Le repos, Le journaling secret, La pratique personnelle de l’art-thérapie rien-que-pour-moi, La lecture des livres qui attendent sur mes étagères, La mise en place de mon nouveau projet professionnel.
Je vous dis donc À la rentrée, dans l’or des feuilles de septembre ! Passez de belles vacances.
« Tu es inquiète ou désespérée ? Même si cela te semble difficile, attache-toi aux nervures d’une feuille, aux reflets d’une flamme, aux stries du bois, aux grains de sable, aux flocons de neige sur la vitre, aux clochettes du muguet, au pistil de ta plante de salon, à l’enchevêtrement des racines de l’arbre de la cour… Considère la vie comme une arborescence et prends note de toutes les feuilles de cette arborescence. Procède par courtes propositions ou phrases nominales pour ne pas égarer ton esprit dans une rédaction complexe. Qu’est-ce que la poésie, sinon la vie ? Alors, vas-y ! »
Guérir avec mon cahier – La pratique du journal de guérison Éditions Librinova
J’ai écrit pendant des nuits. J’espérais que mes mots atteignent la lampe de la fenêtre d’en face, qu’ils roulent le long du périphérique, traversent la métropole pour toucher un cœur qui bat quelque part,
un regard.
Or, il n’en était rien.
J’en ai noirci, des pages et des pages dans la nuit. Lorsque mes mots s’approchaient de la flamme d’une bougie, ils n’allaient pas plus loin. Ils retombaient, les ailes repliées. Comme brûlés.
J’ai même créé des pages virtuelles, pour que ces mots fendent de leur vol tout l’espace qui existe et qu’ils atterrissent de l’autre côté de la planète.
Mais le silence était de mise. Il ne me revenait aucun signe de leur réception.
Un jour, j’en ai eu assez. Lorsque Maman est morte, je me suis dit que j’allais écrire pour moi. Rien que pour moi.
J’ai commencé à tenir un cahier de deuil, un cahier bleu Clairefontaine au cœur duquel je notais tout ce que je traversais. Mes émotions. Mon abandon. Mes différents renoncements.
Je ne cherchais rien d’autre.
Je ne cherchais plus l’autre.
Les mots ne regardaient que moi.
Puis, je me souviens de ce dimanche matin. Ce mail des éditions Advixo qui me demandaient d’écrire la vie de ma mère parce que le comité de lecture avait apprécié l’extrait de mon journal que je lui avais envoyé par hasard. Comme ça. Sans rien attendre. Le geste de cliquer sur la touche Envoi s’était suffi à lui-même.
Ainsi a commencé l’aventure.
Ainsi a débuté l’envol.
Rivée à ma chaise.
Courbée sous la lampe.
Des nuits à écrire.
Des nuits à me souvenir des souvenirs d’enfance que Maman m’avait racontés dans sa cuisine remplie de buée.
Des nuits à rallumer sa mémoire, elle qui est partie sans mémoire.
Des nuits à retracer le chemin de sa voix.
À travers les mots, c’étaient les yeux de ma mère qui me regardaient désormais et qui me disaient :
« Fais de mon histoire une hirondelle, s’il te plaît. Ouvre la cage de ton cahier quadrillé et laisse ma vie s’envoler vers le monde. »
Aujourd’hui, en cliquant sur le mail que m’a envoyé l’éditeur, j’ai su que Le Regard de ma mère était présent en vrai, sur les étagères des librairies à Genève, Lausanne, Fribourg.
J’aimerais traverser de mon doigt la photo pour toucher le livre, le visage de Maman sur la couverture, le grain du papier comme celui de sa peau, jadis.
Les yeux de ma mère là-bas regardent passer les lecteurs dans les dédales de la librairie pour les mener à mes mots.
Des yeux bleus comme ceux qu’elle posait sur moi en lavant la vaisselle, en me grondant ou en resserrant mon écharpe autour de mon col, juste avant que je n’aille à l’école :
« Surtout, ne t’enroue pas ! »
C’est elle, le guide.
J’ai toujours gardé l’espoir de voir réapparaître ma mère, alors qu’il m’arrive d’entendre sa voix en rêve.
Je me demande au réveil : se réincarnera-t-elle ? En quoi ? En qui ? En une autre femme ? En fleur ? En hirondelle ?
Aujourd’hui, j’ai la réponse : ma mère s’est réincarnée en livre dans lequel mes mots longtemps invisibles
J’ai laissé l’air entrer et la lumière du présent se faufiler parmi la poussière
J’ai découvert un fatras de documents À ne consulter qu’après échéance un tas vacillant de dossiers noirs
J’ai fait sauter l’élastique d’une chemise de carton gris qui a laissé choir les morts mal enterrées
J’ai tourné les pages plastifiées de tout ce qui avait été listé les humiliations les trahisons les perditions
Dans la dernière étagère du bas
j’ai extirpé un amas de sachets bruissant sous mes doigts et au fond desquels avaient été empilées les serrures et les clés des maisons quittées
Les non-dits je les ai transportés dans la brouette de ma gorge
puis je les ai recrachés dans un foyer de feuilles jaunies
J’ai fait de ma colère un beau feu au centre duquel
j’ai jeté le désordre de ce qui me desservait depuis longtemps les cartons qui accumulaient les peines les boîtes à jouets brisés les conserves où marinaient mes larmes
Mais à la lueur fauve de la flamme
mon élan s’est suspendu soudain
il y avait là un cahier qui portait le titre Printemps
celui-là je l’ai remonté à ma mémoire
pour l’entreposer dans un coin tout près de mon regard
Et j’ai su que l’heure était venue
pour la corde de ma colonne vertébrale
de vibrer à chacun de mes pas futurs
J’ai senti en posant mon pied sur la première marche de l’escalier
Et si je vous disais qu’après des pages et des pages d’écriture, il ne reste plus que le silence ?
J’ai écrit Le Regard de ma mère chaque jour de l’été 2025, tandis que la lumière que filtraient mes volets mi-clos rayait les feuillets de mon cahier.
Je ne passais pas la journée à écrire. Je me réservais des plages pour avancer dans l’œuvre. J’ai toujours procédé ainsi pour mes projets, page après page, mot après mot. L’écriture est un parcours de longue distance qui s’effectue un pas après l’autre. Il faut économiser ses forces si l’on veut arriver à destination. Le souffle est compté – d’autant plus que j’avais mesuré celui de Maman en instants. Autrement dit, j’avais intégré l’écriture de mon livre à ma vie et non le contraire. Une fois les pages du jour remplies, je vaquais à mes activités quotidiennes.
Les motifs du livre se sont déroulés naturellement et lentement, comme les arabesques d’un tapis persan. Je possédais la trame du récit. Maman m’avait suffisamment narré des épisodes de sa vie dans la cuisine de mon enfance. Je tenais fermement le fil de leur chronologie.
Et si je vous disais le plus important dans ce billet ?
J’ai su que le livre était fini au grand silence que j’ai ressenti au point final placé après le mot « point ».
Ce n’est pas ce mot en lui-même qui fut le signe de l’achèvement de l’ouvrage, non, mais ce silence perçu par tous les pores de ma peau, et parfaitement entendu, comme lorsque je me suis retrouvée en 2006 seule dans le désert – avec l’autocar du voyage organisé qui attendait tout de même, à moitié caché derrière une dune.
Le crépitement du sable balayé par la main du vent. Des grains qui étoilaient mon visage et m’aveuglaient. L’écho du ciel. Le murmure du sang dans mes tempes. Le sentiment d’être en-dehors de l’espace, au milieu de l’immensité. Un minuscule point, en quelque sorte, entre les replis d’une page ocre. Ma respiration imperceptible dans l’infini.
Le désert me renvoyait à mon propre pouls.
Voilà comment m’est parvenu le silence après l’écriture du livre : une pulsation.
Comme si le souvenir du souffle de ma mère que je retraçais dans ces pages m’avait vidée.
Pourtant, paradoxalement, je me sentais comblée.
En effet, si je n’avais plus rien à dire, c’était parce que j’avais tout dit.
Tout dit au sujet de ma mère et de la fille que j’avais été.
Peu m’importait que ce livre fût lu. Il existait. C’était l’essentiel.
Ensuite, je ne sais plus.
Est-ce le livre qui s’est éloigné de moi ?
Est-ce moi qui me suis éloignée du livre ?
Je sais seulement qu’un sillage s’était creusé entre la passagère que j’étais – l’initiatrice du projet de voyage – et le véhicule – l’écriture – qui m’avait déposée au cœur du sable. Preuve, certes, qu’une distance inexorable se créait, mais aussi qu’une rencontre significative avait bel et bien eu lieu.
J’avais accompli ce qui devait l’être : redonner une mémoire à la vie effacée de cette femme parmi tant d’autres, et pourtant unique, puisqu’elle fut ma mère.
Je pouvais retrouver la paix.
Alors, je m’en suis retournée vers l’autocar de ma vie en prenant soin de poser mes pieds dans l’exacte empreinte de mes pas.
Les blessures psychiques sont invisibles. Bien cachées dans l’âme, elles ne se révèlent pas. Profondément inscrites en soi, elles ne se donnent pas à lire.
Et pourtant, ce sont elles qui ravivent les douleurs de nos existences, manifestées sous la forme d’événements négatifs qui surviennent à répétition.
Ces blessures sont mal cicatrisées, voire toujours ouvertes, à vif. De ce fait, le lien entre le Moi et le Soi (cette facette infiniment libre, souveraine et créatrice) est coupé.
Nous ne trouvons pas notre place dans le monde. Notre voix résonne dans le silence.
Le fil de l’encre permet de restaurer ce lien rompu.
Gratter…
Il n’y a pas de métaphore plus juste pour désigner l’acte d’écrire.
Gratter les peaux mortes, les croûtes qui étouffent la plaie.
Retirer ce qui ne sert plus (les vieilles pensées, les émotions suintantes, les sentiments qui suppurent) pour atteindre une peau rose, vibrante, vivante, celle à partir de laquelle le processus de réparation commence.
Oui, la résilience suit les mêmes étapes que celles de la guérison d’une peau lésée.
L’écriture et la cicatrisation sont intimement liées, telles des sœurs.
Il n’est pas trop tard pour fermer avec le fil des mots ce qui doit être refermé.
Pour cela, il faut matérialiser la blessure sur le papier que l’on creuse pour l’inscrire, la porter au jour. En effet, une blessure examinée est sur la bonne voie de guérison.
Rendons donc visibles nos meurtrissures. Faisons de la page le prolongement de notre peau.
Comment ?
Sur une feuille de papier, dessine au crayon l’endroit du corps où loge ta douleur émotionnelle. Tu le sais, le mal psychique lance toujours des appels depuis un endroit précis du corps.
Ce peut être le cœur, le front, l’estomac, le plexus solaire. Si cette douleur se faufile un peu partout, prends toute la feuille de papier comme la métaphore de ton corps.
Puis, écris de manière tricotée : inscris à l’intérieur de l’organe concerné tout ce que tu ressens, tout ce qui te traverse. Ne te censure pas. Accepte inconditionnellement tous tes maux et tous tes mots. Tu peux déborder de la forme et écrire tout autour. Laisse-toi guider. Ton âme passe par ta main qui sait ce qu’elle fait. Puis, repasse sur les phrases précédemment écrites en inscrivant d’autres phrases. Laisse les mots se mêler, s’entrelacer, comme les fils d’un écheveau de laine. Le but est de matérialiser ta peine par des phrases qui se fondent les unes dans les autres, non pas de se relire. Une fois cette première étape achevée, prends du recul en éloignant la feuille de ton regard : tu as refermé la plaie à l’endroit le plus concerné de ton corps et donc, de ton être.
Il est maintenant temps de créer une belle cicatrice, de la sculpter, d’en faire un motif artistique, à la manière des fils d’or qui réunissent les fragments d’un vase brisé pour offrir un superbe modèle de résilience : le vase kintsugi.
Découpe des images dans des magazines ; prends tes crayons de couleur. Que ta cicatrice s’intègre à un arc-en-ciel, à l’ondulation des vagues, au mouvement des nuages, à l’ondoiement de l’herbe sous le vent, aux méandres d’une rivière. Que le trait que la vie a inscrit en toi et avec lequel elle t’a traversé(e) danse sous ta main, enjambe les ponts, réunisse toutes les rives – c’est-à-dire les différentes facettes de toi-même.
Dans les sociétés dites primitives, c’est-à-dire celles qui vivaient au plus près de la nature et qui reliaient l’homme à ses origines les plus profondes, les plus authentiques, le guerrier qui avait le plus de cicatrices était vénéré. Non seulement il était perçu comme un héros qui avait transcendé toutes les épreuves, mais aussi comme un homme qui avait inscrit la beauté de toutes ses victoires sur sa peau. Ses cicatrices étaient des tiges de fleurs, des filaments d’étoiles, des chemins de bleu, de rouge et d’or.
Ses blessures avaient sublimé sa vie et donc son corps en œuvre d’art : un témoignage que chaque membre du clan pouvait contempler, déchiffrer.
Alors, que toutes nos cicatrices soient d’encre.
Montrons-les. Laissons-les se présenter à nous comme à notre prochain, pour nous montrer la voie de la transformation intérieure !