Je soumets à Berthe, lors de la séance suivante, ces deux témoignages qu’elle valide car elle sent que sa voix est restituée. Il est désormais temps pour nous de définir clairement le projet qui doit appartenir, selon son souhait, au genre du « récit de vie ».

Dans cette optique, je demande à Berthe pour qui elle veut écrire : Berthe m’indique qu’elle veut d’abord écrire pour elle, pour se libérer de ce sentiment d’urgence qui l’habite depuis sa jeunesse, né de la peur d’être – comme elle l’a dit – « arrachée aux moments qui comptent le plus. » Elle ajoute que ce récit de vie s’adresse également à ses proches, surtout ses petites-filles auprès desquelles elle désire témoigner de l’éducation stricte qu’elle a reçue à son époque, éducation qui a façonné tant de jeunes filles dans un modèle, voire un carcan de « savoir vivre » qui empêchait l’épanouissement de l’Être.
« Que mes petites-filles prennent conscience de la chance elles ont d’avoir une éducation libérée aujourd’hui, une éducation qui leur donne la chance d’être à l’écoute de leurs désirs et de se rapprocher au plus près de ce qu’elles veulent faire, de ce qu’elles veulent devenir ! »

Ce récit intime possédera donc une dimension universelle, puisqu’il restitue la voix d’une jeune fille appartenant à l’ancienne génération et s’adressant aux jeunes filles de la nouvelle génération. De même, il illustrera un cahier d’or, « le cahier des jeunes années », substitut du journal intime perdu, que Berthe a préparé « pour laisser une trace de son passage sur cette terre » ; il accompagnera en tant que « légende personnelle » les trois photographies que je rends à ma narratrice.

Ensemble, nous définissons d’autres orientations à donner à l’écriture.

Les deux récits obéissent tout naturellement à une structure chronologique : le texte décrivant l’arrachement à la maison de Beaujour vient en premier ; lui succède le texte évoquant la délivrance du pensionnat du Luxembourg. Cette structure chronologique devient, de ce fait, circulaire, car les futures lectrices que sont les petites-filles de Berthe devineront qu’à cet épisode succédera un nouvel arrachement ; et ainsi de suite ; telle est, en effet, l’alternance qui a dominé la jeunesse de ma narratrice.

Cette structure chronologique conditionne aussi une structure thématique. Les deux textes seront construits sur des réseaux d’antithèses : la nuit qui s’annonce et le gris du pensionnat s’opposent à la lumière du jardin retrouvé ; les cheveux liés contrastent avec les cheveux déliés ; les vieilles galoches sont remplacées par de légères sandales d’été ; les motifs des fruits se gâtant et du brin de senteur se desséchant sont supplantés par le motif des senteurs qui s’exhalent dans l’air… Ces antithèses confrontent les deux univers qui ont marqué la psychologie de Berthe et l’ont intérieurement divisée. La douleur, exprimée sous forme d’images précises, pourra ainsi être mise à distance. L’écriture imagée donnera peut-être le pouvoir à Berthe de se sentir enfin en paix avec elle-même et réconciliée avec son adolescence.

Quel temps dois-je utiliser ? Nous décidons, d’un commun accord, que j’emploierai le présent pour les deux textes : un présent de narration qui aura pour effet d’actualiser le souvenir, de le rendre plus intense, de lui donner un effet d’immédiateté afin que, paradoxalement, il puisse perdre ensuite de son emprise.

Les deux textes seront-ils écrits en langue courante ou soutenue ? Berthe a reçu une éducation littéraire dans les institutions elle a fréquentées ; ses parents étaient lettrés ; son père lisait beaucoup et il était passionné d’œuvres d’art. Pour cette raison, le style sera soutenu, sans être pédant. Berthe demande à ce que les termes employés parlent à son coeur ; en effet, des « paysages – états d’âme » sont évoqués. L’emploi d’une langue poétique, qui ne sera pas ampoulée, conviendrait donc à l’expression d’une telle nostalgie. Mais cette langue exclut l’usage du vers dans lequel Berthe ne se reconnaîtrait pas. Une musicalité délicate – créée par les images, le rythme singulier de certaines phrases, les échos sonores – rapprocherait les textes du poème en prose, genre susceptible de donner à voir les deux univers. Lors de la séance suivante, j’apporte les travaux rédigés.

Je rentre toujours trop tôt au pensionnat. 
Bien sûr, j’ai joué longtemps sous les branches et les ombres mauves du jardin annoncent la nuit.
Mais je rentre toujours trop tôt au pensionnat.
Mes bottines blanches du dimanche claquent sur les dalles grises du couloir. Il me faut promptement les enlever et chausser les galoches de la semaine. Quand je roule mes cheveux en chignon, une feuille perdue tombe de l’une de mes mèches et se dépose sur la vieille table de bois. Je range dans la profonde armoire, à mon grand regret, les robes légères promises à l‘oubli. Ma chère colline bleue a quitté mes yeux. La fenêtre de ma chambre s’ouvre sur d’autres fenêtres semblables et sur une cour très commune. Je rapporte souvent de la maison les premières cerises de la saison que je dispose dans une coupe. Hélas ! Elles se gâtent vite ! Les journées d’étude sont si longues que je ne songe pas à les manger… Il est aussi ce brin de senteur que je trempe dans un verre d’eau fraîche pour que son parfum se prolonge de jour en jour. Il se dessèche malgré mes soins. Et un soir, après un devoir, je m’aperçois que sa senteur s’est tarie. Je cherche, suspendu peut-être quelque part, le frêle fil de son parfum : en vain.
Je ne peux rien y faire. Je m’éloigne doucement du souvenir de mon beau dimanche. Et la perspective des vacances suivantes est si lointaine que je me sens, en les espérant, exilée de moi-même.
Je rentre toujours trop tôt au pensionnat.

Mais lorsque j’ai barré tous les jours d’étude du calendrier et que la dernière note de la cloche tinte dans les longs couloirs, je sais que c’en est fini de ma solitude : je rentre à la maison de Beaujour ! Madame Paule m’attend à la grille. Dès que je suis sortie du pensionnat gris, j’ôte mes vieilles galoches ; je chausse mes sandales fines que j’ai à moitié cachées dans mes poches devant Sœur Cécile; je monte dans la voiture blanche.
Pendant le voyage, le soleil fait danser ses rayons sur mon front et je fredonne sans cesse : 
« La la la les vacances ! Tous les jours à Beaujour, ce sera dimanche ! » 
Quand je pénètre dans ma chambre aux volets clos derrière les feuilles, je respire la bonne odeur de confiture chaude de reines-claudes. 
Vite ! Je me débarrasse du poids de ma valise ; je vais à la penderie ; je décroche ma robe à bretelles et à volants fleuris ! 
Devant l’œil rond du miroir, je dénoue en un seul geste mon chignon et je cache l’épingle de fer noir dans le tiroir de la coiffeuse. Je retrouve comme de vieux amis mes cheveux longs, mes cheveux blonds. 
Puis, je dévale l’escalier tout brillant de cire pour embrasser Flore, Alain, Cathou dont les doigts constellés de grains de farine se posent sur mes joues. Le chat se frotte à mes jambes. Je l’accompagne dans le jardin ou c’est lui qui me guide à pas de silence… Les senteurs des plantes s’élèvent, enivrantes, dans l’air. L’herbe, un peu sèche, craque sous mes pieds.
Au fond du jardin, la petite barrière est ouverte. Malgré l’interdiction, je sors en cachette. Comme il bat fort, mon cœur ! 
Je veux précéder le bonheur…

J’ai présenté ces poèmes en diptyque pour bien marquer l’opposition entre les deux univers. Je me suis surtout attachée à enrichir certaines images poétiques : en effet, Berthe a évoqué « l’emprisonnement » et « la liberté » à notre première rencontre et j’ai noté moi-même, en consultant les photographies qu’elle m’avait confiées, des mots comme « rigueur », « obéissance » opposés à des termes comme « insouciance », « rêverie ». Aucun de ces mots n’est fidèlement repris dans les deux récits de vie ; en revanche, tout un réseau lexical renvoie à chacun des deux thèmes que sont « l’emprisonnement » et « la liberté ». Et pour accentuer la structure à la fois thématique et chronologique, j’ai désiré matérialiser les sentiments, concrétiser les impressions : il en est ainsi du « frêle fil » du parfum dispersé dans la chambre au bout de quelques jours de captivité – motif ajouté par rapport au témoignage retranscrit, de même que « la cour très commune » vue en photo qui s’oppose aux « feuilles » voilant « les volets clos ».
J’ai voulu, en outre, préciser chaque sensation éprouvée par la narratrice : l’odeur de « confiture chaude de reines-claudes » est  « bonne » ; le miroir a un « œil rond » – personnifier le miroir renvoie ainsi la jeune fille à la reconquête de son identité et de sa féminité perdues lors de sa scolarité au pensionnat du Luxembourg. Les échos sonores comme les allitérations de fricatives (« le frêle fil de son parfum ») ou de palatales appuyant sur la voyelle du « o » fermé (« volets clos », « reines-claudes ») renforcent cette dimension sensorielle à laquelle Berthe était si sensible jadis et que le souvenir aiguise.
Quant aux phrases qui reviennent dans les textes ou qui constituent une chute, elles sont mises en valeur à chaque fois par un alinéa : il en est ainsi de la tournure répétitive « Je rentre toujours trop tôt au pensionnat » et de la phrase finale « Je veux précéder le bonheur ». Un parallèle peut donc être fait entre les deux temporalités précoces, le fait que Berthe rentre trop tôt du pensionnat – et donc qu’elle veuille encore s’attarder à la maison de Beaujour – contrastant avec son empressement à vivre à la fin du second texte.

Dix heures m’ont été nécessaires pour effectuer un tel travail : cinq heures ont été consacrées à ma rencontre avec Berthe. Ces heures comprennent l’entretien initial, la transcription des deux témoignages, la soumission des témoignages rédigés, le dessin de l’écrit et enfin la restitution de l’écrit définitif. Les cinq autres heures ont été consacrées à mon travail personnel – l’une fut utilisée pour l’analyse des photographies et de la situation personnelle de Berthe ; les deux autres heures ont été employées à la rédaction des témoignages ; les deux heures finales m’ont permis de rédiger les poèmes. Une telle exploration aura duré trois semaines.
Le 30 mai, Berthe a validé les deux récits de vie. Elle a ensuite acheté son cahier d’or dans lequel elle a mis en page les photographies et les poèmes. Il n’est pas exclu que j’écrive pour elle d’autres récits de vie. Elle m’a dit qu’elle avait retrouvé la même façon de rire que lorsqu’elle était jeune fille ; les mots avaient remplacé la nostalgie par la joie.
Mais à notre grand regret, l’aventure s’arrêtait là, sur cette difficile et néanmoins fabuleuse expérience qu’est le partage de l’indicible entre l’écrivain public et son client.

Telle est la démarche biographique de mon entreprise.

Donner des mots à la Vie !

Donner Vie aux mots !

Tel est mon rêve, depuis l’enfance.

Donc, à bientôt,

à la fenêtre des mots !

 

Géraldine Andrée Muller

Ecrivaine, poétesse, biographe, veilleuse et éveilleuse de Vie !

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