Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Toussaint 2019

Comment est-ce possible
que je voie de manière si précise
ce grain de beauté sur ton menton,
les reflets roux du jour
sur ton crâne chauve,
les deux boutons gris
en haut de ton col de chemise,
l’éclat de ton alliance
quand tu lèves la main gauche
pour verser le vin du dimanche,
la paire de lunettes que tu changes
avant de lire le journal ?
Derrière les verres épais,
ton regard me semble loin
en allé sur le chemin
d’une phrase
et pourtant, je le retrouve
lorsque tu as fini
de lire ton article
et que tu quittes
ta chaise
pour éteindre la lampe…
Comment est-ce possible
que je te voie ainsi vivre,
alors que tu es mort
depuis presque un an ?

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La liste de courses

Ma mère
dépose
au seuil

de mon sommeil
une liste
de courses

Pommes de terre douces
petites tomates rousses
pois en leur cosse

plus une botte
de persil
et au moment

où je lis
ce mot
je revois

le persil
bien vert
bien haut

qui déborde
du cabas
que tu portes

en reprenant
ton souffle
et que tu poses

sur le seuil
de la porte
Il n’est plus

le temps
où tu es mort
On dînera

bientôt

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Les instants intenses

Je rêve que je me réveille tard.
Le soleil est déjà haut.
Mais il n’est pas trop tard. Vite !
Un café chaud

et bientôt la mer
qui fait le gros dos
en bas de l’escalier
de pierre,

puis le pique-nique
sous le parfum
des pins,
juste avant

la sieste
dans les herbes,
à l’écart des sentiers
de la promenade.

Ce soir,
ivre de lumière,
de marche,
de nage,

je noterai
dans mon cahier
les instants intenses
de ma journée,

jusqu’à ce que je m’aperçoive
que tout ce que je vis
m’éloigne de toi
à jamais

et qu’il est donc
de plus en plus tard…

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Tes pas

Tu marchais
souvent
sur le carrelage
encore
mouillé
et les traces

de tes pas
s’effaçaient
au soleil
pendant
que les dalles
séchaient

J’ai rêvé
de ton passage
Dans la nuit
étincelaient
les preuves
que tu avais traversé

la cuisine
de l’enfance
tout juste
lavée
et je me laissais
guider

jusqu’au seuil
de la porte
qui mène
au jardin
et soudain
plus rien

Ta trace
avait disparu
comme si tu n’étais
jamais venu
J’étais seule
avec mes pas

Il n’y avait là
que l’allée
principale
qui s’enfonce
en plein jour
dans l’ombre

humide
des arbres
Je crois
que j’écris
pour te suivre
là où je ne vais pas

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La voix lointaine

Elle est lointaine, ta voix qui me parlait de la beauté de l’arbre centenaire du jardin.
Elle date de plus d’un an, d’un été qui ne reviendra pas.
Mais tes mots remontent le courant du temps.
Alors que ton nom est gravé dans le marbre,
ils flottent comme des rubans de couleur dans le silence de ton absence.
C’est un bel arbre.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Je rêve que ma mère redevient sensée

Je rêve que ma mère redevient sensée
Elle me parle de la belle robe qu’elle a aperçue en vitrine
taille cintrée et col Claudine
Puis elle rajeunit
en tressant fort
ses nattes devant le miroir de sa chambre
Elle a dix-neuf ans
et elle danse danse
vêtue de la robe exposée dans la vitrine de sa mémoire
bras ouverts dans la lumière du soir
comme si elle était sa propre cavalière
Elle danse ma mère avec son ombre
qui ne la hante pas encore
et qui affine son corps
en l’entourant d’or

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Apparition

Je n’entends plus ton pas
dans l’escalier
Tu ne sonnes plus
pour m’apporter
un panier de présents

Tu entres désormais
avec la lumière
du matin
de manière
si furtive

que j’ignore
si c’est le soleil
qui te fait apparaître
ou si c’est toi
qui fais apparaître
le soleil

Tout ce que je sais
c’est qu’il faut
que je me lève
et que je vive
parce que

ces quelques
gouttes
de rosée
que tu m’as laissées
peut-être

en guise
de présent
sur la fenêtre
me montrent
de façon éclatante
qu’il est temps

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de ma résilience, Le journal de mes autres vies, Un cahier blanc pour mon deuil

Les saisons passent

Les saisons passent sur le seuil de ta maison.

A la place des violettes dont tu me fis la cueillette, pousse une herbe jaune et sèche.

Mais dans le grand salon, de partie de scrabble en partie de scrabble, le temps reste le même.

Tu n’as pas trouvé de mots nouveaux.
Alors, tu feuillettes un catalogue de mode :

– Regarde comme c’est beau ! Le bouffant de cette manchette ! La dentelle du col ouvert ! C’est original ! Cette taille cintrée t’irait bien !
Qu’est-ce que t’en penses ?

Tu parles patron, coupe, tissu.
La maladie semble avoir disparu, emportée par les pages du catalogue que tu tournes.

– Il faudrait que je me remette à coudre !
Je n’ai pas le temps !

Le temps, tu l’as. Elle est finie, l’époque des enfants et du mari, des repas, du ménage et de la lessive.

Mais tu ne trouves plus le chas de l’aiguille. Ta main tremble en tenant le fil. Tu t’éloignes de la ligne, tu assembles en un gros point deux tissus qui n’auraient jamais dû être ensemble.

Tu as, certes, beaucoup cousu dans ta vie. Avec dextérité. Tu as même enseigné cet art. Mais sans doute pas encore assez pour les projets que tu avais.

Dans ta prochaine vie, tu te réincarneras peut-être en styliste. Ou tu dirigeras une entreprise de vêtements que tu créeras toi-même. Tu monteras ta propre enseigne.
Tu inventeras une marque. Tu habilleras des générations entières. Coco Chanel d’un autre siècle dont on méconnaît toute la mode.

J’aime y croire.
J’aime croire que les passions nous survivent,
qu’elles nous redonnent rendez-vous
depuis l’autre rive,
qu’elles nous reconnaissent
dans un autre corps de chair,
un autre vêtement de scène,
et qu’elles nous redisent
avec notre sourire :

A nous !

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin, Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

La maison s’est effacée

La maison s’est effacée
avec ses fenêtres,
son seuil,
son toit de tuiles brunes.

Elle a emporté avec elle
le jardin aux mille soleils
tout étoilé
de cerfeuil

et de feuilles
autour desquelles
les papillons
sèment leurs lueurs.

Pendant un instant
encore,
la treille
m’a montré ses couleurs.

J’ai recueilli
une larme
qui coulait du coeur
fendu d’une prune.

Et le chat
aux profondes
prunelles
m’a regardée

entre les branches
de la haie
comme si je quittais
ce monde.

Et puis, tout
a disparu tel
le reflet
d’une bulle

qu’emporte
un souffle
d’enfant
qui joue.

A la fin,
il n’y avait plus
que moi
seule

avec le temps.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Grapho-thérapie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le carnet de mille grâces

J’ai achevé mon carnet de gratitudes que j’ai tenu pendant un an.

Hier était l’ultime page.

Je reviens au premier feuillet.

Il y a un an, jour pour jour, le 27 août, ces mots étaient écrits à l’encre bleue :

« La nuit me fait toujours l’immense présent du frêle frottement de la plume sur la page.

Je note la phrase de mon père :

C’est un beau jardin. Regarde cet arbre centenaire.« 

Mots qui datent d’avant la mort de mon père et dont l’encre demeure si vive !

Pendant toute cette année de deuil, je n’ai pas flanché ; je n’ai pas fléchi.

J’ai relaté fidèlement mes petits émerveillements.

Dans ma solitude, je n’ai pas trahi l’écriture.

Quand je relis ce carnet de mille grâces, j’approuve ce que j’y ai déposé.

Je note à nouveau ici la récurrence de mes joies :

  • écouter une émission de rock en faisant la vaisselle du dîner
  • étendre mon linge dans le calme d’une fin de journée
  • observer la lente promenade des nuages avant de partir travailler
  • lever les volets sur les roses du balcon d’en face
  • remercier la lumière que j’ai pour lire, le temps pour désirer, l’espace pour rêver
  • sentir vibrer ce que j’écris comme le soleil sur mes reins

En mars, je déclare
« Faire le deuil des cendres et grandir« .


Pendant tout l’hiver, je suis partie pour le pays d‘Happinez, de Simple Things, d’Open Mind, de Respire.
J’ai aimé les couleurs et les odeurs d’imprimerie de ces magazines, la fraîcheur de leur couverture pour mon âme brûlée. J’avais l’impression d’être apaisée par de la neige d’avril.


« Mon plaisir favori, glisser un petit carton imprégné de mon parfum personnel dans ce carnet. Ce sera, ainsi, un véritable carnet intime.« 


Le cahier de gratitudes m’a appris la réciprocité de l’offrande : découvrir que la gratitude est une offrande et l’offrande une gratitude.


J’ai traversé l’absence avec ce carnet à la main. Cette mort que j’ai vécue fut constellée d’une myriade de vies.


Alors, gratitude à mon carnet de gratitudes qui m’invite à revivre tous ces petits plaisirs pour un an encore.


C’est promis, demain matin, j’allume un soleil dans le soleil en faisant fondre du miel blond sur de la mie d’or.


Géraldine Andrée