Publié dans Journal d'une maison de retraite, Un cahier blanc pour mon deuil

L’astreinte

Quand elle me demande
où tu es,
je lui dis que tu travailles,
que tu es d’astreinte
les nuits
où les étoiles
sont les plus visibles.

Alors, elle s’écrie :
– Mais pourquoi
ne m’envoie-t-il
pas de carte
pour me dire
qu’il ne viendra pas ?
Je lui réponds

que ta carte
est en route.
Et d’ailleurs,
quand je vois
l’étoile du Nord
se placer
dans le ciel

clair encore,
je crois
que ta carte
est bel et bien arrivée
et que tu travailles
pour que chaque
circonstance

se rencontre
à point nommé.

Géraldine Andrée

Publié dans histoire, Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le pays natal de mon père

Je me suis rendue au pays natal de mon père, celui de la haute sidérurgie, de la houille, de la rouille, des forges rouges, de la terre noire et des pierres brunes, pays des longs silences d’hiver où se déplacent les brumes.

Je crois que ce sont les pas sans trace de mon père qui me guident dans l’invisible à travers la pluie de novembre, là où sa vie a commencé un matin d’automne. Et le pont de métal que je franchis dépose dans mon regard ses étoiles.

Je reviens vers l’enfance de mon père.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Journal de ma résilience, Un cahier blanc pour mon deuil

Je te dis

Je te dis que les beaux jours
reviendront bientôt
même si l’on est en novembre
et que le froid rend plus aigu
le silence des absents.

Pour que ta folie s’apaise,
je t’annonce que les lueurs
des bougies de ce soir
précèdent l’aurore
et qu’importe que l’on craigne

ensemble
les jours devenus si courts,
je sais que le printemps
fera son retour
tôt ou tard

car tout est cycle.
Alors, pour éloigner
les signes
de la maladie
de ton regard,

j’efface la mort
et je la remplace
par « vacances »,
« envol »,
« carte postale ».

Je remplis
d’étoiles
un ciel du Sud,
je sème
du sable

et je déroule
des vagues
dans ta solitude,
puis je t’emmène
jusqu’à la terrasse

pour que ce mal
de la mémoire
t’oublie
aujourd’hui
-rien qu’aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Sans titre

Tu es parti une nuit de novembre,
aussi vite qu’une étoile filante.
Que ce poème soit cette trace qui me manque.

Géraldine Andrée

Publié dans Grapho-thérapie, Un cahier blanc pour mon deuil

L’ami

Lorsqu’il faut que je me console
de ton absence,
je prends sous mon bras
ce vieil ami
qui sait garder
le silence,
mon cahier,
et je m’en vais loin
pour raconter
avec toute
ma sincérité
une histoire
où il est possible
que tu renaisses
en une feuille
dont le bourgeon
attend
patiemment
mes pas
pour éclore…

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Toussaint 2019

Comment est-ce possible
que je voie de manière si précise
ce grain de beauté sur ton menton,
les reflets roux du jour
sur ton crâne chauve,
les deux boutons gris
en haut de ton col de chemise,
l’éclat de ton alliance
quand tu lèves la main gauche
pour verser le vin du dimanche,
la paire de lunettes que tu changes
avant de lire le journal ?
Derrière les verres épais,
ton regard me semble loin
en allé sur le chemin
d’une phrase
et pourtant, je le retrouve
lorsque tu as fini
de lire ton article
et que tu quittes
ta chaise
pour éteindre la lampe…
Comment est-ce possible
que je te voie ainsi vivre,
alors que tu es mort
depuis presque un an ?

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La liste de courses

Ma mère
dépose
au seuil

de mon sommeil
une liste
de courses

Pommes de terre douces
petites tomates rousses
pois en leur cosse

plus une botte
de persil
et au moment

où je lis
ce mot
je revois

le persil
bien vert
bien haut

qui déborde
du cabas
que tu portes

en reprenant
ton souffle
et que tu poses

sur le seuil
de la porte
Il n’est plus

le temps
où tu es mort
On dînera

bientôt

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Les instants intenses

Je rêve que je me réveille tard.
Le soleil est déjà haut.
Mais il n’est pas trop tard. Vite !
Un café chaud

et bientôt la mer
qui fait le gros dos
en bas de l’escalier
de pierre,

puis le pique-nique
sous le parfum
des pins,
juste avant

la sieste
dans les herbes,
à l’écart des sentiers
de la promenade.

Ce soir,
ivre de lumière,
de marche,
de nage,

je noterai
dans mon cahier
les instants intenses
de ma journée,

jusqu’à ce que je m’aperçoive
que tout ce que je vis
m’éloigne de toi
à jamais

et qu’il est donc
de plus en plus tard…

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Tes pas

Tu marchais
souvent
sur le carrelage
encore
mouillé
et les traces

de tes pas
s’effaçaient
au soleil
pendant
que les dalles
séchaient

J’ai rêvé
de ton passage
Dans la nuit
étincelaient
les preuves
que tu avais traversé

la cuisine
de l’enfance
tout juste
lavée
et je me laissais
guider

jusqu’au seuil
de la porte
qui mène
au jardin
et soudain
plus rien

Ta trace
avait disparu
comme si tu n’étais
jamais venu
J’étais seule
avec mes pas

Il n’y avait là
que l’allée
principale
qui s’enfonce
en plein jour
dans l’ombre

humide
des arbres
Je crois
que j’écris
pour te suivre
là où je ne vais pas

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La voix lointaine

Elle est lointaine, ta voix qui me parlait de la beauté de l’arbre centenaire du jardin.
Elle date de plus d’un an, d’un été qui ne reviendra pas.
Mais tes mots remontent le courant du temps.
Alors que ton nom est gravé dans le marbre,
ils flottent comme des rubans de couleur dans le silence de ton absence.
C’est un bel arbre.

Géraldine Andrée