Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ma mère me dit

Ma mère me dit :
Prends les clés de l’appartement
et ne rentre pas trop tard.
Il y a deux ans encore,
ces mots auraient eu un sens correspondant au présent où ils auraient été prononcés.
Mais aujourd’hui,
nul besoin de prendre les clés : toutes les portes sont ouvertes.
En guise d’appartement, ma mère a une petite chambre toute blanche, avec, en face de son lit, la photo d’un voilier, long pétale qui glisse à fleur de sa plage préférée : Roscoff où elle aurait aimé un jour retourner.
Et si je pars, je ne rentre pas. Je reviens seulement la semaine suivante.
Ma mère a beaucoup oublié. Elle n’a plus la notion du temps.
Mais ses mots, eux, ont gardé la mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ta mémoire est une maison

Ta mémoire est une maison.

Tu me demandes d’y aller

pour retrouver dans l’ombre des tiroirs

exhalant leur odeur

de vieux bois noir

ces cadres dorés

qui entourent

les photos de l’ancien temps,

Claire déjà née,

la place aux marronniers,

André si fringant

avant son ultime baignade

dans la Moselle perfide.

Ta mémoire est la maison de Chaudeney,

depuis longtemps disparue

où l’on retrouve

-tu me l’assures

avec un ton qui se fait dur-

les choses qui ne sont plus.

Géraldine Andrée

Publié dans Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie

Tu t'appelais Henri

Tu t’appelais Henri.

Ton prénom est mon seul souvenir.

Tu es mon grand-oncle, c’est-à-dire le frère de ma grand-mère paternelle.

Tu étais mort depuis longtemps quand je suis née.

De toi il n’y a nulle photographie. Alors, j’invente ton regard, la couleur de tes cheveux, ton sourire. Je crois que tu avais une moustache mais je n’en suis pas certaine.

Je ne t’ai connu que par ce que l’on disait de toi qui, à jamais réduit au silence, ne pouvais te défendre et rétablir la vérité.

On te prêtait des pulsions obscures, animales, une sorte de colère archaïque, un tempérament caractériel.

La famille ne résuma ta courte vie que par deux actes.

Le premier est qu’un soir d’été, tu avalas en entier le noyau d’une pêche. Tu échappas par miracle à l’étouffement et à l’occlusion intestinale. Le lendemain, paraît-il, le noyau ressortit par ton rectum sans causer de dégâts.

Le second acte te fut, en revanche, fatal. Tu eus la malchance de vivre sous la période de l’Annexion de la Lorraine qui était alors en guerre comme le reste du pays. Tu travaillais dans une usine dirigée par les Allemands. Lors d’un déjeuner, tu ne supportas pas la remarque d’un commandant.

Tu lui lanças la soupière à la figure.

Le lendemain, tu dus partir sur le front russe sous les couleurs du drapeau allemand.

Tu mourus, fauché par une balle dans l’uniforme de l’ennemi.

J’imagine le vermillon de ton sang dans la neige bleue de Russie, ce sang que nous avons en commun.

Tu représentas définitivement la honte. Aucun membre de la famille ne voulut te réhabiliter. Moi, je ressens aujourd’hui ta colère comme un mouvement de révolte, un désir de liberté et de dignité. Ton impulsivité n’a été que l’expression de la vie. Et pour la vie tu mourus.

J’ignore si ton corps fut rapatrié et où on t’a enterré.

On ne répare pas le passé.

Mais à toi dont le prénom s’est toujours murmuré dans l’ombre,

toi qui dans ma mémoire n’as pas de tombe

sur laquelle une main dépose

à chaque Jour des Défunts

quelques chrysanthèmes

ou quelques roses,

je dédie cette brève biographie en prose

qui se situe à la frontière du poème

pour qu’elle te soit un pays

où, enfin, tu reposes.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Je sais un train

Je sais un train
qui trace une route
pour la lumière
qui précède d’un instant
le souffle du temps
qui clignote comme une étoile
accrochée à la brise


Ce train n’annonce aucune destination
seulement le souffle prochain
Il ne s’arrête pas
mais s’enivre de son passage
Ce train ne va vers aucun pays
car il me mène à un asile primordial
ton nom

Géraldine Andrée