L’encre de nos cicatrices
Les blessures psychiques sont invisibles. Bien cachées dans l’âme, elles ne se révèlent pas. Profondément inscrites en soi, elles ne se donnent pas à lire.
Et pourtant, ce sont elles qui ravivent les douleurs de nos existences, manifestées sous la forme d’événements négatifs qui surviennent à répétition.
Ces blessures sont mal cicatrisées, voire toujours ouvertes, à vif. De ce fait, le lien entre le Moi et le Soi (cette facette infiniment libre, souveraine et créatrice) est coupé.
Nous ne trouvons pas notre place dans le monde. Notre voix résonne dans le silence.
Le fil de l’encre permet de restaurer ce lien rompu.
Gratter…
Il n’y a pas de métaphore plus juste pour désigner l’acte d’écrire.
Gratter les peaux mortes, les croûtes qui étouffent la plaie.
Retirer ce qui ne sert plus (les vieilles pensées, les émotions suintantes, les sentiments qui suppurent) pour atteindre une peau rose, vibrante, vivante, celle à partir de laquelle le processus de réparation commence.
Oui, la résilience suit les mêmes étapes que celles de la guérison d’une peau lésée.
L’écriture et la cicatrisation sont intimement liées, telles des sœurs.
Il n’est pas trop tard pour fermer avec le fil des mots ce qui doit être refermé.
Pour cela, il faut matérialiser la blessure sur le papier que l’on creuse pour l’inscrire, la porter au jour. En effet, une blessure examinée est sur la bonne voie de guérison.
Rendons donc visibles nos meurtrissures. Faisons de la page le prolongement de notre peau.
Comment ?
Sur une feuille de papier, dessine au crayon l’endroit du corps où loge ta douleur émotionnelle. Tu le sais, le mal psychique lance toujours des appels depuis un endroit précis du corps.
Ce peut être le cœur, le front, l’estomac, le plexus solaire. Si cette douleur se faufile un peu partout, prends toute la feuille de papier comme la métaphore de ton corps.
Puis, écris de manière tricotée : inscris à l’intérieur de l’organe concerné tout ce que tu ressens, tout ce qui te traverse. Ne te censure pas. Accepte inconditionnellement tous tes maux et tous tes mots. Tu peux déborder de la forme et écrire tout autour. Laisse-toi guider. Ton âme passe par ta main qui sait ce qu’elle fait. Puis, repasse sur les phrases précédemment écrites en inscrivant d’autres phrases. Laisse les mots se mêler, s’entrelacer, comme les fils d’un écheveau de laine. Le but est de matérialiser ta peine par des phrases qui se fondent les unes dans les autres, non pas de se relire. Une fois cette première étape achevée, prends du recul en éloignant la feuille de ton regard : tu as refermé la plaie à l’endroit le plus concerné de ton corps et donc, de ton être.
Il est maintenant temps de créer une belle cicatrice, de la sculpter, d’en faire un motif artistique, à la manière des fils d’or qui réunissent les fragments d’un vase brisé pour offrir un superbe modèle de résilience : le vase kintsugi.
Découpe des images dans des magazines ; prends tes crayons de couleur. Que ta cicatrice s’intègre à un arc-en-ciel, à l’ondulation des vagues, au mouvement des nuages, à l’ondoiement de l’herbe sous le vent, aux méandres d’une rivière. Que le trait que la vie a inscrit en toi et avec lequel elle t’a traversé(e) danse sous ta main, enjambe les ponts, réunisse toutes les rives – c’est-à-dire les différentes facettes de toi-même.
Dans les sociétés dites primitives, c’est-à-dire celles qui vivaient au plus près de la nature et qui reliaient l’homme à ses origines les plus profondes, les plus authentiques, le guerrier qui avait le plus de cicatrices était vénéré. Non seulement il était perçu comme un héros qui avait transcendé toutes les épreuves, mais aussi comme un homme qui avait inscrit la beauté de toutes ses victoires sur sa peau. Ses cicatrices étaient des tiges de fleurs, des filaments d’étoiles, des chemins de bleu, de rouge et d’or.
Ses blessures avaient sublimé sa vie et donc son corps en œuvre d’art : un témoignage que chaque membre du clan pouvait contempler, déchiffrer.
Alors, que toutes nos cicatrices soient d’encre.
Montrons-les. Laissons-les se présenter à nous comme à notre prochain, pour nous montrer la voie de la transformation intérieure !
Géraldine Andrée
