Publié dans Créavie, Journal de mon jardin, L'alphabet de l'herbe, Le temps de l'écriture, Un troublant été

Écrire dans l’herbe

Écrire
dans l’herbe,
ce n’est, certes,
pas confortable.
Cela te picote
les jambes.

Il te faut souvent,
dans l’élan
d’une phrase,
te résoudre
à changer
de position,

pour t’asseoir
provisoirement
en tailleur
au milieu
des bourdonnements
du soleil.

Mais quel bonheur
quand la lueur
un peu follette
d’un papillon
volette
sur ta page…

Quelle surprise, aussi,
quand une minuscule
fourmi
déambule
dans la fourmilière
de ton récit !

Tu sais, alors,
que tu ne cueilles
aucun mot
par hasard
et qu’il en est
de la volonté

du Ciel
que ta feuille
soit placée
tout près
de cette feuille
de trèfle…

Géraldine Andrée

Publié dans Cahier du matin, Journal de la lumière, Journal de ma résilience, Un troublant été

La passante

J’ai rêvé que tu marchais, libre et légère, dans la lumière. Tu portais des sandales brillantes et la robe de tes dix-sept ans.
Et tes pas sonnaient sur les pierres. C’était comme si l’écho de ton passage m’accompagnait dans ce songe qui m’emportait.
Je t’ai demandé, de ma voix redevenue claire :
« Où vas-tu ainsi ? Vers quelle invitation ? Vas-tu vers la chambre d’un amant ? À un concert ? »
Tu m’as répondu en riant :
« Je vais vers la Vie ! »
Et tandis que les notes de ta voix tressautaient vers l’instant suivant, tels les grelots du jouet de la joie,
tu souriais encore
en regardant le ciel de mon rêve
blanc comme une page qui attend
l’histoire à venir.

Géraldine Andrée

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L’odeur de l’herbe

Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement tondue de mon enfance.
Elle monte jusqu’à la fenêtre de ma chambre
et il me semble qu’elle infuse dans la lumière
pour envelopper le monde.

Je lis alors Les Contemplations de Victor Hugo.
Et je crois que chaque poème me regarde
avec la force d’un iris éclos,
la foi d’un papillon voguant dans le soleil.

Puis je ferme les yeux et j’entre
dans le jardin des Feuillantines
où le murmure de la brise
me fait signe

pendant que s’éloigne
à la limite de la grille,
à la limite du silence,
la tondeuse ronronnante de mon père.

Géraldine Andrée

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L’aurore du cahier

Je garderai
de mes promenades
du feu été
ces feuilles

toutes baignées
de rosée
qui entraîna
l’encre

dans sa trace
pour créer
en chaque mot
des fleurs

débordant
sur le silence.

Géraldine Andrée

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L’encre du dernier été

C’était le dernier été.
Mais je ne le savais pas encore.
J’ai voulu acheter des cartouches d’encre.
Tu as souhaité m’accompagner.

J’entends dans mon souvenir
l’écho de tes pas
accompagnant les miens
jusqu’à la papeterie.

J’ai acheté une dizaine de cartouches.
La lumière douce
d’une fin d’après-midi d’août
se posait sur ta nuque.

Quelques semaines après,
sans que tes pas
ne fassent
le moindre bruit,

tu es parti
par une nuit de novembre.
Pendant longtemps,
j’ai hésité à écrire

avec les cartouches d’encre
du dernier été
où tu étais présent.
C’est comme si

de phrase en phrase,
je te laissais t’en aller
au large
de ma page.

Ce n’est qu’en janvier,
au temps du givre,
que j’ai commencé à écrire
Un cahier blanc pour mon deuil

avec l’encre
de cet été deux mille dix-huit.
J’ai découvert, alors,
au fil de mes jours

que tu ne t’éloignais pas
mais que l’écho
de tes pas
devenait des poèmes

et que chaque mot
tracé avec cette encre
achetée en ta compagnie
se faisait le témoin

du fait que tu étais toujours
en chemin
avec moi,
jusqu’à l’éclat

du prochain point.

Géraldine Andrée

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Comment sera ma prochaine vie ?

Comment sera ma prochaine vie ?
Quel corps, quels regards, quelle chambre accueilleront mon âme en voyage ?
Le ciel sera-t-il le même que celui d’aujourd’hui, avec son seul nuage ?

Peut-être renaîtrai-je dans ce jardin
et les mille yeux des myosotis que voici
éclaireront mon chemin.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Le retour à la maison d’enfance

-On ne peut pas aller chez moi ! Je suis marié. Alors, on va chez toi.

La voiture roulait vite sur le périphérique. Il avait commencé à pleuvoir et quelques gouttes de pluie constellaient déjà la vitre, éclairées par la lumière des phares.

Elle acquiesça mais elle éprouva un pincement au cœur.

Elle venait à peine de poser sa valise dans le couloir de la maison d’enfance. Elle y était retournée pour la vider et la vendre avant l’automne puisque ses parents étaient morts. Mais lorsqu’elle avait allumé les lampes, elle avait été saisie par tout ce qu’elle devait débarrasser : les bibelots de porcelaine, les nappes de dentelle, la vaisselle des arrière-grands-parents, les robes d’été qui ne lui allaient plus, les chapeaux de paille de Tante Alice, sans compter les lourds meubles de chêne…

Les bras lui en étaient presque tombés. Elle n’avait même pas eu le courage d’ouvrir les volets. Et elle avait décidé de s’étourdir dans une discothèque, au rythme des lumières tournoyantes et de la musique tapageuse qui lui remplirait la tête. Sur la piste de danse, elle avait retrouvé le mouvement de ses hanches, une ondulation vibrante qui lui était montée dans le bassin, le long de sa colonne vertébrale, et qu’elle n’avait pas ressentie depuis l’adolescence. C’est là qu’elle l’avait rencontré. Elle avait mal discerné son profil dans l’ombre. Mais elle avait été séduite par l’odeur de Marlboro qui imprégnait sa chemise, mêlée à une fragrance d’eau de toilette assez forte. Elle avait bien sûr vu l’éclat de l’alliance… Pour un soir, cela avait-il de l’importance ? Il lui avait offert deux verres de mojitos et très vite enivrée, elle s’était laissé embrasser.

Dans la voiture qui roulait à toute allure, elle voyait cet homme entrer dans la maison : le contact de cette peau qu’elle ne connaissait pas, les vêtements en corolle repliée sur le plancher de bois sur lequel elle avait appris à marcher toute petite, quelques caresses rapides, la bouche happée, enserrée dans la main qui portait l’alliance, et l’étreinte violente, non loin du miroir et de son lit de jeune fille, la douleur plus que le plaisir, à cause de l’appréhension sans doute…

Elle savait déjà comment cette histoire se terminerait : l’homme partirait aussitôt après avoir fait son affaire – le temps presse, sa femme l’attend – et elle ne le reverrait plus. Elle se réveillerait sur sa déchirure, et le regret de la vie qui passe. Mais dans la clarté grise du matin, il lui faudrait bien faire des choix, prendre les décisions que lui imposait le destin. Que garder ? Que jeter ? Que vendre ou céder aux associations de charité ? C’est dans la seule réponse à ces questions que son libre arbitre pourrait s’exercer.

Elle aurait voulu revenir sur son acquiescement, et même avant – à la sortie de la discothèque, puis sur la piste de danse, à l’instant précédant cette rencontre. Rentrer seule en taxi…

La voiture roulait vite. Les lampes de la ville défilaient à toute allure derrière la vitre, dans un tourbillon de pluie. Elle tourna la tête vers l’homme. Il conduisait, silencieux, les yeux fixés sur sa route, son objectif. Elle discernait toujours aussi mal son profil.

Trop tard.

On ne devrait jamais retourner dans la maison de son enfance quand on a grandi.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Me réveiller dans la paix du matin

Me réveiller dans la paix du matin.
Le soleil traverse la fente des persiennes.
La journée promet d’être belle.
Je pense que le chemin des menthes
tremble déjà dans la lumière.

Mais pour l’instant,
garder mon rêve
à fleur de paupière.
Tenter d’approcher mes lèvres
de ton visage immatériel

et de saisir ta mèche
rousse
qui se dérobe
dès que je crois
que je la touche.

Demeurer ensemble
dans l’ombre
douce
que l’on se partage
comme une danse.

Géraldine Andrée

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À pas de mots et d’étoiles

Au cœur de la nuit, la fête nous a soudain lassés :
trop de musiques, de visages, de lumières.
Tu m’as demandé :
-Et si on sortait prendre l’air ?

Dehors, le feuillage doucement bruissait.
Et sur nos pas, le sentier exhalait une odeur d’herbe mouillée.
Nous étions déjà au bout du jardin quand j’ai appris
que tu étais marié et que tu habitais assez près d’ici.

Et toi, comment va ta vie ?
Nous ne nous sommes pas aperçu que nous franchissions le seuil de la grille.
Au fil du récit de nos épreuves et de nos prises de conscience,
nous nous étions éloignés du domaine d’Amance.

Les lampes se faisaient rares.
Bientôt, le chemin devint obscur
et le silence, absolu,
nous enveloppait comme du tissu

que piquetait de temps en temps
le frétillement
de quelques fétus
transportés par la brise.

C’est lorsque nous avons atteint
la Pierre de la Source
que je t’ai entendu dire :
-Maintenant, je suis paisible.

Tout autour de nous
– les arbres, les haies, les buissons –
était si noir
que nous ne pouvions plus voir nos yeux.

Mais nous nous regardions
par l’intermédiaire des mots
et au-dessus de nos cils,
tremblaient les lueurs d’Orion.

Je me souviens que nous n’avions, alors,
pour nous guider,
que le pas de l’autre
et ce mot qui s’ajoutait

par intermittence
en guise de réponse
à une phrase
qui demeurait en attente.

Géraldine Andrée

In memoriam G**