Je sais que, quoi que la vie me réserve, j’aurai toujours un journal pour refuge, un cahier pour présence, l’écriture pour voix, l’encre pour sang, une page sous ma paume, une plume dans ma main.
Il me suffit de sentir que la couverture s’ouvre et je rentre chez moi. Je retrouve le couloir familier d’un poème dans lequel j’ôte les chaussures qui me blessaient les pieds. À la majuscule du patère, j’accroche mon manteau trop lourd pour la saison, le chapeau qui me cachait la vérité, mes vêtements étriqués. Puis, j’appelle la mère en moi : « Maman ! Je suis là ! » Je peux m’étirer, souffler et reprendre librement mon inspiration. Je peux être moi-même. Dansante. Écartant les bras pour toucher chaque côté de moi. Je franchis le seuil et me voilà dans la pièce principale, celle qui m’offre son miroir dans lequel je me reconnais parfaitement en me démaquillant. Demain, j’oserai des couleurs qui iront mieux à mes yeux. Enfin, je revêts une fine chemise, dont la fluidité est celle du papier de soie, et qui me laisse deviner les courbes, les lignes, les déhanchés de mon corps, lorsque j’enjambe l’espace de chaque respiration.
Le repos, Le journaling secret, La pratique personnelle de l’art-thérapie rien-que-pour-moi, La lecture des livres qui attendent sur mes étagères, La mise en place de mon nouveau projet professionnel.
Je vous dis donc À la rentrée, dans l’or des feuilles de septembre ! Passez de belles vacances.
« Tu es inquiète ou désespérée ? Même si cela te semble difficile, attache-toi aux nervures d’une feuille, aux reflets d’une flamme, aux stries du bois, aux grains de sable, aux flocons de neige sur la vitre, aux clochettes du muguet, au pistil de ta plante de salon, à l’enchevêtrement des racines de l’arbre de la cour… Considère la vie comme une arborescence et prends note de toutes les feuilles de cette arborescence. Procède par courtes propositions ou phrases nominales pour ne pas égarer ton esprit dans une rédaction complexe. Qu’est-ce que la poésie, sinon la vie ? Alors, vas-y ! »
Guérir avec mon cahier – La pratique du journal de guérison Éditions Librinova
J’ai écrit pendant des nuits. J’espérais que mes mots atteignent la lampe de la fenêtre d’en face, qu’ils roulent le long du périphérique, traversent la métropole pour toucher un cœur qui bat quelque part,
un regard.
Or, il n’en était rien.
J’en ai noirci, des pages et des pages dans la nuit. Lorsque mes mots s’approchaient de la flamme d’une bougie, ils n’allaient pas plus loin. Ils retombaient, les ailes repliées. Comme brûlés.
J’ai même créé des pages virtuelles, pour que ces mots fendent de leur vol tout l’espace qui existe et qu’ils atterrissent de l’autre côté de la planète.
Mais le silence était de mise. Il ne me revenait aucun signe de leur réception.
Un jour, j’en ai eu assez. Lorsque Maman est morte, je me suis dit que j’allais écrire pour moi. Rien que pour moi.
J’ai commencé à tenir un cahier de deuil, un cahier bleu Clairefontaine au cœur duquel je notais tout ce que je traversais. Mes émotions. Mon abandon. Mes différents renoncements.
Je ne cherchais rien d’autre.
Je ne cherchais plus l’autre.
Les mots ne regardaient que moi.
Puis, je me souviens de ce dimanche matin. Ce mail des éditions Advixo qui me demandaient d’écrire la vie de ma mère parce que le comité de lecture avait apprécié l’extrait de mon journal que je lui avais envoyé par hasard. Comme ça. Sans rien attendre. Le geste de cliquer sur la touche Envoi s’était suffi à lui-même.
Ainsi a commencé l’aventure.
Ainsi a débuté l’envol.
Rivée à ma chaise.
Courbée sous la lampe.
Des nuits à écrire.
Des nuits à me souvenir des souvenirs d’enfance que Maman m’avait racontés dans sa cuisine remplie de buée.
Des nuits à rallumer sa mémoire, elle qui est partie sans mémoire.
Des nuits à retracer le chemin de sa voix.
À travers les mots, c’étaient les yeux de ma mère qui me regardaient désormais et qui me disaient :
« Fais de mon histoire une hirondelle, s’il te plaît. Ouvre la cage de ton cahier quadrillé et laisse ma vie s’envoler vers le monde. »
Aujourd’hui, en cliquant sur le mail que m’a envoyé l’éditeur, j’ai su que Le Regard de ma mère était présent en vrai, sur les étagères des librairies à Genève, Lausanne, Fribourg.
J’aimerais traverser de mon doigt la photo pour toucher le livre, le visage de Maman sur la couverture, le grain du papier comme celui de sa peau, jadis.
Les yeux de ma mère là-bas regardent passer les lecteurs dans les dédales de la librairie pour les mener à mes mots.
Des yeux bleus comme ceux qu’elle posait sur moi en lavant la vaisselle, en me grondant ou en resserrant mon écharpe autour de mon col, juste avant que je n’aille à l’école :
« Surtout, ne t’enroue pas ! »
C’est elle, le guide.
J’ai toujours gardé l’espoir de voir réapparaître ma mère, alors qu’il m’arrive d’entendre sa voix en rêve.
Je me demande au réveil : se réincarnera-t-elle ? En quoi ? En qui ? En une autre femme ? En fleur ? En hirondelle ?
Aujourd’hui, j’ai la réponse : ma mère s’est réincarnée en livre dans lequel mes mots longtemps invisibles
J’ai laissé l’air entrer et la lumière du présent se faufiler parmi la poussière
J’ai découvert un fatras de documents À ne consulter qu’après échéance un tas vacillant de dossiers noirs
J’ai fait sauter l’élastique d’une chemise de carton gris qui a laissé choir les morts mal enterrées
J’ai tourné les pages plastifiées de tout ce qui avait été listé les humiliations les trahisons les perditions
Dans la dernière étagère du bas
j’ai extirpé un amas de sachets bruissant sous mes doigts et au fond desquels avaient été empilées les serrures et les clés des maisons quittées
Les non-dits je les ai transportés dans la brouette de ma gorge
puis je les ai recrachés dans un foyer de feuilles jaunies
J’ai fait de ma colère un beau feu au centre duquel
j’ai jeté le désordre de ce qui me desservait depuis longtemps les cartons qui accumulaient les peines les boîtes à jouets brisés les conserves où marinaient mes larmes
Mais à la lueur fauve de la flamme
mon élan s’est suspendu soudain
il y avait là un cahier qui portait le titre Printemps
celui-là je l’ai remonté à ma mémoire
pour l’entreposer dans un coin tout près de mon regard
Et j’ai su que l’heure était venue
pour la corde de ma colonne vertébrale
de vibrer à chacun de mes pas futurs
J’ai senti en posant mon pied sur la première marche de l’escalier
Et si je vous disais qu’après des pages et des pages d’écriture, il ne reste plus que le silence ?
J’ai écrit Le Regard de ma mère chaque jour de l’été 2025, tandis que la lumière que filtraient mes volets mi-clos rayait les feuillets de mon cahier.
Je ne passais pas la journée à écrire. Je me réservais des plages pour avancer dans l’œuvre. J’ai toujours procédé ainsi pour mes projets, page après page, mot après mot. L’écriture est un parcours de longue distance qui s’effectue un pas après l’autre. Il faut économiser ses forces si l’on veut arriver à destination. Le souffle est compté – d’autant plus que j’avais mesuré celui de Maman en instants. Autrement dit, j’avais intégré l’écriture de mon livre à ma vie et non le contraire. Une fois les pages du jour remplies, je vaquais à mes activités quotidiennes.
Les motifs du livre se sont déroulés naturellement et lentement, comme les arabesques d’un tapis persan. Je possédais la trame du récit. Maman m’avait suffisamment narré des épisodes de sa vie dans la cuisine de mon enfance. Je tenais fermement le fil de leur chronologie.
Et si je vous disais le plus important dans ce billet ?
J’ai su que le livre était fini au grand silence que j’ai ressenti au point final placé après le mot « point ».
Ce n’est pas ce mot en lui-même qui fut le signe de l’achèvement de l’ouvrage, non, mais ce silence perçu par tous les pores de ma peau, et parfaitement entendu, comme lorsque je me suis retrouvée en 2006 seule dans le désert – avec l’autocar du voyage organisé qui attendait tout de même, à moitié caché derrière une dune.
Le crépitement du sable balayé par la main du vent. Des grains qui étoilaient mon visage et m’aveuglaient. L’écho du ciel. Le murmure du sang dans mes tempes. Le sentiment d’être en-dehors de l’espace, au milieu de l’immensité. Un minuscule point, en quelque sorte, entre les replis d’une page ocre. Ma respiration imperceptible dans l’infini.
Le désert me renvoyait à mon propre pouls.
Voilà comment m’est parvenu le silence après l’écriture du livre : une pulsation.
Comme si le souvenir du souffle de ma mère que je retraçais dans ces pages m’avait vidée.
Pourtant, paradoxalement, je me sentais comblée.
En effet, si je n’avais plus rien à dire, c’était parce que j’avais tout dit.
Tout dit au sujet de ma mère et de la fille que j’avais été.
Peu m’importait que ce livre fût lu. Il existait. C’était l’essentiel.
Ensuite, je ne sais plus.
Est-ce le livre qui s’est éloigné de moi ?
Est-ce moi qui me suis éloignée du livre ?
Je sais seulement qu’un sillage s’était creusé entre la passagère que j’étais – l’initiatrice du projet de voyage – et le véhicule – l’écriture – qui m’avait déposée au cœur du sable. Preuve, certes, qu’une distance inexorable se créait, mais aussi qu’une rencontre significative avait bel et bien eu lieu.
J’avais accompli ce qui devait l’être : redonner une mémoire à la vie effacée de cette femme parmi tant d’autres, et pourtant unique, puisqu’elle fut ma mère.
Je pouvais retrouver la paix.
Alors, je m’en suis retournée vers l’autocar de ma vie en prenant soin de poser mes pieds dans l’exacte empreinte de mes pas.