Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

On n’aime pas assez

On n’aime pas assez les lieux lorsqu’ils sont présents.

On ne mesure pas le prix de la lumière sur la table du dîner, la douceur de l’ombre de l’arbre, la bonté du jardin potager, la beauté des crépuscules quand l’hiver recule

et le miracle de chaque pas dans le couloir.

On n’aime pas assez les êtres qui vivent là, qui passent de la chambre au salon, comme une évidence qui est en vérité une grâce.

On croit que l’éclat des journées demeurera toujours dans la mémoire.

Mais lorsque les lieux et leurs êtres ont disparu,

lorsqu’ils se sont tous évanouis comme des bulles dans la nue,

on les regrette tant qu’ils nous hantent.

Parfois, bien sûr,

l’un de ces souvenirs familiers nous retrouve,

tel un foulard qui attendait sur un sentier rarement emprunté

la main qui l’avait perdu…

Mais à peine croit-on le saisir,

qu’il s’échappe sans se laisser retenir,

et il nous semble alors

qu’il ne nous a jamais appartenu…

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, Méditations pour un rêve, Mon aïeul, mon ami., Mon aïeule, mon amie

La couleur de l’encre des anciens amants

Le jour où je retrouverai la couleur de l’encre des anciens amants,

le jour où je saurai si sa couleur est bleue comme la mer disparue au large de l’azur, rouge comme les lèvres closes après les murmures, verte comme les feuilles entre les fleurs ou noire comme la mort qui détache du coeur la frêle corolle d’un souffle,

alors, j’écrirai cette lettre

à l’encre où tous les ciels se mêlent,

pour remercier les anciens amants

de m’avoir fait croire à leur rêve qui prolonge l’espoir.

Géraldine Andrée

Publié dans Mon aïeule, mon amie

Le village natal

Tu es partie de bon matin…

Tu as pris le bus avec les autres et tu es revenue à ton village natal,

Chaudeney que je ne peux m’empêcher de faire rimer dans le silence de mes pensées avec l’adjectif « née ».

Tu as retrouvé la place avec la fontaine claire, les bancs sous les marronniers, l’église où tu as été baptisée…

Pendant un instant, tu as cru voir la jeune Jeanne sur sa bicyclette fendre les rues comme un rayon de soleil transporté par la brise.

Le clocher a sonné midi.

Ce n’était pas l’heure de la sortie de l’école. Cela ne le serait plus jamais dans cette vie-ci.

Et pourtant, les notes du carillon ont cogné contre ton coeur comme des cailloux lancées par des chenapans qui se font la course.

Tu me dis dans un bref battement de cils :

« Tout est là.

La vie. L’enfance. Tout ça.

Moi seule je passe.

C’est moi qui ne dure pas. »

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie

Le temps du voyage

Prends le temps

du voyage

Contemple

le paysage

Longe

de ton regard

le rivage

du fleuve

Repère

ce sentier

qui s’échappe

entre

les feuillages

Ne sois pas

trop pressée

de descendre

Prête attention

au ciel

qui change

pendant que tu avances

Ta destination est certaine

depuis longtemps

prévisible

mais ta subtile

rencontre

avec le météore

d’une brindille d’or

qui crépite

à la vitre

est Providence

Ne t’aveugle pas

dans ton impatience

On ne gagne rien

à aller trop vite

Ne conquiers pas

ce qui t’est déjà promis

Mais savoure

le soleil

que te sert

le jour

entre

les points

de départ

et d’arrivée

C’est le dessin

du tracé

que quelqu’un d’autre

pourra suivre

qui importe

le désir

plutôt

que le dessein

la beauté

des courbes

fines

presque

en pointillés

plutôt

que le vrai

trait épais

Amuse-toi

à te perdre

à rêver

que tu disparais

en laissant

ça et là

quelques

indices

points

de suspension

d’une phrase

qui se devine

Prends le temps

du chemin

Prends le chemin

du temps

pour que tu puisses

plus tard

quand la nostalgie

te tiendra

compagnie

le faire

doucement

à rebours

jusqu’à l’instant

unique

où Tout

commence

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ici

Ta chambre est douce avec ses rideaux tirés, ses ombres mordorées.
J’ai posé sur une serviette en papier la barquette de fraises que je t’ai achetée et il m’a semblé que la couleur des fruits éclairait d’une lueur supplémentaire chaque bobine de fil destinée à coudre quelques robes invisibles…

Les deux fleurs que j’ai disposées dans un petit gobelet en plastique, il y a de cela trois semaines, sont encore bien ouvertes.

J’ai voulu retrouver le poème que j’ai écrit sur elles.

Le voici : https://quevivelavie.wordpress.com/2019/05/31/les-fleurs-de-ta-chambre/

Puis, je suis redescendue dans la salle de séjour.

Ici, tout est possible. On retrouve dans les conversations des maisons depuis longtemps vendues qui ouvrent leur porte, des défunts qui revivent. On peut demander à son voisin la couleur du ciel de Saint-Loup, le prénom du bébé parti.

Les seules nouvelles fraîches sont les fleurs qui apparaissent, les roses bien rouges désormais.

Tu m’as dit :

-Après le dîner, on ira cueillir de la lavande et on en mettra entre les draps.

J’ai opiné. Après tout, peu importe que tu te sois trompée de demeure et d’époque.

Ici, le temps est étranger au temps extérieur.

Il peut se dérouler en arrière, singulière bobine que la mémoire ravive.

Ici, on est ailleurs.

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, Un cahier blanc pour mon deuil

Il n’y a plus de ligne

Il n’y a plus de lien dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

La ligne téléphonique
a été coupée il y a quelques jours, je crois,

et j’entends dans le combiné
cette voix toujours jeune :

« Bonjour. Le numéro que vous avez demandé
n’est pas attribué. »

Les lampes, pourtant,
peuvent s’allumer encore ;

la plante,
quand j’ai fermé la porte,

était en fleurs.
Les couverts,

tout propres,
attendent d’être posés

pour un futur dîner
sur la table

où, il y a quelques mois,
l’on servait du boeuf aux carottes.

Mais l’ombre est désormais
l’unique invitée

et je sais combien
elle s’avance

en silence
et qu’elle n’éprouve

aucune gêne
à tout recouvrir

de son grand manteau.
Seul, le soleil

du lendemain matin
la chasse

et prend sa place
dans le fauteuil vide.

Si j’écris, ce soir,
ce poème

sous forme de lettre
pour remplacer le téléphone,

c’est parce que j’espère
que mes mots

seront des fenêtres
éclairées,

équivalentes
à celles

de l’ancienne
maison,

mais mon appel
reste

sans réponse :
il n’y a plus de ligne

dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Mon aïeule, mon amie

Le jardin de ta mémoire

Tu me dis :

« Je sais un jardin magnifique au coeur de la ville.

Le jardin de Beaujour.

Les corolles des fleurs sont tellement ouvertes que tu crois qu’elles te regardent.

Il faut que tu y ailles

en dehors de ton travail. »

Je me suis levée tôt un dimanche de printemps.

J’ai pris le tram.

Et j’ai cherché, cherché longtemps,

à en avoir le vertige,

déambulant dans les ruelles,

de soleil en soleil.

Puis j’ai demandé à un passant

s’il connaissait un tel jardin.

Il m’a répondu :

« Mais Madame ! Ce jardin n’existe pas ici ! »

Alors, je suis revenue sur mes pas.

Je sais un jardin au coeur de ta mémoire,

dont le souvenir tremble comme une corolle

détachée de sa tige

par le souffle du temps

et qui se lève

puis s’envole

vers chacune de tes paroles

qui ravive

son nom.

Géraldine Andrée