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Quelle était donc cette force ?

Quelle était donc cette force,

quand j’étais adolescente,

qui m’incitait à terminer mes récits

par une poésie,

à faire en sorte

que ma phrase

se déhanche

jusqu’à la lisière

du silence

pour revenir,

telle la vague,

encore plus chantante

vers moi ?

– C’était la vie,

mon amie,

la vie !

Géraldine Andrée

Faire en sorte que ma phrase se déhanche jusqu’à la lisière du silence.

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Sujets d’écriture

Écris sur

  • La chambre à jamais perdue, et les rêves que tu y as faits, les rêves enfuis dans la nuit d’un autre temps, reconstitue-les comme un puzzle coloré
  • Les yeux émeraude de la chatte feue qui réapparaît au bout du sentier
  • L’histoire d’amour de tes vingt ans qui t’a tant meurtrie
  • Ton père lisant le journal dans la lumière du matin
  • La robe à volants de tes dix-sept ans, accrochée dans l’ombre de l’armoire que tu ne peux pas ouvrir pour l’instant
  • L’oiseau qui s’est cogné contre la vitre, la confondant avec le ciel
  • Les taches d’encre sur le buvard blanc, corolles d’avant les mots
  • Ta conscience qui est sans doute la même que celle tu avais quand, âgée de cinq ans, tu marchais dans le couloir de l’appartement rue Sigoyer, les yeux scellés par une conjonctivite
  • Tes boucles d’oreilles d’étudiante qui tintaient lorsque tu tournais la tête pour suivre le trajet de ton professeur préféré dans les allées de l’Amphi
  • La nappe à carreaux rouges sur laquelle est né ton premier poème
  • La fontaine de Damas à qui tu as fait la promesse de revenir, un soir d’avril, mais tu n’as pas pu. Pourtant, tu as promis. Alors, ce sera pour une autre vie. Tu reviendras au monde uniquement pour cela : tenir ton serment envers le murmure de la fontaine de Damas dans le bleu du soir
  • L’orage qui frappe pendant que tu es réfugiée sur l’île de la peau de l’amant
  • Ton foulard qui fleure bon le parfum que t’a offert une amie à jamais partie
  • Les quais de la gare gris de givre à l’aube et, les yeux cernés par l’insomnie, tu te demandes comment tu vas supporter cette journée qui commence si tôt
  • La clarté des crépuscules de Florence
  • Les livres que tu reliais toi-même quand tu avais dix ans ; les branchettes dont tu te servais pour joindre les feuilles de tes poèmes ; il te semblait, alors, que tu étais l’éditrice de la poésie de ta vie
  • Sur le siège de devant dans le bus, la nuque de l’inconnu que tu aurais aimé embrasser
  • Le tout premier matin à Majorque et les bretelles du maillot de bain que tu fais claquer contre tes épaules avant de rejoindre la vague initiale
  • Le visage endormi de ta grand-mère sous la lampe de ta mémoire
  • L’écriture inachevée tant que tu vis

Va à la ligne
reprends ton souffle
et continue
je t’en prie

tu n’auras terminé
ton ouvrage
que lorsque tu auras été absorbée par la page
laissant pour le regard

invisible
de ton prochain
l’ultime
signe

Géraldine Andrée

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Tous ces poèmes

Je songe
à tous ces poèmes
auxquels j’ai donné
naissance,

que j’ai contemplés
en silence
jusqu’à ce que j’entende
leur frêle souffle

dans la chambre
profonde
de ma mémoire,
ces poèmes

que j’ai bercés
en secret
sur les langes
de la page

et que j’ai nourris
avec le lait
noir
de mon encre,

ces poèmes
que j’aimé
faire grandir
d’aube en aube

et dont j’ai désiré
ardemment
qu’ils existent
bien avant

qu’ils ne soient mis
au monde
aux yeux
des autres,

ces poèmes
dont je suis certaine
qu’ils ont trouvé
mon nom

pour vivre,
peut-être,
mais surtout
pour me rendre

vivante
dans le seul fait
parfait
en lui-même

qui consiste
finalement
à leur donner
naissance

dans la nuit
sans que jaillisse
l’étoile
de leur cri.

Géraldine Andrée

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L’écriture est lecture

Je me réveille parfois
avec cette voix qui nie tout :
-Pourquoi écrire ?
Personne ne te lit de toute façon !

Et l’idée me traverse
d’abandonner
mon carnet de vérités
pour vivre, uniquement vivre.

C’est alors que j’entends
l’herbe me murmurer :
-Mais qui dira mon mouvement
sous le vent ?

Et la lumière d’ajouter :
-Qui saura que j’ai réuni
les pays et les temps,
si tu oublies mon journal ?

Même la chatte feue
de mon enfance
me dit du haut
de son silence :

-Mes yeux font confiance
en tes souvenirs
pour transmettre
leurs étoiles !

Alors, je reprends
mon carnet quotidien
pour noter ce que j’ai lu
sur le chemin de l’herbe,

dans les lettres de la lumière
au bord de la fenêtre
et dans la constellation du regard
de la chatte défunte.

J’écris pour faire lecture
de toutes les aventures
palpitantes
que tout ce qui a été créé

originellement
sans langage
– l’herbe, la lumière, la chatte –
raconte

au monde.

Géraldine Andrée

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Écris tes peines et tes joies

Écris tes peines et tes joies, tes peurs et tes espoirs, tes renoncements et tes métamorphoses, tes étoiles et tes soleils.

Écris tout ce que tu ne comprends pas dans l’impardonnable commis.

Écris ce que tu ne peux plus changer, quoi que tu fasses.

Écris tout ce dont tu as à rougir, tes hontes et tes satisfactions aussi.

Grave dans la page le manque (d’un père, d’un amant, d’un foyer) ; écris-en un poème qui te contente au moment de son achèvement.

Écris ton chemin qui part de ce point invisible pour se fondre dans ce blanc que tu conjures par l’étincelle supplémentaire d’une goutte d’encre à laquelle tu destines le mot prochain – et pourquoi pas l’Aurore, ici et maintenant ?

Écris pour que ta feuille soit cette flamme qui t’éclaire jusqu’à demain.

Écris pour que ton cahier ressuscite dans le froissement de la page tournée ce qui n’est plus – le jardin, la maison, l’enfant, l’ami.

Écris un conte pour toi, le roi ou la reine perdu(e) dans son royaume.

Écris pour explorer ce qui se cache dans la boîte rouge à douleurs et pour en faire toute une histoire avec d’autres couleurs.

Écris pour que la Vie ait le dernier mot

Géraldine Andrée

@L’Encre au fil des jours

Peut être une image de texte
Écris pour que ta feuille soit cette flamme qui t’éclaire jusqu’à demain.
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La maison du cahier

À l’heure où la société devient de plus en plus instable, où l’on ignore de quoi sera fait le simple lendemain, où le pays, la région, la maison dans lesquels l’on vit sont souvent précaires, il est important d’avoir « un chez soi » toujours fidèle : un cahier.

Pour beaucoup d’exilés dans des hôtels, de malades dans des chambres d’hôpitaux, d’anciens oubliés dans les maisons de retraite, de prisonniers – politiques ou pas -, le cahier a souvent constitué l’ultime refuge, l’île de silence au milieu du bruit, la chapelle au cœur du chaos, la chambre à soi selon l’expression de Virginia Woolf, offrant une solitude inspirante et réconfortante malgré la promiscuité avec les autres qui nous sont parfois bien étrangers.

Dans un logement exigu, le cahier peut offrir la perspective d’un océan à la fois immense et familier, une étendue de liberté rassurante.

J’ai déjà lu certains journaux intimes tenus par des gens auxquels l’espace privé avait été dérobé :

Il en est ainsi, par exemple, du Journal d’une vieille dame en maison de retraite de Jean Tirelli, écho universel de la voix d’une personne âgée recluse dans sa chambre anonyme d’Ehpad, Amandine, et dont Jean Tirelli, psychologue spécialisé des longs séjours, a retracé le témoignage après le décès de la vieille dame.

La métaphore du cahier comparé à une maison n’est, d’ailleurs, pas nouvelle. On la retrouve dans des titres d’œuvre comme La Maison de papier de Françoise Mallet-Joris ou Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Il est certain que le cahier nous ramène toujours à notre vrai pays, celui d’où l’on vient et auquel on appartient éternellement, où que l’on soit : le pays de notre âme.

J’ai déjà évoqué dans un précédent billet Le cahier de l’indicible
comment le fait d’entrer dans mon cahier m’a aidée à supporter une vie familiale difficile. En sortant de mon journal après y avoir séjourné pendant assez longtemps, j’étais suffisamment forte pour supporter le réel car je connaissais ma vérité et je savais que celle-ci était bien différente de la réalité. Le cahier m’avait aidée à tracer les contours de mon territoire intérieur et personnel.

La sombre période de la Seconde Guerre Mondiale regorge d’exemples expliquant combien la tenue d’un journal avait permis à des réfugiés, des gens cachés ou des déportés de survivre. J’ai pris la référence d’Anne Frank lors de mon précédent billet Le cahier de l’indicible. Anne Frank rentrait chaque jour dans sa maison qui n’avait rien à voir avec l’Annexe, une maison riche de conversations intimes avec Kitty, sa confidente imaginaire qui l’invitait à venir s’épancher dans cette maison de papier qu’était le journal.

De même, dans Une Vie bouleversée, Etty Hillesum fait du cahier un foyer qui lui permet d’accéder à un autre foyer qu’est son ardeur de vivre, d’aimer, de résider en son propre centre spirituel, au cœur d’elle-même. Dans son journal de 1941 à 1943, elle évoque le moment privilégié qu’est l’écriture matinale :

« Qui pourra le dire, et qu’importe ? Ces cinq minutes m’appartiennent encore. Dans mon dos la pendule fait tic-tac. Les bruits de la rue m’atteignent comme un lointain ressac. Une lampe ronde à lumière blanche, chez les voisins d’en face, perce le jour livide de ce matin pluvieux. Ici, devant le grand plateau noir de mon bureau, je me sens comme sur une île, à l’écart du monde.« 

Etty Hillesum, par l’écriture, pénètre dans un autre refuge, celui de l’instant présent. À tout moment, elle peut être arrêtée et emmenée dans un camp. La fureur du monde peut gronder et les bombes pleuvoir… Pourtant, à cet instant précis où elle écrit, il ne peut rien lui arriver.

Aujourd’hui, il est possible que votre patron vous maltraite, qu’un appel téléphonique vous crible de chagrin et qu’un message broie votre journée. Mais l’instant où vous êtes dans votre cahier est vraiment parfait.

Beaucoup de déportés ont gardé une lueur allumée dans leur psyché grâce à leur désir de rentrer chez eux et, pour garder ce désir vivant, ils ont écrit. Depuis le camp de Therensienstadt, Robert Desnos écrit des lettres à sa femme Youki ; Viktor Emil Frankl, psychiatre inventeur de la logothérapie, reconstitue patiemment et dans le secret absolu les fragments de son œuvre qu’un nazi a déchirée. Et combien d’autres auteurs inconnus ont écrit leurs pensées ou poèmes sur des lambeaux de tissu qu’ils cousaient à l’intérieur de leurs vêtements de prisonniers ?

Et s’il n’y a plus ni encre, ni feuille ? Alors, le corps tout entier se fait maison de papier. On écrit ses mémoires dans sa mémoire ; on écrit sur sa peau et parfois, c’est le chant qui se fait cahier –

« Et maintenant que je chante !

Ma harpe donne !

Je joue, je joue, je chante !« 

écrit le poète assassiné Itzhak Katzenelson -,

voire le monde entier.

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

chante le poète Paul Éluard dans son poème Liberté.

Qu’importe ce qui t’arrive. Qu’importe où la vie t’emmène. Qu’importe où tu es. Tu peux rentrer chez toi, faire de l’instant présent une page sur laquelle te reposer. Quand les bruits et les aléas de l’existence t’assaillent, rejoins ton cahier. Déposes-y ton manteau qui te protège mais qui se fait si lourd – ce manteau de tes certitudes, de tes fausses convictions, de tes éphémères loyautés -, reprends ton souffle. Et, dans l’espace de la page, trouve un endroit où tes amis imaginaires, partis ou défunts, peuvent s’asseoir et converser avec toi. Décore les marges, telles des pièces qui seront à l’image des différentes personnalités qui composent ton être. Accroche quelque part un miroir où tu te regarderas à loisir en toute lucidité et où tu y décèleras ta vraie beauté. Meuble ce vide encore blanc de tes rêves. Allume la lampe d’un projet.

Et, quand le temps en toi sera redevenu beau, ouvre au centre de cette page une fenêtre par laquelle l’oiseau de l’inattendu peut entrer.

Géraldine Andrée

@L’Encre au fil des jours

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Qu’écrire ?

Écrire pour quoi ?

Que faut-il vivre pour écrire ?

La vie doit-elle être à la hauteur de l’écriture

ou l’écriture à la hauteur de la vie ?

Qu’écrire,

sinon le bruissement

de chaque feuille

que l’on tourne,

signe du deuil

de chaque jour ?

Que chercher,

sinon le reflet de soi-même

dans le reflet de l’encre ?

Écrire sans rien attendre

de l’écriture,

aucune œuvre magistrale,

juste pour le mouvement

de la plume

vers son cœur,

parce que la vie

nous attend

ici et maintenant…

Géraldine Andrée

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Approcher le mystère

Quand j’écris, il est évident que j’approche le mystère de mon être sans parvenir à le saisir entièrement parce que c’est ainsi :

on n’attrape pas des ailes palpitant librement dans le vent.

Mais c’est parce que j’avance sans cesse vers le blanc avec toute ma force ardente et désirante de vie que j’écris.

Géraldine Andrée

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Des feuilles pour ailes

Toute petite, je voulais prendre mon envol
loin de l’école,
loin de son âcre odeur de colle,
de ses feutres aux traits épais,
de ses mauvaises notes,
de ses rondes où je n’entrais jamais ;
laisser accroché au clou rouillé
le sac jauni de mon goûter
et rendre à la maîtresse
mes fragments de papier déchirés.
Toute petite, je rêvais
de nager dans la lumière
en me retournant de temps en temps
sur le dos.
Mais je n’avais pas d’ailes
pour faire mon voyage.
Alors, je m’évadais
en regardant trembler le feuillage
du seul arbre de la cour
près de la fenêtre
et j’enviais l’oiseau
envoyé par le jour
qui se posait sur une branche,
avant de reprendre sa course
dans le ciel.

Une clé m’a délivrée,
celle de l’alphabet,
quand je compris qu’il composait
les mots
d’une formule secrète
qui m’aiderait à passer à travers
la porte.
J’ai commencé à écrire
– maladroitement certes –
des poésies vacillantes,
frémissantes cependant,
avec un crayon de couleur verte
et c’est ainsi qu’à ma manière,
je suis devenue cet oiseau
que je rêvais d’être.
J’avais pris pour ailes
les feuilles
de mon cahier ouvert
qui, tout au long de mon adolescence,
a traversé l’immense silence
pour me déposer
sur l’île dorée d’une lampe
où je pouvais tracer,
en concertation
avec moi seule,
l’itinéraire
d’autres vols
qui dureraient bien
une vie entière.

Géraldine Andrée