loin des régiments, des règlements, des jugements.
La nuit est en elle-même un voyage.
Souviens-toi. Oui.
La route dans la nuit. De part et d’autre, le sable brillant comme du mica sous la lune, des points d’herbe jaunie que désignent les yeux des étoiles.
Visions fugaces, si vite évanouies mais que tu gardes sur la rétine, tel un signe qui te guide.
Et dans tout l’habitacle, la playlist d’Enya
– Celts, Aniron, Paint the sky with stars -, infinie. Combien de temps durera le voyage ? Comment savoir ?
Le temps ne signifie rien, car seul importe ce fragment de route qu’éclairent les phares, pour cette seconde, cet instant seulement. Tu ne vois la route qu’en la traçant. La destination ? On verra plus tard.
Voici le ruban du voyage, déroulé d’une lueur à un accord, d’une note à un silence, avant que le morceau ne reprenne sur la plage trois.
La nuit est un temps dans l’espace, un espace dans le temps.
Nous arrivons à la baie quand l’aurore se répand dans le ciel comme un encrier d’enfant.
Perclus de fatigue, ivres de route, d’inconnu, de musique. Étourdis par le ronronnement du moteur qui s’arrête soudain. Perdus, un peu étonnés d’être au bon endroit. Figés dans un vertige qui continue à nous faire tanguer à travers sa spirale.
Chancelants comme si nous nous trouvions au bord du vide.
Devant nous, la marina, immense corolle blanche épanouie sur la taie de l’azur.
La visière de nos mains sur nos paupières, éblouis par le dard du soleil déjà vif, nous croyons rêver ce paysage.
Mais la mer est bel et bien là, bordée de part et d’autre de terrasses blanches, dans le silence translucide du ciel.
Et notre voyage de nuit ? Il n’est plus qu’une ligne temporelle qui tremble et qui s’efface au loin.
Peut-être est-ce depuis ce long voyage que j’ai pris l’habitude d’écrire de nuit.
Parce que je sais, seule, à bord de mon cahier d’or qu’un mot, parfois, me sépare de l’infini.
Tous. les. Jours. à. l’aube. il. ramasse. les détritus. Ces. morceaux. De. vie. Dont. on ne. veut. plus. tous. Les. jours. Il. pousse. Sa. vie. Ce. chariot. Métallique. Surmonté. D’une. énorme. poubelle. de Plastique. Il se penche sur. le bitume. sous. l’éclat. Des ciseaux. D’acier. de. la. lune.
Tous. Les. jours. Il. Ramasse. le déchiré. le délaissé. le déplié. le froissé. le consommé. le consumé. Les. rebuts. de. la fête. Tout. ce. qui. est. jetable. Car. marqué. d’obsolescence. Programmée. Fragments. bris. miettes. cendres. lambeaux. L’encombrant. De. Ce qui. a. été. Mégots. écrasés. emballages. de. bonbons. Barquettes. vides. Micro. ondables. Briques. de jus. capsules. Tous. les. jours. cadavres. de bouteilles. Mouchoirs. entortillés. boîtes. en carton. de pizzas. mangées. En. famille. sur. un banc. public. Ou. Même. préservatif. noué. D’une. relation. clandestine. Derrière. un. tronc. D’arbre. dénudé.
Tous. les. jours. Il. Pense. qu’il aimerait. beaucoup. En fumer. Une. Juste. une. clope. Un. Instant. S’il. vous. plaît. Tous. les. jours. il. se. Dit. qu’il. devrait. acheter. un. Gros. Très. gros. sachet. De. bonbons. pour. sa. Fille. Même. s’il ne. lui reste. Qu’un. centime. À la fin. du mois. Il se dit. qu’il. devrait. Contracter. un. crédit. pour sa fille. Et penser. à acheter. aussi. une. boîte. de mouchoirs. pour. Pleurer. le cadavre. De. son père. Les. larmes. ça. n’a. pas. de. prix.
Quant. à. l’amour. ça. ne se trouve. pas. au coin. d’Une rue. bien. Sûr.
Tous. Les. Jours. Il. balaie. Le. périmé. le dépassé. L’utile. De jadis. L’usagé. d’aujourd’hui. il. a toujours. ramassé. la. mort. des. choses. de la vie. semble. – t. -.il. De. vie. En. vie. Même. avant. de venir. ici. Bas. il. lustrait. la. Voie. lactée. épongeait. les. Débris. des. nébuleuses. nettoyait. les. crachats. des. Comètes. les. éructations. Des constellations. Qu’il devait. Prendre. avec. Des. Gants. Ou. des. Pincettes. Vidait. les. cendriers. Remplis. par. les. Météores. Qui. sortaient. en Soirée.
Toute. la. nuit. que. Dieu. fait. il. jetait. des poussières. D’étoiles. Dans. les. trous. noirs. Faisait. place. Nette. Table. rase. Il y avait. même. des braises. encore. rougeoyantes. des braises. au bout. De cigarillos. D’or. Jonchant. le passage. Du petit. et du grand. Chariot. Pendant. le. Feu. d’artifice
Historique
Et. Qui s’ajoutaient.
À cette. longue. Liste.
De taches. et donc.
De tâches. Infinies…
In. FiNies.
Puis. un. beau. Jour. Le. Grand. Patron. immensément. clair. voyant. lui. a dit. Laisse. ces braises. Elles. ne s’éteindront. pas. de sitôt. Laisse-les. tomber. pendant. des millénaires. Et. parsemer. De leurs. points. tremblants. les Boulevards. de l’univers. Je. t’envoie. Nettoyer. les rues. de la. Terre. Là-bas. C’est plus. utile. Qu’ici.
Alors. comme. Tous. les. jours. Il se dit. que s’il. faut. bien. quelqu’un. Pour. faire. le. Sale. boulot. Et bien. Ce sera Lui. Et. il. se console. d’être. traité. plus bas. que terre. en levant. la tête. d’une canette. Verte. Pour voir. briller. la. dernière. braise. Divine. Avant. le. plein. Jour.
Moi – Mais tu sais bien ! Ceux de l’enfance, enfin !
Elle – Prends une bêche dans les dépendances et creuse la terre du jardin.
Moi – Il n’y a rien ! Que des fouillis d’insectes…
Elle – Alors, prends l’échelle et monte dans les feuilles du mirabellier… Tu n’as pas besoin de moi.
Moi – Il n’y a que des nids vides.
Elle – Va plus haut ! Plus loin !
Moi – Mais je vais bouleverser l’ordre des étoiles…
Elle – Alors, reviens ici et fouille l’armoire.
Moi – Que du noir. Et le tissu mité de l’amour.
Elle – As-tu pensé à la corbeille d’osier dans la véranda ?
Moi – Là où tu entreposes les pamplemousses du soleil ?
Elle – Oui. C’est là.
Moi – Je me suis piquée avec les pointes de l’osier troué.
Elle – Quelle mijaurée ! Utilise tes ongles donc, pour gratter l’écorce de l’oubli.
Moi – Je vais y laisser ma peau. Il me faudra trente lunes pour cicatriser.
Elle – Déclenche le disjoncteur.
Moi – C’est fait. Pas le moindre éclairage dans le cœur.
Elle – Et ce sentier entre la fenêtre et les feuillets bleus ? Y es-tu allée ?
Moi – Je vais essayer.
Elle – Je suis sûre qu’il mène à la maison aux poèmes !
Moi – Celle en faïence, avec des femmes en éventail dessinées sur les murs ?
Elle – Oui, c’est là que nous allions nous reposer en été.
Moi – J’ai bien ouvert la porte. Je n’avais pas la clé. Alors, j’ai utilisé celle de secours, que j’avais cachée au fond de moi, en pensant : On ne sait jamais…
Elle – Bien ! Tu vois, tu arrives à te débrouiller seule…
Moi – Et sais-tu ce que j’ai trouvé ?
Elle – Non.
Moi – Toutes ces lettres que je ne t’ai jamais envoyées.
Elle – Et elles disent quoi, ces lettres, s’il te plaît ?
Moi – Les remords, les regrets, les absences, les silences, les actes manqués, quelques moments de connivence,
Une voix secrète me formulait une réponse dont je n’étais jamais vraiment certaine :
De l’œil du chat ?
D’une bulle de savon ?
Du mariage entre la feuille et le vent ?
Du crissement du sachet de friandises ?
D’une rédaction bien écrite ?
Plus tard, j’appris que la lumière était une vibration, une énergie démultipliée, émise par le soleil et que, même si elle descendait dans l’eau, elle ne se dissolvait pas, elle s’élargissait en une corolle qui enveloppait tous les joncs, les nénuphars, les saules, mon visage penché sous l’ondulation de mes cheveux.
Elle créait un reflet complet des êtres et des choses qu’aucun remous n’effaçait tant que la lumière durait.
Réflexion… Vision… Miroitement…
Je me délectais de ces mots. Mais, comment la lumière qui venait de si loin, des confins du ciel, pouvait-elle me trouver, moi, ce tout petit point presque invisible sur la page du monde ?
Comment repérait-elle ma main, mes cheveux, mes prunelles à travers lesquelles elle se contemplait pour illuminer ensuite mon sourire ?
Comment la lumière savait-elle que j’existais, moi qui me croyais aussi insignifiante qu’une frêle sauterelle qui disparaît dans la nuit verte de l’herbe ?
Et lorsque je n’y voyais plus, que ma lampe de chevet s’éteignait à fleur de mon sommeil, que je fermais les yeux,
cela signifiait-il
que la lumière ne me regardait plus, qu’elle m’avait quittée des yeux,
oubliée, perdue ?
Pourtant, je gardais longtemps derrière mes paupières l’éclat des lampions de la soirée, les lueurs des perles des colliers, une fois les tables et les chaises rangées, l’estrade démontée, les amis séparés…
Suffisamment longtemps pour que je croie encore en la joie et que cette foi me donne la force de faire à nouveau éclore, le lendemain, l’aurore d’un poème un peu maladroit…
Ce n’est que bien plus tard que je compris que peu importait la durée de l’obscurité,
un matin m’était toujours promis…
Pourquoi ?
Parce que la lumière était déjà en moi,
dès le premier instant de mes yeux ouverts…
Oui : cette énergie, cette vibration dont je croyais qu’elle traversait l’univers en un millième de seconde ne me repérait ici-bas que si je lui prêtais attention, que si je lui offrais la corbeille de mes doigts.
Dès lors, je n’avais plus de doute : La lumière ponctuait ma paume de pointillés d’or pour que je poursuive jusqu’à la fin de mon souffle sa longue phrase qui s’apprêtait peut-être à toucher au-delà de la nue le regard de quelqu’un, encore persuadé d’être invisible, et trop loin pour être reconnu.
La lumière se préparait, malgré l’immense ignorance du monde à l’égard de son inconditionnelle présence, à être reçue.
Je n’existais pas quand tu as tracé l’ultime marelle pour sauter dans le Ciel
Je n’existais pas quand à peine sortie de l’institution religieuse où tu devais te laver sans ôter ta chemise tu as mis ta plus belle robe de bal tu as chaussé des escarpins dorés J’aurais aimé être un fil de cette étoffe de moire ruisselante l’éclat d’or de ces boucles au bout de tes souliers
Je n’existais pas quand tes pas ont glissé menu sur la piste de bal inondée par la lumière blanche des lustres J’aurais aimé être le rayonnement de toute cette fête sur la peau incarnate de tes épaules
Je n’existais pas quand il t’a invitée à danser quand il t’a offert son bras quand tu as reconnu depuis une vie antérieure son regard vert de feuille J’aurais aimé être le soleil de toute cette joie qui irradiait dans ton corps
Je n’existais pas quand tu as valsé avec lui jusqu’à t’étourdir renversant ton front dans la lumière fermant les yeux sous les lampes du bonheur J’aurais aimé être la liqueur de cette ivresse montant de tes reins à ton cœur
Je n’existais pas quand il a murmuré dans un souffle qui effleura tes lèvres André J’aurais aimé être ces deux syllabes que tu accueillis le désir d’un baiser furtif des perspectives de fiançailles peut-être
Je n’existais pas quand tu l’as rencontré dans le salon de ton père qu’il a joué un menuet au violon pour te faire sa déclaration secrète J’aurais aimé être les lueurs et les vibrations de l’archet qui ont tendu la corde de ton âme sur une note unique
Je n’existais pas quand une lettre tamponnée de l’armée l’a envoyé sur le front de l’est Tu n’existais plus quand tu l’as accompagné jusqu’au marchepied du wagon gris Alors j’aurais aimé être ce mouchoir brodé de tes initiales que tu as glissé dans sa poche de soldat juste avant l’ébranlement du train juste avant que tu ne sois plus qu’un point là-bas tout au bout du quai
Tu n’existais plus quand une lettre cachetée d’un sceau noir ensuite dépliée entre tes doigts t’a fait chanceler et choir sur l’herbe douce du jardin J’aurais voulu de toutes mes forces ressentir à ta place cette éclipse cette extinction du regard pour ne pas affronter le réel
Mort pour la patrie Mort pour le bien commun
J’existais quand la nuit est tombée dans tes yeux au terme de trente ans de mariage avec un homme qui n’était pas fait pour toi que ton père a choisi pour perpétuer le nom de la famille et parce que tu ne pouvais pas rester en deuil à vie
Quand j’ai appris ton histoire j’ai commencé à écrire pour faire résonner sur le papier toutes les voix qui n’existaient plus pour que les fantômes reviennent réconforter les vivants pour qu’aucune vie ne s’efface pour que chaque feuillet soit une bonne nouvelle annoncée chaque poème une déclaration renouvelée
J’existais quand tu es montée au Ciel comme on m’a dit un jour de juin Alors je me suis assise dans l’herbe du jardin et j’ai fait de ma page d’écolière une grande piste blanche où deux strophes dansaient face à face dans un bal que la vie ne pourrait plus jamais interrompre ton pied aérien s’avançant près du sien
You’re welcome ma tige ardente le puzzle des pierres du chemin la planète d’or du tournesol le vent qui se contorsionne les cailloux des mots que polit chaque souffle la cloche Saint-Fiacre la gorge de neige de la pie le loup qui flaire le sourire dans le sommeil la lampe du désir les mousses à fleur de menthe la nébuleuse de mon sang la locomotive qui hoquète sur le quai du rêve la robe ajustée à mon cœur les cheveux du crépuscule la rouille dévoreuse d’enfance ma plume qui puise dans le noir des os l’encre de ma moelle cette ride sur le miroir de l’hôtel les pas des heures perdues la lumière qui remonte le corps de mon stylo sous le tam-tam de mes phalanges la solitude qui sonne du côté est pour que l’aurore soit le témoin d’un regard neuf le fleuve de mon lit qui se déverse dans ce pays où tous les murs sont abolis
Qu’advienne enfin une maison de feuilles
You’re welcome pour que je renonce pour que j’abandonne l’habitude de dire adieu pour qu’un poème métamorphose dans la chambre toutes les prairies en une mappemonde
You’re welcome parce que vous m’effacez sous vos racines et que cela me plaît de devenir la nuit penchée sur les paupières du nouveau-né
You’re welcome parce qu’un seul mot peut dénouer tant de cordes qui obstruaient la voix
You’re welcome parce que de l’autre côté de vous il y a encore une porte
You’re welcome parce que vous avez fait d’un éclat de verre brisé à mes pieds tout un visage à rencontrer
Écris pour faire valoir tes droits Écris pour lâcher prise sur l’impossible Écris pour rattraper le temps perdu Écris pour courir après l’encre qui se dévide
Écris pour te délester de tes souvenirs Écris pour emporter tes joies avec toi Écris pour effacer l’enfance de ta mémoire Écris pour te pencher sur tes racines
Écris pour ne froisser personne Écris pour pouvoir froisser déchirer recommencer Écris pour prolonger la lumière Écris pour te confier à la nuit
Écris pour ouvrir la porte traverser la pièce franchir le seuil refermer la porte
Écris pour entrer chez le seul ami qui t’accueille tel que tu es
et qui sait t’écouter quand tu te tais ou quand tu cries
Toi-même
Écris pour tous ceux qui reconnaîtront l’écho de leur voix en toi
Écris pour tous ces Autres qui te ressemblent et qui sont si différents à la fois
Écris pour gommer rétablir affirmer réfuter dire la vérité à travers les rêves de chacun
Écris pour accomplir d’immenses désirs sur un tout petit carré de papier
Écris pour passer ta vie à retranscrire les conversations du monde entier
et y ajouter un mot le tien fût-il le seul
l’unique pourvu qu’il soit le mot souverain auquel tu tiens