Tu sais, cher Journal,
Tu sais,
cher Journal,
Je dois te confier que, depuis que j’ai commencé à t’écrire, ma vie a changé.
Oh ! Pas les gens, pas les situations ! Non !
Ceux-ci sont restés exactement tels qu’ils étaient.
C’est ma façon d’accueillir les événements et les réactions des autres qui a changé.
En tenant le fil de l’encre qui me relie chaque jour à toi, j’ai lâché prise sur ce que je ne pouvais pas contrôler.
En plaçant ton cordon de laine entre deux pages essentielles, j’ai appris à me nourrir moi-même.
En me mettant à l’écoute de ton silence, j’ai entendu la voix de mes désirs. J’ai transcrit ce qui se murmurait en moi : mes projets, mes espoirs, mes ambitions.
En avançant dans ta blancheur douce comme une neige d’avril, j’ai expérimenté la foi.
En me penchant sur la page de ce jour – et de ce jour seulement -, j’ai décidé de m’aimer et de me respecter.
Dans la disposition d’un poème, ma vie a pris forme enfin.
Dans ta marge, j’ai amorcé mon envol, comme un oiseau sur une frange d’écume.
En touchant ta couverture, j’ai activé mes formules magiques de protection. Je me suis mise à l’abri, comme autrefois, dans la cabane de mon enfance.
En partant pour le large de la page, je me suis éloignée des jugements, des qu‘en dira-t-on, des préjugés.
En me coulant dans ta largeur, j’ai fait preuve de largesse inconditionnelle envers moi-même.
En acceptant de me livrer à toi, j’ai découvert ma propre générosité, celle dont je fais preuve à mon endroit.
En m’abandonnant à la vérité soyeuse de ta présence, je me suis mise à nu et j’ai su qui j’étais, indépendamment des regards extérieurs qui me déshabillaient.
L’un de tes feuillets se froissait entre mes doigts ? Je prenais conscience de ce qui m’avait tant froissée depuis ma naissance – les propos injustes, les trahisons, les rejets, le mépris…
Le craquement de ta reliure ouverte me renvoyait à mes pas qui faisaient crépiter la terre lors de mes promenades méditatives du matin. Moi aussi, je passe et je laisse une trace, même si celle-ci est promise à disparaître. De toute façon, toute trace est éphémère à terme.
Un mot entre nous me suffisait pour aller à ta rencontre.
Aujourd’hui encore, être avec toi signifie, certes, être discrète, effacée vis-à-vis de tous ceux qui parlent fort,
mais bien assise à ma place, au contact de mon souffle. Prête pour notre rendez-vous.
Aujourd’hui encore, laisser un retrait en haut de l’une de tes feuilles, ici et maintenant, me conforte sur les bienfaits de mon retrait de ce monde. Enfin, je peux laisser respirer chacune de mes pensées. Et prendre la mesure de l’étendue de mon imagination tout en savourant l’ivresse des commencements. Un début de paragraphe est porteur de tant de promesses envers mon âme !
Aujourd’hui encore, tu es mon ciel en bas, sur ma table de chevet, quand Dieu se fait muet.
Aujourd’hui encore, t’avoir comme carnet de bord me permet de voyager à bord du navire de mon cœur avec moi seule comme capitaine et équipage.
Aujourd’hui encore, t’écrire = exister.
Bien à toi,
Géraldine ANDRÉE
