Jeannine Jeandel

J’ai rêvé que je préparais la table dans la cuisine de mon enfance, sous la lampe d’un soir d’hiver. Je disposais les assiettes. Je coupais le pain. J’effeuillais la salade jusqu’à atteindre son coeur jaunâtre. Puis j’attendais que la famille vienne.

Seule Jeannine, la tante de ma mère, décédée, est entrée. Elle s’est assise. Le songe m’a laissé le temps de voir ses jambes nues, roses, épaisses, lisses – sans varice. Des jambes de jeune paysanne redevenue.

Il faudra que j’écrive sur elle, ses drames, sa violence, sur la loi de sa terre, les couleurs et les saisons qui ont rythmé toute une vie de fermiers dans le xaintois lorrain depuis le Moyen-Âge.

Il faudra que je donne à entendre le rideau de perles de la cuisine.

Les longues conversations sur les bancs les soirs d’été. L’accent qui emportait les syllabes dans un roulement enflé de rivière.

Les aboiements des bergers allemands reliés à une chaîne qui martelait la cour.

Il faudra que je donne à voir leurs longs crocs acérés. Ces chiens féroces m’ont toujours effrayée.

Les bottes crottées alignées sur le seuil et que l’on chaussait « quand on y retournait ».

La tarte de mirabelles rousses dans la lumière des dimanches d’août.

Il faudra que je vous donne son goût acide dans la bouche. Et les aigreurs d’estomac qui remontaient jusque dans la gorge, parfois, après avoir mangé deux parts.

Jeannine Jeandel, elle s’appelait.

Elle nous recevait toujours vêtue de robes larges et fleuries censées atténuer la force de ses hanches.

Quand il nous arrivait d’essayer en magasin, ma soeur et moi, des robes de ce style, on éclatait de rire et on les raccrochait aux cintres :

-Pff ! Jamais je mettrai ça ! Ce sont des robes à la Jeannine !

On était narquoises à l’époque.

Jeannine parlait fort. Elle piquait des colères qui faisaient trembler les meubles. Elle menait son mari Roland d’une main de fer. « Elle portait la culotte », comme il se dit à voix basse avec un sourire dans les campagnes.

Elle et son mari n’ont jamais voulu se servir des machines agricoles sophistiquées.

Ils préféraient la bêche, la herse, le râteau, la faux – à la rigueur, un tracteur.

« L’outil prolonge la main » disait Jeannine.

Comme ils ne voulaient pas se moderniser, beaucoup ont cru la ferme perdue, surtout dans les années quatre-vingt-dix où la technologie éloignait la main de la terre.

La ferme a survécu. Jeannine y est morte.

Toute sa vie, elle et son mari ont été fidèles à cette terre à laquelle ils confiaient les graines des moissons futures. Fidèles aux bouses sèches et grises qu’ils ramassaient à la pelle pour les placer sur un tas de compost. Fidèles à ce fumier noir gargouillant d’insectes dont l’odeur m’écoeurait et qui fertilisait le vaste champ blond.

Fidèles au grondement de l’épaisse porte en bois de la grange qu’il fallait tirer en ahanant.

Fidèles au bâton qui menait les vaches au pré.

Jeannine et ses mains rouges, crevassées. Jeannine et son opulente poitrine qui enveloppait les nouveau-nés quand elle les levait du berceau. Jeannine et ses fossettes lorsqu’elle leur disait : « Fais risette ! »

Jeannine est une fermière qui a vécu comme tant d’autres de ce siècle et de tous les siècles passés.

Ce matin, en lavant mon linge, je ne savais pas que j’écrirais cette page sur elle.

En silence, elle attendait que je la nomme dans mon souvenir.

Jeannine Jeandel

qui sème de là où elle est

les mots de sa vie terrestre dans ma mémoire.

 

Géraldine Andrée

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