En rangeant ma bibliothèque de l’entrée, j’ai feuilleté le livre Ma Cour d’honneur de Philippe Avron. Dédicacé, s’il vous plaît, et dont je retrouve l’écriture de l’acteur lorsqu’il raconte comment il est entré comme spectateur à la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon, avant d’y jouer à chaque saison :
« Géraldine, face à face avec l’étonnement de la vie. » Philippe Avron
C’est en regardant la mise en scène d’Antigone de Sophocle que l’artiste s’est donné comme mission, dans son travail d’acteur, de poursuivre la phrase prononcée par
« une voix qui le précédait depuis longtemps »,
« en restant un instant en suspens ».
Je me souviens de la présence sur scène de Philippe Avron : son corps vibrant, ses bras écartés comme des ailes d’oiseau prêt à s’envoler, son regard fixant un point très lointain derrière les projecteurs, son front baigné de sueur, ses postillons parfois, qui retombaient quelque part, entre la première rangée et la scène. Le travail d’un acteur de théâtre, c’est sa présence corporelle, l’énergie qu’il dégage, les sécrétions provoquées par le jeu, le bruit des pas et le froissement des vêtements lors des déplacements, ainsi que les auréoles en dessous des bras et les odeurs de sueur.
J’avais oublié au fil des ans ce livre que je m’étais fait dédicacer dans l’enthousiasme : Dunkerque, Le Bateau Feu, 1996, pour que le papier glacé garde la trace de l’intensité de ces deux brèves heures de spectacle.
Pourtant, des années plus tard, malgré les déménagements et les virages de ma vie, je situe ma place :
première rangée, deuxième siège, à gauche.
Philippe Avron est parti en 2010, fauché par la maladie, durant le festival d’Avignon.
Il est mort. Pourtant, j’entends encore son souffle ; je revois ses gestes qui ponctuaient ses phrases, son visage blanc et luisant sous les lumières, l’intensité de tout son être qui enveloppait la salle de théâtre.
(Je demeure étonnée par la vivacité avec laquelle ma mémoire me montre le corps des disparus : le réseau des veines aux poignets de ma mère, le grain de beauté sur le menton de mon père.
Comme si dans leur absence, ils avaient encore une chair. Comme si dans leur mort, ils étaient toujours vivants, toujours jouant sur la scène de ma vie.)
Le tri me permet de me conforter dans mes choix. Il y a des photos que je garde, des lettres que je garde, des livres que je garde. Des mots que je garde.
Des moments tout simplement. Non altérés par le temps.
Moi – Mais tu sais bien ! Ceux de l’enfance, enfin !
Elle – Prends une bêche dans les dépendances et creuse la terre du jardin.
Moi – Il n’y a rien ! Que des fouillis d’insectes…
Elle – Alors, prends l’échelle et monte dans les feuilles du mirabellier… Tu n’as pas besoin de moi.
Moi – Il n’y a que des nids vides.
Elle – Va plus haut ! Plus loin !
Moi – Mais je vais bouleverser l’ordre des étoiles…
Elle – Alors, reviens ici et fouille l’armoire.
Moi – Que du noir. Et le tissu mité de l’amour.
Elle – As-tu pensé à la corbeille d’osier dans la véranda ?
Moi – Là où tu entreposes les pamplemousses du soleil ?
Elle – Oui. C’est là.
Moi – Je me suis piquée avec les pointes de l’osier troué.
Elle – Quelle mijaurée ! Utilise tes ongles donc, pour gratter l’écorce de l’oubli.
Moi – Je vais y laisser ma peau. Il me faudra trente lunes pour cicatriser.
Elle – Déclenche le disjoncteur.
Moi – C’est fait. Pas le moindre éclairage dans le cœur.
Elle – Et ce sentier entre la fenêtre et les feuillets bleus ? Y es-tu allée ?
Moi – Je vais essayer.
Elle – Je suis sûre qu’il mène à la maison aux poèmes !
Moi – Celle en faïence, avec des femmes en éventail dessinées sur les murs ?
Elle – Oui, c’est là que nous allions nous reposer en été.
Moi – J’ai bien ouvert la porte. Je n’avais pas la clé. Alors, j’ai utilisé celle de secours, que j’avais cachée au fond de moi, en pensant : On ne sait jamais…
Elle – Bien ! Tu vois, tu arrives à te débrouiller seule…
Moi – Et sais-tu ce que j’ai trouvé ?
Elle – Non.
Moi – Toutes ces lettres que je ne t’ai jamais envoyées.
Elle – Et elles disent quoi, ces lettres, s’il te plaît ?
Moi – Les remords, les regrets, les absences, les silences, les actes manqués, quelques moments de connivence,
Je tiens ta main Je sais que c’est l’ultime fois que je touche ta peau tes veines tes ongles s’enfonçant dans ta paume comme s’ils s’accrochaient à la branche de la vie derrière les barreaux de la cage de ton lit
Je ne veux pas lâcher tes doigts car j’ai bien conscience que cet abandon sera définitif Mais est-ce un abandon quand ta main inerte au cœur de la mienne n’a plus rien à me dire
Pourtant je tiens ta main déjà froide Je la réchauffe avec le sel de mon chagrin Que le sang qui bat sous ma peau remette en mouvement le tien
Aujourd’hui ma main tente de maintenir en vie ta main qui m’a bercée habillée nourrie mais qui m’a aussi donné des claques ta main qui m’a laissée dans cette cour d’école d’où j’entends résonner mon cri d’enfant Reviens
Ta main qui était aussi aimante que violente caressante qu’inaccessible Ta main dont j’aurais tellement aimé qu’elle me guide plus loin
***
Lâcher ta main parce qu’il n’y a plus rien à faire plus rien à vivre que tout est écrit ainsi Il se fait tard J’ai sommeil La petite lampe veille
On me dit de partir de desserrer ta main de la poser sur le drap car tu te trouves tout au bord de l’embarcadère et qu’il n’est bien ni pour toi ni pour moi de te retenir d’entraver ton départ
Ton lit est un bateau qui doit se défaire de tout lien pour voguer vers l’autre côté Tu partiras quand tu le décideras
Alors j’imprime en ma mémoire le grain de ta peau qui me rappellera que j’ai été ton enfant Je détache mes doigts des tiens comme d’un bouquet défait
Je revêts mon manteau j’enroule mon écharpe autour de ma gorge nouée Je franchis le seuil de la porte en sachant que demain on aura joint tes mains
Je sors dans les bruits et les lumières de la ville et je me dis Il me faut t’écrire c’est-à-dire tracer des lignes et des lignes de vie pour te faire signe de là où je suis car c’est peut-être moi qui suis trop loin
– et surtout ce jardin avec ses feuilles qui se penchent sur mon épaule, son murmure venu de la source, son sentier que mon pas entrouvre, la neige d’or de son forsythia, ses belles de nuit qui s’apprêtent pour les étoiles, ses rires égrenés, sa luciole échappée du thym –