Les ateliers d’écriture de Laura Vasquez : Écrire avec Sara Mychkine – Dernier matin
Dis-moi
ce jour
de novembre
le dernier jour
où il s’est levé
pour faire
le café
Combien
lui restait-il
d’instants
dans le moulin
de la vie
Dis-moi
le frottement
traînant
de ses pantoufles
sur le parquet
et comme pour
chaque
jour
qui commence
le geste
rapide
presque furtif
pour prendre
le filtre
blanc
L’a-t-il écarté
de l’index
et du pouce
comme je le voyais
faire
dans l’enfance
Dis-moi
la dosette
dans le sachet
de café
et qui en ressort
pleine
de grains
destinés
à fondre
dilués
dans l’eau
de la carafe
sombre
Dis-moi
le ronronnement
du temps
les premières
gouttes
qui tombent
puis le filet
qui coule
et la vapeur
qui s’en exhale
signe
que le souffle
se précipite
Dis-moi
tous ces grains
qui existent
encore
le temps
de descendre
sur les bords
car tout
prend
une forme
différente
imminemment
Dis-moi
ces grains
disparus
emplissant
de leur pleine
présence
sa tasse
autour de laquelle
se referme
l’anneau
foncé
de sa main
Dis-moi
le râle
de la cafetière
qui se vide
puise
un peu
d’eau
éructe
dans son haleine
chaude
Et les trois
gouttes
qui sourdent
tremblent
hésitent
se balancent
avant de rejoindre
le grand tout
noir
dans la pâle
lumière
de ce matin
de novembre
où il ne sait pas
Personne ne sait
encore
C’est ainsi
On croit toujours
qu’on va vivre
une aube
de plus
Dis-moi
que ce poème
ne s’achèvera pas
maintenant
qu’il aura toujours
un espace
pour couler
doucement
Montre-moi
la goutte
du point
suspendu
Que cet instant
aussi minuscule
qu’un grain
à moudre
dure
encore
l’instant
suivant
Sois
je t’en prie
sa voix
qui ajoute
juste
un petit
mot
à ma page
blanche
depuis ce jour
de novembre
où il n’est
plus
Géraldine Andrée
À mon père
