles cailloux les fraises douces
les bouquets d’angélique vive
les prunes dorées les abricots roux

que récolte en toute
clandestinité
Sophie mon héroïne
dans ces histoires
où elle joue à faire des bêtises
depuis toujours

et qui sont ensuite
déposés
au seuil de ma mémoire
en guise
de Présents
dérobés au temps

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Cahier du matin, L'alphabet de l'herbe, Poésie, Poésie-thérapie, Toute petite je

Les matins de mon enfance

J’ai souvenance
des matins de mon enfance,
beaux comme les sous neufs
d’une bourse qui s’ouvre.

J’espérais toujours quelque chose
du scintillement d’une jeune aube.
J’avais tant de choix devant moi
que je ne savais que faire

face à la naissance
de cette lumière.
Baigner mon ours
dans la rosée fraîche ?

Suivre à bicyclette
ce sentier
pour aller à la cueillette
du trèfle mouillé ?

Déchiffrer l’alphabet
des racines qui s’enchevêtrent ?
Ou alors colorer des cailloux
de bleu, de rouge, de roux ?

J’attendais de ces matins
un véritable miracle
qui changerait mes peines
en joie,

qui détournerait le cours
des événements de la veille
jusqu’à l’embouchure
de tous les possibles,

qui multiplierait le soleil
dans une seule goutte.
Et mon coeur battait
jusqu’à l’heure de la sieste

où le rêve remplaçait
mon heureuse attente.
C’est parce que j’ai eu foi
en ces matins de jouvence

que j’écris de préférence
quand le jour commence.
Et même lorsqu’il fait noir
dans le froid qui s’attarde,

je donne à ma page le pouvoir
de devenir fenêtre
pour qu’une clarté d’enfance
puisse à mes yeux apparaître.

Géraldine Andrée

Publié dans Grapho-thérapie, Toute petite je

Promenade de l’écriture

Toute petite, j’aimais laisser dans le couloir, à mon retour de promenade,
des feuilles, des pétales, des cailloux, des grains de terre et de sable
qu’avaient recueillis mes pas.

C’étaient les traces
de tous les passages
que j’avais rendus possibles.

Bien sûr, je me faisais gronder,
et je devais promettre de ne plus recommencer,
sous peine d’être privée de promenade.

Alors, j’ai ouvert un cahier pour semer avec mes mots
les feuilles, les pétales, les cailloux, les grains de terre et de sable
de mes promenades.

Ma page est devenue chemin
au rythme de ma main,
et depuis, chaque matin,

j’écris
comme je me promène,
de plus en plus loin.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Adieu mon enfance

Adieu
mon enfance
telle que tu as été
avec tes larmes
et tes secrets
enfouis
dans les cheveux
de mes poupées

Adieu
ta bicyclette rouge
dont les secousses
montaient
jusqu’à mon coeur
lorsque je dévalais
la pente
du Crève-Coeur

Adieu
mes peurs
qui criaient
en silence
dès que la lune
baignait
de sa clarté
rousse
ma chambre

Adieu
les maux
de ventre
quand
j’avais été
trop gourmande
de sirop
à la menthe

Adieu
le petit théâtre
de marionnettes
qui ouvrait
pour moi seule
son rideau
pour me divertir
de la solitude

Adieu aussi
mes conversations
avec les arbres
lors d’une fugue
dont je ne revins
jamais
tout à fait

Adieu les boucles
emmêlées
qui me faisaient hurler
sous le peigne
la bouche
entourée de terre
les écorchures

les mensonges
pour éviter
d’être punie
les Mange ta soupe
Elle est bonne
les chaussures
trempées
par la pluie
d’automne
qui me donnaient le rhume

Adieu
les fièvres
les brûlures
des gifles
sur les joues
les éclaboussures
de boue
sur la robe
qui me condamnaient
à me coucher
avant les premières
étoiles

Adieu
les devoirs
les mots barrés
les zéros
les remarques
dans le carnet gris
et qu’il fallait présenter
à la famille
à la fin d’une longue
journée d’hiver

Adieu
la sensation
troublante
à la fois exquise
et douloureuses
que mes seins
poussent
lorsque je passe
mes doigts
à l’échancrure
de ma chemise
pendant la sieste

Je suis devenue
une autre
Mais de toi
j’ai gardé
la force
des rêves
le mouvement
de sève
de la liberté
dont j’ai hérité
lors de mes échanges
avec le vent
ivre
du chant
des tiges

Maintenant
je suis capable
d’être seule
et de m’accompagner
Et je sais
que si je reviens
un jour
dans un autre corps
après ma mort
j’aurai une autre
enfance
qui me fera grandir
jusqu’à mon âme

Adieu

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Créavie, Ecrire pour autrui, Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Cinq faits majeurs de ma jeunesse

  • Un clair après-midi de juin où ma grand-mère est décédée. Je savais que je perdais une confidente, une âme soeur. Le week-end précédent, j’étais allée cueillir des cerises. Le matin de son décès, la prof de sciences physiques qui ne m’appréciait pas particulièrement m’a regardée partir lentement. J’ai senti son regard sur mon cartable. Le chagrin m’avait déjà enveloppée mais je l’ignorais encore. En rentrant pour le déjeuner, j’ai appris la nouvelle. J’ai su par ma mère que quelques jours avant son départ, ma grand-mère lui avait confié son inquiétude : je n’avais toujours pas mes règles !
  • Deux mois après son décès, au plein coeur de l’été, alors que je dansais follement avec ma corde à sauter, j’ai senti cette chaleur au creux de mes jambes. La surprise de découvrir plus tard qu’Elles étaient là ! Taches brunes comme des pétales de roses fanées sur le blanc sentier. Je n’imaginais pas que cela pouvait m’arriver à moi qui aimais tellement demeurer en enfance. Je n’éprouvai rien de spécial. Aucun bouleversement qui m’indiquait que j’étais une femme. J’avais toujours envie de jouer. Il n’y avait rien – sinon la pointe douloureuse de mes seins sous ma robe. Pourquoi faire autant d’histoires pour ça ? Ces chuchotements de femme, cette gêne, ces mouvements furtifs ? Pas de quoi fouetter un chat ! J’avais pourtant l’impression que mon corps m’échappait dans sa moiteur. Bien plus tard vint la douleur.
  • Le harcèlement scolaire que mena contre moi une certaine Ghislaine. J’allais en classe la peur au ventre. Elle jetait mon cartable dans la cour, le vidait, écrasait mon goûter, éparpillait les stylos de ma trousse. Je restais muette, par peur des représailles. Comme cette Ghislaine savait qu’elle me terrorisait, ses brimades allèrent crescendo. Elle monta tout un groupe de copines contre moi qui « m’attendaient à la sortie pour me buter ». Mes résultats scolaires baissaient. Je survivais malgré tout. Je voulais disparaître dans les profondeurs de la forêt derrière la maison. Un soir, je rentrai chez mes parents, les boutons de mon gilet complètement arrachés. Je ne pus admettre de me faire punir. Je dénonçai la coupable à mon père qui alla voir la Directrice. Cette fille fut exclue de l’école, je crois, ou en tout cas de ma vie. La clé de ma délivrance ne m’avait été tendue que dans le courage d’un seul nom, la force d’une seule phrase : « C’est Ghislaine qui m’a fait ça ! » J’entrevis le formidable pouvoir de libération des mots.
  • J’avais la poésie, heureusement. Je m’achetais des cahiers pour écrire de beaux poèmes. Je notais sur la première page à l’encre turquoise Anthologie ou Morceaux choisis. Mais très vite, je raturais mon cahier car je n’étais jamais satisfaite d’un vers, d’une rime, d’une image. Alors, je recommençais un autre cahier. J’aimais l’odeur de sa couverture et de ses pages neuves, signe de tous les commencements. Je me souviens des lampes jaunes de la Bibliothèque de ma ville natale où je feuilletais avec une envie mêlée de fascination les recueils d’Anna de Noailles, d’Emily Brontë. Je voulais écrire comme ces femmes. Je me consolais de ma solitude au rythme des Chansons et des Heures de Marie Noël. La lecture de Rimbaud fut une fulgurance. Avant de m’endormir, je m’en allais avec lui sur les sentiers bleus d’été. Le blond de sa chevelure rivalisait avec la couleur des foins roulés dans les prés que, dans mon rêve, nous traversions ensemble. J’ai moins aimé la deuxième partie de sa vie. Ce n’était pas romantique du tout, d’avoir une jambe coupée au retour d’Abyssinie. Un dimanche glacial de novembre, j’allai chercher mon prix littéraire pour mes premières Poésies. La photo du journal fut accrochée sur les murs de la salle de permanence de mon collège. Je figurais sur l’estrade où les prix avaient été remis, si petite, si frêle dans ma robe jersey ! Belle revanche !
  • Le jour où je pris l’avion toute seule pour me rendre chez ma tante dans les Alpes. La joie de survoler ce patchwork coloré qu’était le paysage ! Je ne savais pas alors que cette première fois annoncerait tant d’autres voyages inscrits dans ma destinée. Je crois que j’ai vraiment grandi ce jour-là. Je me souviens du chouchou bleu qui reliait mes cheveux et du doux frôlement des mèches dans mon cou, remuées par le vent lorsque je descendis sur le tarmac. J’étais fière d’avoir traversé le ciel. Je me sentais à mon tour pousser des ailes. J’étais l’amie de la légèreté.

Géraldine Andrée