Publié dans Journal de mon jardin, L'alphabet de l'herbe, Poésie, Un troublant été

L’odeur de l’herbe

Je me souviens de l’odeur de l’herbe fraîchement tondue de mon enfance.
Elle monte jusqu’à la fenêtre de ma chambre
et il me semble qu’elle infuse dans la lumière
pour envelopper le monde.

Je lis alors Les Contemplations de Victor Hugo.
Et je crois que chaque poème me regarde
avec la force d’un iris éclos,
la foi d’un papillon voguant dans le soleil.

Puis je ferme les yeux et j’entre
dans le jardin des Feuillantines
où le murmure de la brise
me fait signe

pendant que s’éloigne
à la limite de la grille,
à la limite du silence,
la tondeuse ronronnante de mon père.

Géraldine Andrée

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L’aurore du cahier

Je garderai
de mes promenades
du feu été
ces feuilles

toutes baignées
de rosée
qui entraîna
l’encre

dans sa trace
pour créer
en chaque mot
des fleurs

débordant
sur le silence.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil, Un troublant été

L’encre du dernier été

C’était le dernier été.
Mais je ne le savais pas encore.
J’ai voulu acheter des cartouches d’encre.
Tu as souhaité m’accompagner.

J’entends dans mon souvenir
l’écho de tes pas
accompagnant les miens
jusqu’à la papeterie.

J’ai acheté une dizaine de cartouches.
La lumière douce
d’une fin d’après-midi d’août
se posait sur ta nuque.

Quelques semaines après,
sans que tes pas
ne fassent
le moindre bruit,

tu es parti
par une nuit de novembre.
Pendant longtemps,
j’ai hésité à écrire

avec les cartouches d’encre
du dernier été
où tu étais présent.
C’est comme si

de phrase en phrase,
je te laissais t’en aller
au large
de ma page.

Ce n’est qu’en janvier,
au temps du givre,
que j’ai commencé à écrire
Un cahier blanc pour mon deuil

avec l’encre
de cet été deux mille dix-huit.
J’ai découvert, alors,
au fil de mes jours

que tu ne t’éloignais pas
mais que l’écho
de tes pas
devenait des poèmes

et que chaque mot
tracé avec cette encre
achetée en ta compagnie
se faisait le témoin

du fait que tu étais toujours
en chemin
avec moi,
jusqu’à l’éclat

du prochain point.

Géraldine Andrée

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Comment sera ma prochaine vie ?

Comment sera ma prochaine vie ?
Quel corps, quels regards, quelle chambre accueilleront mon âme en voyage ?
Le ciel sera-t-il le même que celui d’aujourd’hui, avec son seul nuage ?

Peut-être renaîtrai-je dans ce jardin
et les mille yeux des myosotis que voici
éclaireront mon chemin.

Géraldine Andrée

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Au nom de…

Au nom de la jeune fille qui cherche son père,
au nom du défunt dont on ne parle plus parce que l’on n’a pas compris sa vie,
au nom du bébé parti trop tôt,
au nom du chat qu’il a fallu endormir,
au nom du téléphone raccroché et de la conversation à jamais interrompue,
au nom du dernier mot avant le départ – mais tout le monde l’ignorait encore -,
au nom du jardin détruit pour un parking et qui brille pour lui seul sur des photos enfuies dans une malle,
au nom de la maison dont la vente fut un arrache-cœur,
au nom des étés perdus dont on tait le douloureux bonheur,
au nom des ombres qui reviennent dans la chambre et se rassemblent autour de la lampe pour murmurer le prénom de l’ami d’enfance avec lequel on refuse de se réconcilier,
au nom des pas qui résonnent dans le couloir vide,
au nom de la lettre jamais envoyée à l’amant,
au nom de la trahison qui valait bien plusieurs bouquets de fleurs et la perspective d’infinis printemps,
au nom de tous les non-dits,

j’écris

Géraldine Andrée

Publié dans Un troublant été

Me réveiller dans la paix du matin

Me réveiller dans la paix du matin.
Le soleil traverse la fente des persiennes.
La journée promet d’être belle.
Je pense que le chemin des menthes
tremble déjà dans la lumière.

Mais pour l’instant,
garder mon rêve
à fleur de paupière.
Tenter d’approcher mes lèvres
de ton visage immatériel

et de saisir ta mèche
rousse
qui se dérobe
dès que je crois
que je la touche.

Demeurer ensemble
dans l’ombre
douce
que l’on se partage
comme une danse.

Géraldine Andrée

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À pas de mots et d’étoiles

Au cœur de la nuit, la fête nous a soudain lassés :
trop de musiques, de visages, de lumières.
Tu m’as demandé :
-Et si on sortait prendre l’air ?

Dehors, le feuillage doucement bruissait.
Et sur nos pas, le sentier exhalait une odeur d’herbe mouillée.
Nous étions déjà au bout du jardin quand j’ai appris
que tu étais marié et que tu habitais assez près d’ici.

Et toi, comment va ta vie ?
Nous ne nous sommes pas aperçu que nous franchissions le seuil de la grille.
Au fil du récit de nos épreuves et de nos prises de conscience,
nous nous étions éloignés du domaine d’Amance.

Les lampes se faisaient rares.
Bientôt, le chemin devint obscur
et le silence, absolu,
nous enveloppait comme du tissu

que piquetait de temps en temps
le frétillement
de quelques fétus
transportés par la brise.

C’est lorsque nous avons atteint
la Pierre de la Source
que je t’ai entendu dire :
-Maintenant, je suis paisible.

Tout autour de nous
– les arbres, les haies, les buissons –
était si noir
que nous ne pouvions plus voir nos yeux.

Mais nous nous regardions
par l’intermédiaire des mots
et au-dessus de nos cils,
tremblaient les lueurs d’Orion.

Je me souviens que nous n’avions, alors,
pour nous guider,
que le pas de l’autre
et ce mot qui s’ajoutait

par intermittence
en guise de réponse
à une phrase
qui demeurait en attente.

Géraldine Andrée

In memoriam G**

Publié dans Un troublant été

L’été suivant

Il y a eu un été suivant cette année terrible. 
J’ai été tout étonnée de l’or de l’herbe.
Quelle liberté, tous ces jours sans crainte, sans contrainte !
J’ai découvert, tôt le matin entre mes draps, Marcel Pagnol et Michel Peyramaure.
Enfin, je lisais des livres pour les grands.
C’est durant cet été que j’ai rangé mes poupées dans l’armoire,
y compris Marion que, l’année précédente, je berçais encore.
Je ne les ai plus jamais ressorties de leur profonde nuit.
Il est vain de contempler les visages de l’enfance !
Mes seins ont commencé à pointer sous mon tee-shirt blanc.
Je lançais haut la balle pour qu’elle rebondisse contre le mur inondé de soleil
et celle-ci retombait en me frappant l’épaule.
Les mirabelles éclataient, toutes sucrées, sur mes lèvres
et je revois la croûte des tartes qui craquelaient dans le four.
J’étais fière d’être vivante, d’avoir déjoué les prédictions des autres.
Quand je songe aujourd’hui à cet été de mes douze ans,
je m’en souviens, finalement, comme d’un très long jour
que, seule, la première étoile apparue entre deux feuilles déjà rousses
a interrompu.

Géraldine Andrée

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Jeannine Burny

C’est en écrivant la semaine dernière, par un jour de pluie comme celui-ci, que je me suis demandé si je reverrais Jeannine Burny.

Jeannine, la compagne de Maurice Carême, qui a aidé le poète dans la publication de tous ses poèmes.
J’ai croisé Jeannine en deux mille dix, à l’occasion du Livre sur la Place à Nancy.
Je feuilletais le recueil de poèmes Du Ciel dans l’eau.
Jeannine Burny est alors venue vers moi et m’a montré du doigt cette strophe qu’elle m’a lue à haute voix :

Derrière les hauts peupliers,
Les blés montaient dans le soleil.
Le ciel était bleu à crier,
Un ciel à se croire éternel.

-Regardez ! Me dit-elle. Pas un adjectif de trop ! La simplicité même ! C’est si difficile d’écrire simplement, croyez-moi ! La simplicité poétique demande beaucoup de travail ! Il ne faut pas un mot de plus pour que le poème aille droit au cœur ! Quatre mots dans un vers et tout est dit. Maurice Carême passait beaucoup de temps à composer ces brefs poèmes.

C’est la plus grande leçon poétique que j’ai apprise de ma vie, là, sous un chapiteau, loin de l’université.

J’en ai vécu, des épreuves et des expériences de vie depuis, mais celles-ci n’ont nullement évincé dans ma mémoire ces paroles essentielles.

J’ai appris que la poésie, c’est aussi le silence, l’effacement afin de laisser à la voix tout l’espace pour s’exprimer.

Chaque année, le mois de Septembre annonçait la joie de ma rencontre avec Jeannine Burny.

Dans le brouhaha du chapiteau, elle me parlait de la Résistance, de ses années de vie en compagnie du Poète en tant que Bien-Aimée.

J’achetais toujours des recueils de poèmes nouvellement publiés que je dévorais dans ma chambre. Ils sont tous bien alignés dans ma bibliothèque de chêne.

L’ultime fois que je vis Jeannine Burny, ce fut en Septembre 2019. Elle m’annonçait qu’elle avait commencé à l’âge de quatre-vingt-treize ans un deuxième livre sur le Poète :

-J’écris jusqu’à deux heures du matin et je me lève à l’aube.

J’avais lu son premier livre Le jour s’en va toujours trop tôt : Sur les pas de Maurice Carême.

Je lui dis combien je m’étais promenée dans la lumière de ses mots pendant tout un hiver.

Puis la crise sanitaire m’a interdite de retourner au stand de Maurice Carême.

C’est en tapant son nom sur ma barre de recherches que j’ai appris le décès de Jeannine Burny.

Elle est partie sans avoir publié son deuxième livre.

Mais j’espère qu’elle suit le sentier d’un jour de soleil, avec dans sa main « cette fraise sauvage » que lui a offerte le Poète au cours de leur éternelle promenade.

Géraldine Andrée

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