Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Non classé

Liste de livres envoyée à une amie dans l’épreuve

Chère amie,

Je t’envoie une image du Jardin,

d’un coin secret de lecture sous les feuilles,

traversé par la lumière,

à fleur d’eau,

tout bruissant d’herbes et de silences

pour un rêve lors des temps difficiles.

 

Je t’envoie aussi, comme promis, ma liste de livres de Vie. Elle n’est pas par ordre alphabétique mais par ordre du coeur :

Sur le lien entre l’homme et l’animal :

20 ans avec mon chat de Inaba MAYUMI, éditions Philippe Picquier

Sur l’expérience de la vie après la mort (NDE, EMI) :

La Traversée de Philippe Labro, collection Folio

Sur la guérison de la dépression :

Tomber sept fois, se relever huit de Philippe Labro, collection Folio

Sur la survie dans les camps de déportation et les prisons :

Une Vie bouleversée d’Etty Hillesum, éditions Point

Rosa, la Vie ; lettres de Rosa Luxemburg en prison ; les éditions de l’Atelier

Journal d’Anne Frank ; collection Le Livre de poche

Sur la résilience et la reconstruction après des drames familiaux : 

Jean-Louis Fournier

Où on va, Papa ?

Il n’a jamais tué personne, mon papa

Ma mère du Nord

La Servante du Seigneur

Veuf

Collection Le Livre de poche

Sur la résilience après une tentative de suicide ; admirable livre :

La peine d’être vécue de Priscilla Deborah, collection Le Livre de poche

Sur le cancer du sein :

L’usage de la photo d’Annie Ernaux ; collections Folio ou Le Livre de poche

Mes petites machines à vivre de Maryse Vaillant, éditions Marabout

Voir les lilas refleurir de Maryse Vaillant, éditions Albin Michel

Une année singulière avec mon cancer du sein de Maryse Vaillant, éditions Albin Michel

Sur la psychanalyse, la maladie et le rapport mère/fille :

Les mots pour le dire de Marie Cardinal ; collection Le Livre de poche

Sur la condition féminine :

Une Vie de Guy de Maupassant, collection le Livre de poche

La Mère de Pearl Buck, collection Le Livre de poche

La Terrasse des Bernardini de Suzanne Prou, collection Le Livre de poche

Rebecca de Daphné du Maurier, collection Le Livre de poche

Sur la contemplation de l’instant présent :

Journal de Katherine Mansfield, collection Folio

La Grande Vie de Christian Bobin, collection Gallimard

Un trottoir au soleil de Philippe Delerm, collection Le Livre de poche / Gallimard

car la littérature est « un miroir que l’on promène le long de son chemin » (Stendhal).

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Ecrire pour autrui, Je pour Tous, Mon aïeule, mon amie

La faute

Ma grand-mère me dit en rêve que ce n’est pas de ma faute si mon père – son fils – est « comme ça ».
Ce n’est pas de sa faute non plus.

C’est de la faute à l’Occupation.

Il a fallu s’exiler, quitter la belle maison sous les glycines et voyager en entendant siffler les avions et les bombes.
Il a fallu dormir dehors, à la merci des bombardements alors que la lune brillait d’un éclat d’or.
Chaque distance supplémentaire était un risque de mort.

C’est de la faute à la guerre.
Je n’étais pas née, alors.

Il faisait si froid dans la maison de M. La glace bloquait les volets jusqu’à midi, l’heure où l’on pouvait les entrouvrir un peu.
Des fleurs de givre éclataient sur les vitres intérieures. Il était nécessaire de dormir avec un manteau, un bonnet, des gants et des briques chaudes sous les draps.
Dans chaque pièce, on voyait s’ouvrir la corolle de son souffle blanc.
Chaque chambre était une petite Sibérie.
Les mains risquaient des engelures. Impossible d’écrire, de faire ses devoirs : les doigts étaient gourds. Les jambes bleuissaient.

Mon arrière-grand-père coupait du bois mais celui-ci était mouillé. Le feu ne prenait pas. La neige fondait en grandes mares sur le sol.
Quand un miracle survenait après une attente infinie, annoncé par le crépitement d’une étincelle, toute la famille se serrait autour des quelques flammes frêles du poêle.

Bien sûr, les beaux jours revenaient toujours, avec leurs jeunes fleursleur foin flamboyantleurs feuilles chantantes, leurs ombres douces.
Mais les beaux jours n’amenaient pas à manger.
L’hiver avait été si dur et long que la récolte était maigre dans les corbeilles.

Pour les crêpes, on se contentait d’une farine dure et sèche, de pommes de terre fades, de pâtes dures, de rutabagas écoeurants, de « biscuits de chien » que les gamins se lançaient comme des balles.
Le pain, noir, se mesurait en tickets de rationnement.
Le café n’était que de l’eau jaunie et le lait se caillait vite.

Ma grand-mère me dit dans mon rêve, à l’aube :
Un jour, nous avons été hébergés sur la route de l’exil. On nous a servi de l’eau du puits, du pain rassis, du café et ce fut pour nous la manifestation d’une grande générosité.
Sur notre couche d’une nuit, nous étions en sécurité. Nous avions gagné douze heures supplémentaires de vie.

Tout cela, c’est de la faute à la Guerre.
Ce n’est pas de la faute à ton père s’il est « comme ça », avare en sentiments.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin

Les retrouvailles

Lorsque
l’autocar
a achevé
son virage,
m’est apparu
le petit village,

bijou de joie
qui semblait
accroché
depuis toujours
à l’échancrure
des feuillages.

J’ai reconnu
les persiennes
qui allongent
les ombres
pendant le songe
de la sieste,

l’arrosoir
près des pots
de laurier-rose
et le chat
assis sur son muret
qui poursuit,

les yeux clos,
un fil d’or
Et quand,
à la descente
du car,
pour me rafraîchir

j’ai ouvert
ma main
dans la vasque
d’albâtre
de la fontaine
toujours fidèle

au centre
de la Place
des Alliances,
le chant
de l’eau
a reconnu

ma paume,
mes lèvres,
ma langue,
ma gorge
d’où a jailli
un rire ancien

Assurément,
j’ai vécu
ici,
me suis-je dit.
Et c’est là
que je veux vivre

désormais
ai-je ajouté
pour mon âme.
L’autocar
pouvait partir,
poursuivre

son voyage :
je n’étais pas
de ces gens
qui parlent
trop fort
d’argent,

qui prennent
des photos
sans voir,
au-delà
des apparences,
l’essentiel

se cachant
derrière
chaque couleur
du ciel.
D’un geste,
j’ai fait le signe

de l’adieu.
C’est alors
qu’Il a couru,
haletant,
vers moi
et je Lui ai trouvé

le visage
si chagrin,
si désemparé
que j’ai admis
comme une évidence
le fait

qu’il fallait
que je Le rejoigne,
que je L’accompagne
dans la vie
car, d’une certaine
façon,

j’étais un village,
un foyer pour Lui.
Assurément,
je ne dormirais pas
encore cette nuit
dans ma maison.

J’ai retrouvé
le siège
de cuir
brûlant
de l’autocar
qui s’est remis

en route
en ronflant
et la peine
qui est montée
à mes yeux
m’a paru

si grande
qu’elle a effacé
toutes les peines
de mon enfance.
Ce n’était pas,
je crois,

la première fois
que je quittais
ce village
et il viendrait
une autre vie
où je le retrouverais

comme un ami
que l’on perd de vue
mais que l’on garde
en soi.
C’est ainsi :
le Pays

et moi,
nous dansons une ronde
de vie en vie
où le temps,
cette musique,
nous sépare,

nous réunit,
nous désunit
à nouveau.
Alors que le rythme
de la route
commençait

à me bercer,
et qu’Il serrait
ma main
dans la sienne,
j’ai fait le serment
de naître

dans ma vie
prochaine
derrière
les persiennes
de la chambre
donnant

sur la Place
des Alliances,
là où chante
depuis tant
de siècles
la fontaine

destinée
à la paume
de cette enfant
que je fus,
il y a si longtemps,
et qui continue

à m’attendre
sous le feuillage
étincelant
comme un signet
d’argent
parmi les pages

de ma mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !

Déjeuner sur l’herbe

Le rendez-vous avait été difficile.

Aussi, ai-je voulu prolonger ma promenade, me revigorer avec le chant des oiseaux et le murmure des arbres.

Et si je mangeais un sandwich sur un banc, au soleil ? Depuis le temps que je reporte ce petit plaisir ! Me suis-je dit.

Me voici dans la boulangerie la plus proche du parc.

Vegan ou jambon ?

Me demande la boulangère en me montrant deux gros pains ronds et blonds.

Vegan ! Je réponds.

Il sent bon, ce sandwich.

Lorsque je déplie le cornet pour le porter à ma bouche, je le sens déjà qui croustille.

Vous voulez savoir ce qu’il y avait à l’intérieur ? Des tomates bien rouges, des feuilles de laitue fraîche, de la feta blanche comme un beau ciel de dimanche, un peu de mayonnaise poivrée pour rehausser le goût.

Il m’est difficile de manger en marchant sur les sentiers.

Je crois qu’il vaut mieux que je m’asseye sur ce banc au soleil, parmi les roses mauves.

Je prête attention au crépitement du pain allié au fondant des légumes alors que les oiseaux mêlent leurs notes dans la lumière du jardin.

Soudain, sans que j’y aie pris garde, sans que je l’aie vu arriver, un monsieur au maintien royal, au cou bleu assez long, au regard perçant, au bec affûté, au plumage multicolore quand il veut parader me fait face.

Monsieur le Paon.

Monsieur s’approche de plus en plus de moi. Il devient vraiment importun. Et il me fixe comme s’il n’admettait aucune résistance de ma part.

Monsieur ne me laisse ni le temps ni l’espace pour faire un geste.

Pour me protéger  – et l’éloigner peut-être – , je tourne la tête.

Quel est ce violent coup sec au bout de ma main ?

Mon regard revient sur le sandwich.

Un bon tiers a été arraché. Un lambeau de tomate pend au bord du pain.

L’air est constellé des éclats de rire des promeneurs au loin.

Monsieur a jeté la part de mon sandwich par terre.

Quel festin ! Pour lui, c’est déjeuner sur l’herbe.

Vite englouti.

En deux claquements de bec, il ne reste plus rien. 

Je vois luire encore entre les pétales de roses quelques gouttes dorées de mayonnaise et les miettes blondes du pain.

Je suis en colère.

J’avais si faim !

Comment ai-je pu me laisser voler à ce point ?

Pourquoi n’ai-je pas eu la présence d’esprit de chasser avec de grands gestes ce pique-assiette ?

Je n’ai plus qu’à manger ce qui subsiste de mon sandwich vegan en marchant.

Monsieur le Paon, rassasié, fait la roue.

Pour une fois, je ne serai pas sa spectatrice béate.

Il ne faut pas me prendre pour une idiote !

Dans mon amertume,

dans mon regret de n’avoir pu déguster mon sandwich au soleil,

une voix, pourtant, me dit intérieurement

qu’il fallait que je partage mon pain avec un paon au cou bleu et au plumage multicolore,

que c’est ainsi, c’est la loi naturelle,

on ne déjeune pas toujours avec soi !

D’autres êtres vivants ont aussi besoin de s’inviter comme convives et de prendre leur part.

Quand je suis revenue sur le banc un peu plus tard, l’estomac presque plein, il ne restait plus trace du déjeuner sur l’herbe.

Les fourmis avaient dû transporter sur leur dos toutes les miettes.

Après mon frugal pique-nique, je suis rentrée faire une sieste.

Géraldine Andrée