Publié dans C'est la Vie !, Créavie

Mon chemin de vie

Mon chemin de vie :

noter tout ce qui passe, les instants présents comme les souvenirs

(ma mère, par exemple, qui parle de sa bicyclette d’adolescente qu’elle jure posséder toujours, de l’enfant qui aurait pu naître et qu’elle voit grandir, de sa malle égarée, des visages et des noms qu’elle sait ressusciter en oubliant qu’ils désignent des défunts)…

La vie n’est qu’une paupière qui s’ouvre puis se ferme.

Rien ne dure et pourtant, l’on retrouve si nettement le quartier de son enfance, l’éclat des après-midi passés dans le jardin et la course de la route !

C’est tout cela que je veux écrire et, comme je ne l’attraperai jamais tout à fait, en garder l’éclat dans la goutte d’encre qui précède le mot, comme la mémoire attrape la lueur de ce papillon qui s’échappe encore

alors que l’on croit l’avoir saisi en plein vol…

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Demain, je ne t’écrirai pas

Demain, je ne t’écrirai pas.

Je ne te téléphonerai pas.

Je ne t’enverrai pas de carte musicale par CyberCartes sur ta ligne Wanadoo.

Rien de tout cela.

Je me souviens, il y a de cela neuf mois, le temps d’une grossesse pour ma mémoire…

J’entends encore le bruit de tes pas près des miens sur le trottoir, au coeur chaud de l’été.

Saisie par une sorte de prémonition, j’avais voulu avancer ton rendez-vous chez le cardiologue.

Tu m’as accompagnée. Le trajet à pied était assez conséquent. Tu marchais comme un jeune homme. Pas de fatigue ni d’essoufflement.

Je te demandais :

– T’es fatigué ?

Tu me répondais :

– Non ! Je pourrais marcher encore des kilomètres !

On s’est ensuite promenés dans le jardin Wilson. Je t’ai proposé une petite promenade sur les bords de la Moselle.

Mais le vent s’est levé. Il me semblait qu’il se faisait tard. J’avais peur que tu prennes un chaud et froid sur la poitrine. La météo avait d’ailleurs annoncé un orage.

Alors, nous sommes rentrés.

Tu m’as dit néanmoins :

« Pour la promenade au bord de la Moselle, cela aurait été possible. »

Tu pouvais poursuivre le chemin, prolonger la marche…

Pourtant, à peine une semaine plus tard,
je trouvai un papillon à l’angle de la fenêtre de ta chambre
dont les ailes, bordées chacune de deux iris bleus, me regardèrent longtemps avant de s’ouvrir pour l’envol.

Rien n’annonçait ton départ et pourtant, tout était prédit.

Un infarctus foudroyant t’a emporté une nuit de novembre.

Je n’ai jamais aimé l’automne.

Demain, ni carte, ni appel au téléphone.

Mais comme j’ai pris conscience depuis ta disparition que chaque jour est aujourd’hui,

je t’écris aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Mon aïeule, mon amie

Le jardin de ta mémoire

Tu me dis :

« Je sais un jardin magnifique au coeur de la ville.

Le jardin de Beaujour.

Les corolles des fleurs sont tellement ouvertes que tu crois qu’elles te regardent.

Il faut que tu y ailles

en dehors de ton travail. »

Je me suis levée tôt un dimanche de printemps.

J’ai pris le tram.

Et j’ai cherché, cherché longtemps,

à en avoir le vertige,

déambulant dans les ruelles,

de soleil en soleil.

Puis j’ai demandé à un passant

s’il connaissait un tel jardin.

Il m’a répondu :

« Mais Madame ! Ce jardin n’existe pas ici ! »

Alors, je suis revenue sur mes pas.

Je sais un jardin au coeur de ta mémoire,

dont le souvenir tremble comme une corolle

détachée de sa tige

par le souffle du temps

et qui se lève

puis s’envole

vers chacune de tes paroles

qui ravive

son nom.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le vieux répertoire

Feuilleter le vieux répertoire

oublié pendant vingt ans.

Au fil des pages,

m’apercevoir

que les noms

qui désignent

des décédés

sont eux-mêmes écrits

par une main décédée.

Me poser alors

cette question :

Si j’appelais

tous ces numéros

dont l’encre

jaunit,

à quel seuil,

quel jardin,

quelle chambre

me mèneraient-ils ?

Pendant un instant,

j’aime croire

que ce sont des numéros

de l’au-delà

et que dans l’écouteur,

j’entendrais battre

le coeur

de la nuit

gonflé

par le lait des étoiles

et qu’une voix venue

de la Centrale

de l’Univers

me dirait :

Votre correspondant

est en ligne !

Nous lui transmettons

votre appel

à tire-d’aile.

Mais je ne fais rien.

Je laisse mon téléphone

en sommeil.

Je ne jetterai pas,

ce soir,

le vieux répertoire

qui s’en retourne

à l’ombre

de son tiroir.

Ensevelir les noms

pas très loin,

juste à portée de ma main

pour les faire revenir

à la lumière

après Demain…

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, C'est la Vie !, Grapho-thérapie, Journal de mon jardin, Mon aïeul, mon ami.

Le jardin de mon grand-père

En pleine guerre mondiale,
sous les salves de la mitraille
à Dunkerque,
mon grand-père maternel
a écrit dans son Journal :

C’est pour mon jardin
que je résiste.
C’est pour les jeunes pousses
qui existent
déjà dans un futur proche
que je survis.
J’ai un jardin à faire fleurir.
C’est pour cela que je me dis :
Ne meurs pas.

Mon grand-père m’a inculqué
la valeur
de croire en un jardin qui dépend uniquement de soi.
Pour moi, c’est le cahier de ce journal
que je tiens comme lui chaque jour
et dans lequel je réécris
ces paroles de foi.

***

Mon grand-père avait une vie très ordinaire :
arrosage des plantes, observation des semis, attente de l’éclosion des tomates.

Dans chaque case du calendrier, il prenait des notes sur la santé du jardin. C’était son journal de vie, en quelque sorte.

Pas d’héroïsme ostensible chez mon grand-père, mais une patience qui se voulait légère, une abnégation joyeuse, une force quotidienne.

Et c’est cet héroïsme anodin, respectant le rythme des fleurs, que je retiens.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Ecrire sur l’amant perdu

Ecrire 
sur l’amant perdu
Faire la liste
sous forme de notes
rapides
de ses caractéristiques
physiques
uniques

ce grain de beauté
sur sa nuque
sa mèche auburn
l’étoile pétillante
de son rire
son souffle
qui gonfle
sa veine 
là juste
derrière l’oreille
quand il dort

Par la caresse
furtive
de la main
sur le grain
du papier
faire l’amour
encore
de toute
sa mémoire
avec
ce qui semblait
mort

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Le cahier de mon âme, Méditations pour un rêve

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance.
J’en ai bien souvenance :
il était vif et brillant au soleil,
riche de pétales, de brindilles, de branchettes,
de feux qu’allumait en lui le reflet du ciel.
Parfois, il s’enroulait autour d’une souche
puis reprenait sa course
entre les lèvres de la rive,
toujours plus rapide,
toujours plus ivre.
Et s’il disparaissait un instant
sous un peu de limon
ou quelques racines,
c’était pour mieux rejaillir
et faire signe
par des méandres
qui se dessinaient sous mon doigt
et il me semblait
que c’était moi l’artiste.
Souvent, la lumière
de l’encre qui sèche
doucement au soleil
me le rappelle
mais le silence
me prouve
qu’il n’est pas encore là.
Alors, je recommence.
Je recommence.

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance.

Géraldine Andrée