Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Je sais un train

Je sais un train
qui trace une route
pour la lumière
qui précède d’un instant
le souffle du temps
qui clignote comme une étoile
accrochée à la brise


Ce train n’annonce aucune destination
seulement le souffle prochain
Il ne s’arrête pas
mais s’enivre de son passage
Ce train ne va vers aucun pays
car il me mène à un asile primordial
ton nom

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Une après-midi de décembre

Une association péruvienne est venue à l’Ehpad.
Quelques pas suffisent
et voici les beaux coloris,
la laine tressée,
les franges qui dansent
quand on essaie le vêtement.
La douceur des tissus
nous fait oublier
la maladie ;
les fils multicolores
qui se croisent
semblent retarder
l’avancée de la fatalité.
 » Regarde ce bonnet ! Il est original ! « 
 » Et ce pancho,
chic sur un pull noir ! « 
« Ce collier !
Comme les perles sont belles ! »
« Prends-le, toi ! Moi, je ne sors pas ! »
 » Mais non ! Prends-le ! Il te va bien ! »
Comme on ne sait pas choisir,
je prends tout
ce que ton doigt a désigné.
Quand je dis que c’est pour toi,
tu crois que c’est pour moi.
Tu n’as jamais fait la différence
entre toi et moi.
La nuit de décembre est tombée.
A quelques années près,
on serait allées à la galerie marchande
de ma ville natale.
On se serait enivrées de parfums, de soies, de frous-frous.
Maintenant, nous nous enveloppons de laine
pour moins sentir la peine.
C’est une après-midi qui ressemble aux anciennes
après-midi de shopping.
Quelques pas suffisent
et nous voici dans l’ombre de ta chambre
où s’allument les lueurs
de ces nouveaux présents.
Avant de descendre dans le salon pour rejoindre les autres,
tu mets fièrement ton nouveau cache-coeur.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Le secret

Depuis que tu n’es plus,
tu n’as jamais été aussi présent en moi.
Tu demeures dans l’ombre profonde
de mes souvenirs,
de mes poèmes appris par coeur,
de mes désirs,
de mes regrets aussi.
Tu sais désormais les prénoms
de mes amis que tu n’as pas connus,
quelques fautes
que je me reproche encore
et que tu ignorais
du temps de ton vivant.
Maintenant que tu gardes le silence
pour toujours,
je t’avoue tout.

Parfois, j’entends ta voix,
tes conseils,
des expressions qui ne peuvent venir
que de toi,
mais je me garde bien
de les révéler au monde.
Qui comprendrait ?
Pour tant de gens,
tu as disparu.
Alors, je me tais.
Je te laisse m’habiter.
Depuis que tu es parti
une nuit de novembre,
chacun de nous
est devenu
le secret
de l’autre.

Géraldine Andrée