Publié dans Actualité, histoire, Le cahier de la vie, Le livre de vie, Un troublant été

Retour sur les traces

De 2000 à 2008, je me suis rendue régulièrement en Roumanie. Je partais aux vacances d’été.

J’ai visité le palais de Ceaucescu à Bucarest ; j’ai marché sur les longs tapis de velours ; j’ai détaillé les ors aux murs et aux plafonds.

Sous les pétales de diamant des lustres, la vaisselle était disposée – profonde soupière et assiettes de porcelaine avec couverts d’argent – comme si un dîner officiel allait avoir lieu et que le couple Ceaucescu s’apprêtait à faire son entrée.

Pendant tout ce temps où Ceaucescu vivait dans l’apparat, le peuple crevait de faim. Se procurer le moindre bout de savon était une lutte. Quand j’y ai passé le premier été, la Roumanie manquait encore de certaines choses mais, aux dires d’une femme qui s’y rendait depuis bien plus longtemps que moi, la situation s’améliorait.

Pour aller à la plage, je passais devant la résidence d’été de Ceaucescu qui bordait la Mer Noire. Les volets et les portes étaient clos depuis dix ans mais cela n’empêchait pas que des gardes fussent postés devant la longue grille de la résidence pour surveiller une maison fantôme. Des paons faisaient la roue. Je suppose qu’ils déploient encore leur plumage dans le silence, au moment où j’écris ceci.

Dans la ville touristique de Constanta, l’Occident laissait déjà son empreinte : affiches publicitaires représentant des femmes en tenue affriolante. Les fantasmes, si longtemps contenus, se déversaient dans les rues. Sur les marchés, j’achetais des beignets soupoudrés de sucre glace, comme si j’étais à la Foire de Nancy.

Mais les gens parlaient peu. Ils gardaient pour eux des secrets dont je pressentais l’horreur. J’ai fait connaissance d’une amie qui s’appelait Anca et qui avait une fille, elle-même prénommée Anca. Une seule fille. En effet, la politique des naissances préconisée par Ceaucescu interdisait aux femmes d’avoir plus d’un enfant. Évidemment, il n’y avait pas la structure médicale qui leur permettait d’avorter. Aussi beaucoup de femmes mouraient-elles de septicémie.

Un après-midi, sur la plage, une amie a avivé mon attention. Des jeunes femmes élancées, au corps parfait, étendaient leurs serviettes sur le sable. Mais lorsqu’elles montrèrent leur dos en se baissant, une épaisse et profonde cicatrice montait de leurs reins jusqu’à leurs omoplates. Mon amie m’a expliqué que ces femmes avaient été prélevées d’un de leur rein – ou d’un autre organe – lorsqu’elles étaient petites filles. Il en était ainsi sous Ceaucescu, comme dans toute dictature. Le régime porte atteinte aux esprits et aux corps.

J’ai mis beaucoup de temps à trouver une église, la première fois. Celle-ci était comme encastrée entre plusieurs murs. Pour Ceaucescu, il fallait supprimer la foi par des cache-églises. Une fois qu’on en avait franchi le seuil, l’ombre était tout étoilée de lueurs de bougies – vibrantes, ardentes, presque inextinguibles. Et si jamais l’une s’éteignait, une autre prenait immédiatement la relève.

Les partisans de Ceaucescu se sont fondus jusqu’à aujourd’hui dans la population. Ils cachent leur sympathie, encore bien vivace, pour le dictateur mort : tel guide, tel médecin, tel chef d’orchestre, tel poète raté veulent s’acheter une conscience. On ne reconnaît pas ces partisans immédiatement. Mais il y a toujours une phrase, une attitude, une intonation de voix brutale non maîtrisée qui mettent la mémoire en alerte.

On manquait encore de beaucoup de choses en Roumanie, quinze ans après la chute du dictateur.

Mais c’est au petit marché tout près de mon hôtel, lors du dernier été, que j’ai trouvé Les Mémoires de Marguerite Yourcenar, ouvrage épais dont les feuillets craquèrent sous mes doigts. Le livre n’avait sans doute pas été ouvert depuis longtemps et sa couverture crépita comme un feu d’artifice, là, sur l’étalage de ce bouquiniste de confession juive qui me regarda m’en aller avec mon livre qu’il avait spécialement emballé pour moi, dans un sachet de papier blanc, malgré mes excuses :

-Mais non ! Pas la peine ! Je vais le lire tout de suite !

Ce pays a désormais à cœur d’emballer chaque chose comme un présent.

Géraldine Andrée

Photo de Pixabay
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Le poème oublié

C’est un poème
que tu avais oublié
au fil
de toutes ces années

et que tu retrouves
par hasard
en rangeant les tiroirs
de ton bureau,

griffonné à l’encre noire
sur un vieux papier
un peu froissé.
Tu le relis

avec l’appréhension
de le juger
niais ou – pire –
complètement raté.

Mais plus tu avances
sur ce frêle
chemin
qui enjambe

les lignes,
plus il te semble
que tu te reconnais,
et que tu avais rendez-vous

avec ton autre toi-même
aujourd’hui,
depuis la lointaine
journée

où tu as tracé
cet itinéraire
qui te mène
à ton ancienne vérité.

Alors, tu souris
à cette jeune femme
timide
que tu étais

et qui te fait signe.
Puis tu recopies
son poème
sur ton cahier actuel,

même si tu sais
que d’autres cahiers
le recouvriront
de leur pile

et qu’il deviendra
au fil des années
un poème
oublié.

Géraldine Andrée

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Des cornichons au chocolat

Je relis le livre de Stéphanie, Des cornichons au chocolat, alors que j’écris mon récit d’adolescence.
J’ai adoré cette histoire lorsque j’avais le même âge que Stéphanie, quatorze ans. J’en ai fait non seulement mon livre de chevet, mais aussi mon compagnon de route pendant plus d’un an. Je me suis reconnue dans les peines et les rêves, les désillusions et les espoirs de la narratrice. Je me suis retrouvée dans son sentiment d’être incomprise et j’ai partagé sa solitude. Je me réveillais et je m’endormais avec la photo de son visage sur la première de couverture. Je m’en suis fait une amie qui m’a donné l’envie de tenir mon propre journal intime. J’aurais voulu écrire comme elle.

Puis j’ai grandi. Je me suis mise à vivre et plus tard, j’ai appris dans certains débats de la presse littéraire que Stéphanie n’avait jamais existé et que c’était un homme qui revendiquait la paternité de cette héroïne de papier. Je me suis sentie alors profondément trahie dans mon âme d’adolescente qui demeurait enfouie quelque part en moi. Ainsi, toute la profondeur de cette histoire n’était qu’une intrigue inventée. La recette des cornichons sur lesquels Stéphanie saupoudrait du chocolat pour croquer « le goût amer de la vie », comme elle disait, n’avait été pas été expérimentée. Je croyais encore naïvement qu’un journal intime pouvait n’être que sincère, authentique et jamais je n’aurais pu soupçonner que ce genre littéraire pouvait servir la fiction. Blessée, trompée, j’ai abandonné mon journal intime.

Et je retrouve aujourd’hui Stéphanie qui, si elle avait existé et donc grandi, aurait le même âge que moi. Avec le temps, j’ai pardonné cette trahison littéraire. Maintenant que je connais bien Philippe Labro – l’auteur des Cornichons au chocolat – pour avoir lu quasiment toutes ses œuvres, je reprends contact avec les thèmes qui lui sont chers et qu’il avait déjà développés dans ce livre : l’altérité, le sentiment d’étrangeté, le don de percevoir l’invisible, de dire l’indicible, l’interrogation d’une présence divine. Ce roman fait partie de la trilogie, Manuella et Franz et Clara. Mon sentiment de déception, depuis tout ce temps, est passé et – je dois bien l’avouer -, je suis contente qu’un homme ait pu comprendre à ce point les états d’âme d’une adolescente en attente de l’apparition de sa féminité. Je lui suis reconnaissante d’avoir littérairement éprouvé cette empathie pour tant de jeunes filles. Aussi, je relis avec plaisir ce roman qui me prouve que la sincérité peut exister dans la fiction.

Géraldine Andrée

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Belle des mots

Lorsque tu écris,
tu retrouves
le fil de la vie
autour de la quenouille
du temps

et c’est ainsi
qu’en le dévidant
doucement,
avec toute
ta patience,

tu dessines
le sentier
qui te ramène
au sourire
ultime,

tu rallumes
le feu
des fleurs
dans la chambre
des amants,

tu relances
le cœur
des belles heures
au rythme
d’or

d’un poème
– cette horloge
éternelle -,
tu ranimes
le soleil

dans la profonde
peine
pour qu’une aurore
nouvelle
revienne.

Lorsque tu écris,
tu redonnes
des joues
rouges
à l’ancienne

enfant
ensevelie
dans l’oubli
des jours.
Une goutte

d’encre
est l’équivalent
d’un baiser
déposé
sur une feuille

que soulève
ton souffle.
Et ton âme
se réveille
à l’écoute

de son propre
conte.
Lorsque tu écris,
tu ravives
les mots dormants.

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, histoire, Je pour Tous

Dans les yeux d’Olivier

J’ai été contactée par France TV pour recueillir des témoignages sur le pardon, la culpabilité, la toxicité d’un lien (familial ou amical), la trahison, la découverte d’une vérité en vue de la réalisation d’une émission Dans les Yeux d’Olivier et ceci, dans le cadre de mon travail d’écrivain biographe.

Ce témoignage portant sur le thème Je pensais le/la connaître peut m’être transmis par skype, visio, je peux l’enregistrer, le rédiger ou mettre la personne directement en lien avec France TV et la journaliste Nina Jacob…

Tel : 06-16-33-25-43

https://www.facebook.com/DLYO.Officiel

Mon aide est, en effet, sollicitée pour la réalisation de ce film. Toutes les personnes intéressées peuvent me contacter par MP d’abord, on peut convenir d’un rendez-vous préliminaire ensuite, de visu si c’est sur Nancy ou zone proche (Toul- Lunéville- Metz-Thionville ) ou par visioconférence si c’est plus loin.

Nul besoin d’avoir réalisé une biographie avec moi pour participer mais si une personne d’entre vous souhaite déposer son témoignage pour l’émission Dans les yeux d’Olivier, je m’en ferai l’intermédiaire auprès de Mme Jacob Nina, journaliste France TV, afin de présenter le témoin.

Thèmes : adultère, enfant caché, addiction d’un proche, secret familial bien gardé, amitié ou amour toxique, double vie d’un parent…

En espérant une rencontre prochaine avec un témoin potentiel de cette émission,

bien à vous.

Géraldine Andrée
L’encre au fil des jours

Publié dans C'est la Vie !, Cahier du matin, histoire, Poésie

Votre livre de vie

Il y a des moments
où vous perdez le livre de votre vie,
où celui-ci vous échappe,
emporté par le vent des épreuves

qui vous l’arrache
et il s’envole très loin
sur un chemin
qui n’est pas le vôtre.

Alors, il vous faut désespérément
tout réécrire,
réinventer votre histoire
ou prier

pour retrouver
le livre de votre vie.
pour en reprendre le fil,
le souffle interrompu.

À force de chercher,
d’espérer,
de vous appuyer
sur cette foi

qui ne ressemble pas
à celle d’un autre,
il arrive
que le livre de votre vie

vous réapparaisse
au hasard,
au cours d’une promenade
à l’aube,

entre deux feuilles
tombées
que constelle
la rosée.

Vous vous penchez
pour le recueillir
et la page
sur laquelle il a demeuré

ouvert
pendant ces jours de silence
et ces nuits d’égarement
est votre page du jour.

Il vous suffit
de continuer
votre récit
en laissant un espace

infime,
juste un peu de blanc
entre hier
et aujourd’hui,

signe
que le temps a passé
et qu’une autre phrase
peut commencer

sans que rien
de ce qui précède
ne soit effacé
ou renié.

Alors, vous refaites
un pas sur la route
en tenant bien,
cette fois,

votre livre de vie
dans vos mains
et vous avancez,
un rêve plus loin.

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, histoire, Le journal de mes autres vies

Le miroir

Je me souviens d’un miroir rond et doré dans ma chambre d’hôtel à Alep. L’hôtel n’existe plus. Il a été pulvérisé. Mais je revois si bien le miroir. Il étincelait sous les lampes de la salle de bain laquée de blanc. Et il me semblait qu’il allumait sur mon visage des étincelles de diamant. Le miroir a dû se briser en mille morceaux sous un souffle très puissant contre lequel on ne peut rien. Il est toujours là, pourtant. En quelques mots, je l’accroche dans un autre espace tout aussi blanc, celui de la page. Je le fais briller avec ma lampe de chevet. Je m’y regarde. Je me vois songer que rien ne se perd. Ma mémoire devient ce miroir où réapparaît tout ce que l’on croyait à jamais effacé. Ma mémoire devient miroir vivant.

Géraldine Andrée

Publié dans histoire, Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le pays natal de mon père

Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.

Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.

Je reviens vers l’enfance de mon père.

Géraldine Andrée