Publié dans Actualité, Créavie

Vos projets de vie

Les mois à venir vont être très difficiles à vivre.
Quoi qu’il en soit, quoi qu’il puisse surgir de l’extérieur,
n’abandonnez jamais vos projets et vos rêves de vie.

Virginia Woolf insiste sur l’importance d’avoir « une chambre à soi » pour créer ce que l’on souhaite voir advenir.
Réfugiez-vous dans cette chambre et faites-en votre part de ciel.
En ce qui me concerne, la couleur du temps ne m’a jamais empêchée d’écrire.

Si le jour est beau, je place ma page dans la lumière.
S’il pleut, je continue à avancer sur mon chemin intérieur en écoutant de loin
battre les orages.

Ayez confiance en la voix qui murmure dans la chambre de votre cœur
et soyez fidèle à ce qui demande à naître
à travers vous.

Mettez au monde votre force, votre inspiration
sans vous soucier de ce que les autres en penseront.
Même si la vie ne vous épargne aucune épreuve,

donnez vie à vos rêves.
La prochaine aurore dépendra de la présence de notre regard
depuis la fenêtre de la maison où nous œuvrons aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans Cahier du matin, Collections de l'esprit, Journal de la lumière, Journal de mon jardin, Journal de silence, L'alphabet de l'herbe, Le cahier de la vie, Le temps de l'écriture, Poésie, Poésie-thérapie, Un troublant été

L’aurore du cahier

Je garderai
de mes promenades
du feu été
ces feuilles

toutes baignées
de rosée
qui entraîna
l’encre

dans sa trace
pour créer
en chaque mot
des fleurs

débordant
sur le silence.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil, Un troublant été

L’encre du dernier été

C’était le dernier été.
Mais je ne le savais pas encore.
J’ai voulu acheter des cartouches d’encre.
Tu as souhaité m’accompagner.

J’entends dans mon souvenir
l’écho de tes pas
accompagnant les miens
jusqu’à la papeterie.

J’ai acheté une dizaine de cartouches.
La lumière douce
d’une fin d’après-midi d’août
se posait sur ta nuque.

Quelques semaines après,
sans que tes pas
ne fassent
le moindre bruit,

tu es parti
par une nuit de novembre.
Pendant longtemps,
j’ai hésité à écrire

avec les cartouches d’encre
du dernier été
où tu étais présent.
C’est comme si

de phrase en phrase,
je te laissais t’en aller
au large
de ma page.

Ce n’est qu’en janvier,
au temps du givre,
que j’ai commencé à écrire
Un cahier blanc pour mon deuil

avec l’encre
de cet été deux mille dix-huit.
J’ai découvert, alors,
au fil de mes jours

que tu ne t’éloignais pas
mais que l’écho
de tes pas
devenait des poèmes

et que chaque mot
tracé avec cette encre
achetée en ta compagnie
se faisait le témoin

du fait que tu étais toujours
en chemin
avec moi,
jusqu’à l’éclat

du prochain point.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Le retour à la maison d’enfance

-On ne peut pas aller chez moi ! Je suis marié. Alors, on va chez toi.

La voiture roulait vite sur le périphérique. Il avait commencé à pleuvoir et quelques gouttes de pluie constellaient déjà la vitre, éclairées par la lumière des phares.

Elle acquiesça mais elle éprouva un pincement au cœur.

Elle venait à peine de poser sa valise dans le couloir de la maison d’enfance. Elle y était retournée pour la vider et la vendre avant l’automne puisque ses parents étaient morts. Mais lorsqu’elle avait allumé les lampes, elle avait été saisie par tout ce qu’elle devait débarrasser : les bibelots de porcelaine, les nappes de dentelle, la vaisselle des arrière-grands-parents, les robes d’été qui ne lui allaient plus, les chapeaux de paille de Tante Alice, sans compter les lourds meubles de chêne…

Les bras lui en étaient presque tombés. Elle n’avait même pas eu le courage d’ouvrir les volets. Et elle avait décidé de s’étourdir dans une discothèque, au rythme des lumières tournoyantes et de la musique tapageuse qui lui remplirait la tête. Sur la piste de danse, elle avait retrouvé le mouvement de ses hanches, une ondulation vibrante qui lui était montée dans le bassin, le long de sa colonne vertébrale, et qu’elle n’avait pas ressentie depuis l’adolescence. C’est là qu’elle l’avait rencontré. Elle avait mal discerné son profil dans l’ombre. Mais elle avait été séduite par l’odeur de Marlboro qui imprégnait sa chemise, mêlée à une fragrance d’eau de toilette assez forte. Elle avait bien sûr vu l’éclat de l’alliance… Pour un soir, cela avait-il de l’importance ? Il lui avait offert deux verres de mojitos et très vite enivrée, elle s’était laissé embrasser.

Dans la voiture qui roulait à toute allure, elle voyait cet homme entrer dans la maison : le contact de cette peau qu’elle ne connaissait pas, les vêtements en corolle repliée sur le plancher de bois sur lequel elle avait appris à marcher toute petite, quelques caresses rapides, la bouche happée, enserrée dans la main qui portait l’alliance, et l’étreinte violente, non loin du miroir et de son lit de jeune fille, la douleur plus que le plaisir, à cause de l’appréhension sans doute…

Elle savait déjà comment cette histoire se terminerait : l’homme partirait aussitôt après avoir fait son affaire – le temps presse, sa femme l’attend – et elle ne le reverrait plus. Elle se réveillerait sur sa déchirure, et le regret de la vie qui passe. Mais dans la clarté grise du matin, il lui faudrait bien faire des choix, prendre les décisions que lui imposait le destin. Que garder ? Que jeter ? Que vendre ou céder aux associations de charité ? C’est dans la seule réponse à ces questions que son libre arbitre pourrait s’exercer.

Elle aurait voulu revenir sur son acquiescement, et même avant – à la sortie de la discothèque, puis sur la piste de danse, à l’instant précédant cette rencontre. Rentrer seule en taxi…

La voiture roulait vite. Les lampes de la ville défilaient à toute allure derrière la vitre, dans un tourbillon de pluie. Elle tourna la tête vers l’homme. Il conduisait, silencieux, les yeux fixés sur sa route, son objectif. Elle discernait toujours aussi mal son profil.

Trop tard.

On ne devrait jamais retourner dans la maison de son enfance quand on a grandi.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Récit de Vie, Un cahier blanc pour mon deuil

Au nom de…

Au nom de la jeune fille qui cherche son père,
au nom du défunt dont on ne parle plus parce que l’on n’a pas compris sa vie,
au nom du bébé parti trop tôt,
au nom du chat qu’il a fallu endormir,
au nom du téléphone raccroché et de la conversation à jamais interrompue,
au nom du dernier mot avant le départ – mais tout le monde l’ignorait encore -,
au nom du jardin détruit pour un parking et qui brille pour lui seul sur des photos enfuies dans une malle,
au nom de la maison dont la vente fut un arrache-cœur,
au nom des étés perdus dont on tait le douloureux bonheur,
au nom des ombres qui reviennent dans la chambre et se rassemblent autour de la lampe pour murmurer le prénom de l’ami d’enfance avec lequel on refuse de se réconcilier,
au nom des pas qui résonnent dans le couloir vide,
au nom de la lettre jamais envoyée à l’amant,
au nom de la trahison qui valait bien plusieurs bouquets de fleurs et la perspective d’infinis printemps,
au nom de tous les non-dits,

j’écris

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Me réveiller dans la paix du matin

Me réveiller dans la paix du matin.
Le soleil traverse la fente des persiennes.
La journée promet d’être belle.
Je pense que le chemin des menthes
tremble déjà dans la lumière.

Mais pour l’instant,
garder mon rêve
à fleur de paupière.
Tenter d’approcher mes lèvres
de ton visage immatériel

et de saisir ta mèche
rousse
qui se dérobe
dès que je crois
que je la touche.

Demeurer ensemble
dans l’ombre
douce
que l’on se partage
comme une danse.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

L’été suivant

Il y a eu un été suivant cette année terrible. 
J’ai été tout étonnée de l’or de l’herbe.
Quelle liberté, tous ces jours sans crainte, sans contrainte !
J’ai découvert, tôt le matin entre mes draps, Marcel Pagnol et Michel Peyramaure.
Enfin, je lisais des livres pour les grands.
C’est durant cet été que j’ai rangé mes poupées dans l’armoire,
y compris Marion que, l’année précédente, je berçais encore.
Je ne les ai plus jamais ressorties de leur profonde nuit.
Il est vain de contempler les visages de l’enfance !
Mes seins ont commencé à pointer sous mon tee-shirt blanc.
Je lançais haut la balle pour qu’elle rebondisse contre le mur inondé de soleil
et celle-ci retombait en me frappant l’épaule.
Les mirabelles éclataient, toutes sucrées, sur mes lèvres
et je revois la croûte des tartes qui craquelaient dans le four.
J’étais fière d’être vivante, d’avoir déjoué les prédictions des autres.
Quand je songe aujourd’hui à cet été de mes douze ans,
je m’en souviens, finalement, comme d’un très long jour
que, seule, la première étoile apparue entre deux feuilles déjà rousses
a interrompu.

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Les étés mille neuf cent quatre-vingt

Je songe aux étés mille neuf cent quatre-vingt.
Je songe à l’insouciance des étés anciens.
On se réveillait tard.

Mais la lumière, comme une amie souriante,
venait très vite à la rencontre
de notre regard.

On allait s’asseoir pour sécher ses cheveux
sous le banc de la vigne
aux reflets bleus.

Puis la voix de Jacqueline
nous appelait
par la fenêtre de la véranda

car c’était l’heure de manger
le melon grand ouvert
et la farce dorée au cœur des pommes de terre.

On se mettait ensuite
en maillot de bain
et on dépliait sa serviette

sur l’herbe brune.
Commençait alors au bord de nos cils
notre promenade

avec un nuage frêle
qui nous emmenait
vers la sieste

d’où l’on revenait
pour croquer dans une prune
ou pour boire du lait d’amande.

C’était l’éternelle enfance,
souviens-toi.
Les étés mille neuf cent quatre-vingt

sont à jamais éteints.
Mais en cet été
de la décennie deux mille vingt,

je me demande
s’il ne subsiste pas l’ombre
de ces étés heureux,

s’il n’y a pas un pays
où l’on pourra les revivre
lorsqu’il en sera fini

de séjourner ici.
On se réveillera un peu tard
dans le matin

d’un jour d’été
mille neuf cent quatre-vingt
et une voix nous appellera

par la fenêtre
de notre mémoire
pour nous dire :

-Vite ! Lève-toi !
Tu as un jour de joie
à vivre !

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Le baiser

Je vous propose, tout au long de ces vacances, des textes sur l’été. Amour, mort, inspiration, enfance, sexualité, découverte, écriture, attente et résilience… Tels sont les thèmes de ce recueil

Un troublant été.

Un troublant été

Elle pleure dans ses feuilles.

Elle pleure, tête penchée sur son cahier de mathématiques, son cahier qui n’a rien à lui dire. Elle vient encore de se faire humilier par cette enseignante à lunettes, au nez pointu comme un bec d’aigle.

Elle ne se souvient plus du motif. C’est sans doute bien véniel. Les larmes montent à ses yeux, débordent, dessinent de gros ronds gris sur le papier. Son chagrin fait des taches. Elle risque encore d’être punie pour cela. Cette prof la regarde pleurer, fixement, non sans une certaine jouissance.

Le soir, au retour de l’enfer, elle écrit. Elle lie amitié avec d’autres feuilles. Le papier l’écoute et reformule ses confidences sous forme de poésies.

Elle ne peut pas dire qu’elle écrit des poèmes, non. Elle dirait plutôt que ce sont les poèmes qui s’écrivent en elle. Des mots lui deviennent familiers comme « désarroi » qui rime avec « foi ». Elle donne la parole à une maigre jeune fille en robe blanche, à une morte qui espère renaître. Elle fait d’un long poème un sentier qui traverse plusieurs feuilles. Écrire, c’est sa force, déjà. Son pouvoir intérieur qui lui permet de résister au quotidien. Comme elle tient un cahier intime, elle sait qu’elle n’est pas toute entière livrée aux autres, que quelque chose d’elle, d’essentiel leur échappe, Quelque part, elle les dupe sur son image. Elle est davantage que ce qu’ils disent d’elle. Et cela lui fait infiniment plaisir.

À la fin de l’année, lorsqu’il lui sera autorisé de « passer dans la classe supérieure » malgré ses piètres résultats, sa mère lui dira :

– Va offrir l’un de tes poèmes à Madame K ! Qu’elle sache au moins ce que tu vaux !

Elle a choisi le poème le plus triste qu’elle a recopié sur deux pages quadrillées, long sentier de la peine que lui avait infligée Madame K tout au long de l’année 1980/1981.

Quand la cloche de la fin de l’ultime heure du cours retentit en ce chaud mois de juin, elle se lève, le ventre serré, le cœur battant. Elle se souvient…

Elle s’approche du bureau comme d’un échafaud, les deux feuillets de sa poésie à la main. Les fenêtres sont ouvertes sur la cour ensoleillée. On entend peut-être le chant d’un oiseau. Elle tend les feuilles à Madame K :

– C’est pour vous !

Madame K est toute surprise. Il lui semble voir, à elle la mauvaise élève, le regard de sa persécutrice s’allumer de curiosité derrière le reflet de ses lunettes.

-Lis-moi le texte, s’il te plaît !

Elle s’entend lire d’une voix tremblante, timide, ce poème qui vient d’elle. Les mots retentissent dans sa gorge. Le rythme des vers court dans son ventre. Ce sont ses dernières paroles. Elle va tout au bout du sentier de ce qu’elle a écrit, de la trace de ses épreuves.

S’ensuit un long silence. Elle s’est arrêtée. Elle y est arrivée.

-Merci ! s’exclame Madame K. Viens que je t’embrasse !

Elle s’approche, lui tend la joue. Le baiser claque, froid et humide. Elle surmonte son écœurement. Au fond, elle a pitié de Madame K qui n’a pas compris qu’elle est à l’origine de ce chant de douleur qu’elle lui dédicace par sa seule lecture.

À la veille des grandes vacances pendant lesquelles elle découvrira tôt le matin, dans son lit, des auteurs enchanteurs comme Pagnol, Peyramaure, elle reçoit un baiser de son bourreau en échange d’une poésie.

Géraldine Andrée