Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Le violon d’André

Tu aimais
La musique
Née
Du violon
D’André
Dans la lumière
Des jours
Juste
Avant la guerre

Tu aurais aimé
Te joindre
A l’archet
D’André
Qui faisait
Vibrer
Des cordes
De lumière

A l’heure
Où André
Et toi
Vous êtes feus
Je crois
Que vous jouez
A ma fenêtre
La symphonie
De la lumière
Dans la paix
De l’aube

Tous deux
A jamais
Accordés

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Ton sentier

Je vois ce sentier tout bordé de feuilles et qui sautille de soleil en soleil.

Je n’y ai jamais cheminé mais je te vois, toi, y faisant tes premiers pas – petite fille en robe d’organdi, trébuchant parfois et vite rattrapée par le bras de ton père.

Plus tard, tu fais sonner sur les cailloux tes escarpins dorés. Tu es de retour du pensionnat du Luxembourg. C’est le début d’un long été bleu.

Plus tard encore, tu arrives du perron en robe de bal. André t’attend dans la lumière blonde du crépuscule. Vous allez danser, enlacés, toute la nuit. Quelques semaines après ce soir de fête, sonnera le tocsin de la guerre.

C’est sur ce sentier que te surprendra le destin : une enveloppe blanche cachetée sur le deuil de ta vie. André est mort lors de l’offensive en Russie.

Ce sentier de tes jeunes années, tu l’as emprunté tous les jours avant ma naissance.

Si je revenais, un beau jour, là où tu as vécu, il me serait interdit derrière la grille close. Il n’est plus temps.

D’ailleurs, les traces de tes pas se sont effacées à jamais. Tant de feuilles sont tombées.

Mais je vois souvent ce sentier sautillant de printemps en printemps quand j’écris.

Et, tu vois,

en avançant mot après mot dans le récit de ta vie,

j’y chemine moi aussi.

 

Géraldine Andrée

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Dédicace

Le soleil

du jeune

printemps

éclaire

la chaise

où jadis

tu étais assise

pour écrire.

 

A Toi

qui as traversé

le temps

et qui demeures

maintenant

tout en haut

du silence

bleu,

 

je veux

dédier

ce poème

des jours

qui élargissent

leur page

d’or

à l’endroit

 

de ton absence.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Non classé

Le voilà,

Le voilà,

ce journal de la Lumière,
ce cahier des jour clairs
tout enveloppé
dans sa couverture douce,

et qui se prête
à merveille
au geste
de la découverte,

à l’index qui le feuillette,
ce recueil
de quatre-vingt dix paysages
qui vous emmènent

vers l’infini mystère,
au-delà de l’échancrure
bleue des pins,
à l’embouchure

du souffle
de la mer.
A cette heure,
la grâce

d’une lumière neuve
touche
les bords de ses pages
comme un rivage.

Je souhaite
qu’il s’ouvre
chaque jour
comme une fenêtre

sur le matin
méditerranéen
qui se lève
dès qu’on le rêve.

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Traces découvertes

Je détache

les pages

d’un vieux livre

que tu écrivis

après l’épreuve

de La Guerre.

Et sous

la lame

du coupe

papier,

les feuilles

jaunies

de tes mémoires

craquent

comme

des feuilles

d’automne

au fur

et à mesure

que j’avance.

 

Il me semble

qu’il n’est

pas trop tard,

que je reviens

à temps

pour montrer

à qui

veut les voir

les traces

d’une aïeule

oubliée.

Telle

est ma vie :

un chemin

destiné

à suivre

mot

après mot

ta vie

comme une succession

de pas

que les feuilles

de la morte

saison

auraient

trop longtemps

recouverts ;

et en écrivant,

révéler

l’empreinte intégrale

qu’ils ont laissée

pour nous

tous,

passants

dans la Vie.

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !

L’été d’un autre temps

Tu te souviens de cet été-là ?

On arrosait nos jambes couleur d’ambre avec l’eau dédiée aux fleurs.

Tu portais l’arrosoir un peu plus grand que toi en vacillant puis tu versais sur mes chevilles l’ondée fraîche de la matinée.

Je jouais à me cacher derrière les herbes hautes pour que tu ne me retrouves pas avant la fin du jour.

Pendant ce temps, je déchiffrais la parole des arbres. Du royaume de leur ombre bleue, j’étais la reine.

Parfois, l’une de ces conversations secrètes allumait en moi la cascade folle d’un rire qui me trahissait. Alors, tu pointais ton doigt entre les épis jaunes en t’exclamant :

-Méchante ! Te voilà !

J’avais perdu mon pari jusqu’au lendemain.

Oui, tu te souviens…

Cet été était le nôtre.

Pourtant, il paraît si lointain qu’il appartient désormais

à un temps tout autre.

D’ailleurs, s’il nous était accordé le miracle

de son ancien soleil,

serions-nous pour son éclat

encore pareilles ?

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous

Le couloir

C’était un couloir qui menait au coeur de la maison.

En passant à pas lents derrière les portes, on se faisait le témoin caché des chuchotements, des souffles mêlés, des éclats de rire, des éclats de voix, des pleurs, du tintement des assiettes, des cris du nourrisson.

Dans le couloir, cela fleurait bon, selon la saison,

la cannelle, les pommes au four, la poule au pot, les infusions à la menthe, le café chaud, le lait de brebis, le gâteau bien cuit, le soufflé de courgettes, les tomates farcies.

Le couloir a mené tout au coeur de la maison des amies comme Cécile, Marthe, Valérie, Odile, Alice.

On a entendu courir Claire qui revenait de la promenade, ébouriffée et les joues rosées, puis les enfants de Claire – Charles, Andrée, Gisèle, Pierre.

Par une aube de juin, on a suivi la traîne de mariée de sa fille Andrée, qui ondoyait comme un lis sur les lames de bois.

Les dimanches de printemps, le couloir brillait, tout enduit de cire d’abeille.

Un lundi, il était si glissant que le notaire est tombé, avec ses dossiers ouverts sur son ventre bedonnant !

Cette anecdote grotesque s’est transmise de génération en génération.

Un matin de la Libération, une lettre a chu comme une feuille brusquement détachée des mains douces de Claire. Il y était annoncé que Charles avait été tué au front.

Dans ce couloir éclairé par la lune est souvent apparue la sage-femme, ange blanc inespéré  au milieu de la nuit constellée de sueur.

Au bout de l’attente, le cri neuf se déployait comme une étoile.

La grâce révélait enfin toute sa profondeur.

Et puis, tu te souviens bien de ce jour de septembre où un cercueil a franchi le seuil de ta chambre.

Le long du couloir, on avait tendu les épais draps noirs du silence.

Quelles que soient les épreuves ou les joies, ce couloir – j’en suis certaine – guidait le visiteur vers le coeur de chaque membre de la famille.

C’était, voyez-vous, le couloir de la Vie.

Géraldine Andrée

Publié dans Je pour Tous

Une voix pour un pays

Le pays est détruit.
Partout, ce sont
des maisons éventrées,
des éboulis,
et, entre les pierres,
un jouet sans enfant,
un miroir sans visage.

Mais alors,
par quel miracle,
les fruits ont-ils tant de couleurs
dans les corbeilles,
les éclats de voix
constellent-ils les rues
qui se rencontrent ?

Par quelle grâce
ce rayon de soleil
se balance-t-il
sur les feuilles de la treille
et la poussière du chemin
accueille-t-elle le visiteur
dans un halo d’or ?

Par quel don d’enfance
entend-on venir
le pas de l’âne
dans l’ardeur du silence
et tinter à ses oreilles
ses clochettes qui dissipent
les ailes noires de la sieste ?

Par quelle magie
souveraine
la rose de l’aurore
et du soir
peut-elle encore éclore
sur tous ces toits
qui se touchent ?

Un tel miracle
s’accomplit,
mon amie,
car le pays
est devenu
au temps ultime
Mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi

Joues roses sur ciel bleu

C’est un ciel bleu de crépuscule aux nuages roses.

Il ressemble, ce ciel bleu d’aujourd’hui, aux ciels de mon enfance :

celui que je voyais de la terrasse de ta maison à Metz quand les notes des oiseaux perlaient dans le silence du jardin ;

celui qui s’étendait au-delà de la colline où chantait l’angélus que tu as tant célébré dans tes cahiers ;

celui qui entrait par la fenêtre ouverte, les fins de dimanche de mars où il fallait se quitter dans un dernier baiser ;

le ciel de ton vaste miroir sur lequel apparaissait ton visage et que le voile noir de la cécité t’empêchait de voir, les ultimes années.

Il paraît que le soir précédant ton départ, tes joues se sont rallumées et qu’elles ont pris la teinte joyeuse des roses sauvages.

Le soir suivant, elles étaient feues.

J’aime croire, en ce premier soir de printemps, que ces nuages roses sont tes joues qui s’éclairent pour moi, pour que j’entretienne ma foi en la Vie et que j’élargisse ainsi mon espace, comme les ciels bleus de jadis que je contemplais de chez toi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !

Mon cahier bleu

J’avais pendant mon adolescence un cahier bleu que je retrouvais à chaque période de vacances.

C’était un cahier surligné de la marque Majuscules au papier épais et brillant.

Dans ce cahier secret, je me sentais en sécurité. Je le considérais comme un refuge, un espace de non jugement.

A la différence des autres cahiers intimes – mal tenus car j’y écrivais mes propres poèmes, et jamais satisfaite de mon oeuvre, je gribouillais, raturais, griffonnais, rayais, réécrivais en dessous des vilaines rayures et des flèches hésitantes… -,

ce cahier était propre, constellé de lettres fines et sûres.

Forcément. J’y recopiais des paroles de chansons de Charles Trenet, Jean Ferrat, Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel à partir des Collections Seghers consacrées aux chanteurs dits « à textes ».

Là, je ne me tourmentais pas avec le choix des mots ou le rythme des phrases.

Le texte coulait de source. Je me laissais porter, au fil de l’encre, par le frottement de la  plume sur les pages.

Je savourais les vers pour eux-mêmes. Je m’y abandonnais comme sur une balançoire. Je buvais à la source de la poésie initiale destinée au chant depuis le début de l’humanité.

Je recevais l’essentiel.

Quand j’écrivais dans ce cahier bleu, je me sentais singulièrement douée pour le bonheur.

La paix m’était enfin accordée.

J’ignore où cette petite anthologie d’adolescente demeure. Je crois qu’elle s’est perdue au fil des années. Peut-être a-t-elle été jetée au cours du Grand Déménagement.

Il m’arrive d’éprouver une profonde nostalgie pour ce cahier.

Mais lorsque j’ai l’occasion d’écouter les paroles des chansons de Charles Trenet, Jean Ferrat, Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel,

je sais que j’ai eu l’inestimable chance de suivre avec ma plume

pendant mon adolescence

leurs paroles à la trace.

Aujourd’hui, je rends grâce par ce petit texte sur mon blog peu lu

à mon Cahier Bleu Majuscule

Géraldine Andrée