Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Poésie

Tout est là

Tout est là,

à l’instant du mot dit :

le bouquet de jonquilles,

le chant blond des blés que tu traversais pour te rendre au lac,

la chatte sauvage flairant les orties,

la bicyclette couchée dans les taillis et que tu retrouvais à sa couleur rubis,

la mousse de l’eau sur les cailloux entre lesquels filaient les anguilles

dont tu essayais de saisir l’éclair bleu à genoux.

Tout est là, dans la paume de l’âme,

et demeurera

ainsi contenu,

telle l’abeille

dans la corolle du poème.

Tu peux toujours le toucher

d’un mot au matin

quand tu te sens perdu,

le Pays d’enfance.

 

Géraldine Andrée

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Tu me dis Ecris

Tu me dis
en ce jour
d’aujourd’hui

 

Ecris

sur les gouttes
de l’arrosoir
étoilant
l’escalier
de pierre grise,
l’enfant qui joue
avec son cerf
-volant
dans la brise,
les yeux
de nuit
claire
du chat,
l’éclosion
silencieuse
des boutons
de rose,
chaque
seconde
qui bat
au rythme
d’un cil,
l’ombre
mauve
du crépuscule
dans l’herbe,
le pétale
accroché
à la boucle
de la sandale,
le crépitement
de la brise
aux couleurs
de flamme,
l’âme
qui se mire
dans le halo
d’un soupir.

Je dis :

Pourquoi
écrire
sur toutes
ces choses
ici-bas ?
Demain,
le monde
ne se souviendra pas
de moi.

Et tu me réponds :

Ecris
pour que le monde
ne les oublie pas.

Géraldine Andrée

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Après la mort du chat

Après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

Le lendemain, le soleil jouait à semer ses billes d’or dans la vigne.

Les ombres du marronnier dansaient sur les pages du livre qui s’agitaient dans la brise comme le jour précédant le drame.

Une semaine

après la mise en terre

du chat,

ma mère disposait les mirabelles fraîches sur la pâte feuilletée. La rentrée de septembre approchait. Il fallait songer aux feutres et aux protège-cahiers. La véranda était toute dorée les après-midi comme lorsque le chat faisait la sieste avant d’aller chasser les souris.

On s’attendait encore, bien sûr, à l’entendre miauler aux encoignures, à le voir bondir de l’ombre pour se lover au coeur du fauteuil. On se demandait quand il surgirait pour attraper le fil lumineux du crépuscule qui ondulait sur le carrelage.

Mais on se rendait vite à la raison.

Il n’y avait plus de chat à la maison.

Tous ceux que l’on aime sont de passage.

On s’est déshabitué à prononcer son prénom. On a rangé son collier rouge dans une boîte en carton. On a perdu le souvenir de sa tache grise derrière l’oreille et de ses grattements inquiets lors des orages.

Le chat s’en était allé à pas de velours, à pattes de silence. 

Les nuits d’automne, elles, sont revenues sans notre chat. Le seuil de la porte demeurait muet dans les frimas.

Le haut de l’escalier n’annonçait plus l’odeur de sa fourrure mouillée par les pluies.

Il fallait réussir le prochain contrôle, équilibrer les plans dialectiques, élaborer les fiches d’étude.

Le chat avait à jamais changé d’adresse. Il avait cessé d’habiter, par une aube d’été, ma solitude.

Le cours des jours

a doucement éloigné comme une voile

sa flamme blanche

vers ce bleu qui sépare les étoiles.

Et puis,

par un matin de dimanche comme Aujourd’hui,

où je me suis dit que j’aurais bien aimé passer mes vacances dans la grande maison de l’enfance, retrouver les livres sous l’arbre, les tartes aux fruits, tout le jardin qui luit,

j’ai entendu crépiter un taillis.

Une flamme blanche dans le soleil a  bondi sur mes épaules pour s’enrouler sur mon coeur.

Un souffle familier prolongeait mon souffle comme si cela eût été une évidence depuis toujours.

Le cours des jours avait ramené de ce bleu entre les étoiles le feu bonheur.

Félix était enfin sorti de sa cachette. Il avait élu mon âme pour son nouveau séjour.

Déjà, il se pelotonne sur mes poèmes à naître, coussins devenus près de la Fenêtre.

Vingt ans après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

 

Géraldine Andrée

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Déjeuner sur l’herbe

Le rendez-vous avait été difficile.

Aussi, ai-je voulu prolonger ma promenade, me revigorer avec le chant des oiseaux et le murmure des arbres.

Et si je mangeais un sandwich sur un banc, au soleil ? Depuis le temps que je reporte ce petit plaisir ! Me suis-je dit.

Me voici dans la boulangerie la plus proche du parc.

Vegan ou jambon ?

Me demande la boulangère en me montrant deux gros pains ronds et blonds.

Vegan ! Je réponds.

Il sent bon, ce sandwich.

Lorsque je déplie le cornet pour le porter à ma bouche, je le sens déjà qui croustille.

Vous voulez savoir ce qu’il y avait à l’intérieur ? Des tomates bien rouges, des feuilles de laitue fraîche, de la feta blanche comme un beau ciel de dimanche, un peu de mayonnaise poivrée pour rehausser le goût.

Il m’est difficile de manger en marchant sur les sentiers.

Je crois qu’il vaut mieux que je m’asseye sur ce banc au soleil, parmi les roses mauves.

Je prête attention au crépitement du pain allié au fondant des légumes alors que les oiseaux mêlent leurs notes dans la lumière du jardin.

Soudain, sans que j’y aie pris garde, sans que je l’aie vu arriver, un monsieur au maintien royal, au cou bleu assez long, au regard perçant, au bec affûté, au plumage multicolore quand il veut parader me fait face.

Monsieur le Paon.

Monsieur s’approche de plus en plus de moi. Il devient vraiment importun. Et il me fixe comme s’il n’admettait aucune résistance de ma part.

Monsieur ne me laisse ni le temps ni l’espace pour faire un geste.

Pour me protéger  – et l’éloigner peut-être – , je tourne la tête.

Quel est ce violent coup sec au bout de ma main ?

Mon regard revient sur le sandwich.

Un bon tiers a été arraché. Un lambeau de tomate pend au bord du pain.

L’air est constellé des éclats de rire des promeneurs au loin.

Monsieur a jeté la part de mon sandwich par terre.

Quel festin ! Pour lui, c’est déjeuner sur l’herbe.

Vite englouti.

En deux claquements de bec, il ne reste plus rien. 

Je vois luire encore entre les pétales de roses quelques gouttes dorées de mayonnaise et les miettes blondes du pain.

Je suis en colère.

J’avais si faim !

Comment ai-je pu me laisser voler à ce point ?

Pourquoi n’ai-je pas eu la présence d’esprit de chasser avec de grands gestes ce pique-assiette ?

Je n’ai plus qu’à manger ce qui subsiste de mon sandwich vegan en marchant.

Monsieur le Paon, rassasié, fait la roue.

Pour une fois, je ne serai pas sa spectatrice béate.

Il ne faut pas me prendre pour une idiote !

Dans mon amertume,

dans mon regret de n’avoir pu déguster mon sandwich au soleil,

une voix, pourtant, me dit intérieurement

qu’il fallait que je partage mon pain avec un paon au cou bleu et au plumage multicolore,

que c’est ainsi, c’est la loi naturelle,

on ne déjeune pas toujours avec soi !

D’autres êtres vivants ont aussi besoin de s’inviter comme convives et de prendre leur part.

Quand je suis revenue sur le banc un peu plus tard, l’estomac presque plein, il ne restait plus trace du déjeuner sur l’herbe.

Les fourmis avaient dû transporter sur leur dos toutes les miettes.

Après mon frugal pique-nique, je suis rentrée faire une sieste.

Géraldine Andrée