Un cas concret d’écriture biographique : la transcription des souvenirs

Le lendemain, à l’heure convenue, entre deux gorgées de thé versé dans la tasse de porcelaine bleue, je transcris le témoignage de Berthe que je restitue ici tel quel, afin de transposer fidèlement le rythme de la phrase, le souffle de ma narratrice :

Je rentrais toujours trop tôt au pensionnat / Bien sûr / j’avais joué assez / et il faisait plus sombre dans le jardin / bientôt c’était la nuit / mais pour moi / il était toujours trop tôt / quand je rentrais au pensionnat.
Mes bottines blanches claquaient dans le couloir / vite / je devais les enlever et mettre les galoches de la semaine / je devais aussi me coiffer avec un chignon et je retrouvais parfois / dans mes cheveux / une feuille qui tombait sur la vieille table / les robes / il fallait aussi les ranger dans l’armoire / par la fenêtre de ma chambre / qui ressemblait à toutes les autres / je ne voyais plus ma colline bleue. Je rapportais souvent de la maison des fruits / les premières cerises / mais elles se gâtaient vite / les journées d’étude étaient trop longues / et j’oubliais de les manger / c’était pareil pour le brin de senteur / que je mettais dans un verre d’eau / pour qu’il sente longtemps / mais il séchait tout de même / et je m’apercevais / un soir/ au retour dans ma chambre / après un devoir / qu’il n’avait plus de parfum.
Je ne pouvais rien y faire / je n’étais plus libre / le dernier dimanche était passé / et les vacances prochaines n’arriveraient pas tout de suite. Plus je les espérais, plus je me sentais loin de chez moi / loin de moi-même.

Voici le témoignage de Berthe tel que je l‘ai ensuite rédigé :

Je rentrais toujours trop tôt au pensionnat. Bien sûr, j’avais joué longtemps et le jardin se faisait sombre. La nuit s’annonçait.
Mais je rentrais toujours trop tôt au pensionnat.
Mes bottines blanches claquaient dans le couloir. Il me fallait vite les enlever et chausser les galoches de la semaine. Je devais aussi me coiffer d’un chignon et de mes cheveux tombait parfois une feuille perdue qui se déposait sur la vieille table. Il fallait, à mon grand regret, ranger les robes dans l’armoire. Par la fenêtre de ma chambre qui ressemblait à toutes les autres fenêtres, je ne voyais plus ma chère colline bleue. Je rapportais souvent de la maison les premières cerises de la saison ; mais elles se gâtaient vite car les journées d’étude étaient si longues que j’oubliais de les manger. Il en était de même pour un brin de senteur que je mettais dans un verre d’eau pour qu’il diffusât son parfum. Il séchait malgré mes soins et je m’apercevais, un soir, alors que j’étais de retour dans ma chambre après un devoir, que sa senteur s’était tarie.
Je ne pouvais rien y faire. Je m’éloignais jour après jour de mon dimanche de liberté et je savais que les vacances suivantes n’arriveraient pas de sitôt. Plus je les espérais, plus je me sentais exilée, à la fois de la maison et de moi.
Je rentrais toujours trop tôt au pensionnat.

Je me suis efforcée, au cours de cette rédaction, d’être fidèle au ressenti de ma narratrice et à l’atmosphère dans laquelle elle vivait alors. Pour cette raison, j’ai respecté l’ordre des apparitions sensorielles. J’ai davantage enchaîné les phrases entre elles pour éviter une juxtaposition abrupte qui briserait, à mon sens, l’unité de l’évocation. Mais, à chaque phase, intervient un nouveau motif dont la symbolique est significative pour la narratrice d’un changement d’univers : les galoches, le chignon, les fenêtres monotones, les premières cerises dont Berthe anticipe le fait qu’elles se gâtent, le brin de senteur promis à la fenaison… La proposition « que sa senteur s’était tarie » est plus littéraire que l’expression initiale « qu’il n’avait plus de parfum » mais le verbe « se tarir » connote assez fidèlement l’assèchement psychologique qu’éprouvait alors la jeune Berthe lorsqu’elle rentrait dans cette chambre. J’ai substitué au terme « loin » (« loin de chez moi », « loin de moi »), l’adjectif « exilée » qui désigne un sentiment d’étrangeté à la fois spatial, temporel et affectif. J’ai également introduit une sorte de musicalité, représentative de ce sentiment répétitif « d’arrachement aux choses », par cette phrase qui prend la forme d’un refrain : « Je rentrais toujours trop tôt au pensionnat. »
Berthe utilise la phrase deux fois en changeant à la deuxième reprise sa tournure syntaxique (« Il était toujours trop tôt quand je rentrais au pensionnat »). Cette reprise est significative, bien sûr, et j’ai trouvé pertinent qu’une telle phrase achevât le témoignage : elle traduit le caractère à la fois répétitif et précoce d’un retour qui accentue la nostalgie d‘alors, éprouvée de manière toujours aussi vive par Berthe en tant que souvenir.

Le témoignage de Berthe se poursuit à la séance suivante. J’en reprends la transcription :

Mais lorsque j’avais barré tous les jours d’étude du calendrier / et que la cloche sonnait / dans les couloirs / je savais que je ne serais plus seule / et que je rentrerais chez moi. Madame Paule m’attendait à la grille. Dès que j’étais sortie du pensionnat / je me déchaussais / finies les vieilles galoches / et je mettais mes sandales que j’avais cachées à demi dans mes poches / devant Sœur Cécile. Je montais dans la voiture blanche / pendant tout le trajet / je sentais le soleil sur mon front / je fredonnais / la la la les vacances / tous les jours à Beaujour ce sera dimanche.
Dès que j’entrais dans ma chambre aux volets fermés / et qui sentait bon / la confiture chaude de reines-claudes / je me débarrassais de ma valise / j’allais à la penderie / je décrochais ma robe à bretelles / et à volants fleuris / devant le miroir / je dénouais vite mon chignon / je cachais ensuite l’épingle dans le tiroir de la coiffeuse / je retrouvais mes cheveux longs et blonds.
Je descendais à toute vitesse l’escalier ciré / pour embrasser Flore / Alain / Cathou qui avait sur ses mains des grains de farine collés / je les sentais sur mes joues / le chat se frottait à mes jambes / j’allais avec lui dans le jardin / l’air était saturé de l’odeur des plantes / j’entendais le bruit de l’herbe sèche sous mes pieds.
La petite barrière était ouverte au fond / je sortais en cachette / même si c’était interdit / mon coeur battait fort / je voulais être en avance pour toutes ces choses joyeuses qui s’annonçaient.

Voici le deuxième témoignage de Berthe tel que je l’ai rédigé ensuite :

Mais lorsque j’avais barré tous les jours d’étude du calendrier et que la cloche tintait dans les couloirs, je savais que je ne serais plus seule et que je rentrerais à la maison de Beaujour. Madame Paule m’attendait à la grille. Dès que j’étais sortie du pensionnat, j’ôtais mes vieilles galoches ; je chaussais mes sandales que j’avais à moitié cachées dans mes poches devant Sœur Cécile ; je montais dans la voiture blanche.
Durant tout le trajet, je sentais le soleil qui promenait ses rayons sur mon front et je fredonnais : « La la la les vacances ! Tous les jours à Beaujour, ce sera dimanche ! »
Quand je pénétrais dans ma chambre aux volets fermés, je respirais l’odeur de la confiture chaude de reines-claudes.
Vite ! Je me débarrassais du poids de ma valise ; j’allais à la penderie ; je décrochais ma robe à bretelles et à volants fleuris.
Devant le miroir, je dénouais en un seul geste mon chignon et je cachais l’épingle dans le tiroir de la coiffeuse. Je retrouvais mes cheveux longs, mes cheveux blonds.
Puis, je dévalais l’escalier ciré pour embrasser Flore, Alain, Cathou dont les doigts constellés de grains de farine se posaient sur mes joues. Le chat se frottait à mes jambes. Je l’accompagnais dans le jardin. Les senteurs des plantes saturaient l’air. L’herbe, un peu sèche, craquait sous mes pieds.
Au fond du jardin, la petite barrière était ouverte. Malgré l’interdiction, je sortais en cachette. J’entendais battre mon cœur. Je voulais précéder le bonheur.

Encore une fois, je n’ai pas changé dans ce témoignage l’ordre des différentes évocations qui traduit bien pour Berthe la progression de sa libération : à partir du moment où la cloche sonne, les étapes s’enchaînent et les différents motifs de la liberté retrouvée se succèdent (les sandales chaussées, le soleil sur le front, l’odeur de la confiture dans la chambre, la robe revêtue, les cheveux déliés, les baisers, puis le jardin et l’échappée…) Pour accentuer l’évocation de la délivrance, j’ai juxtaposé les propositions ; ce qui crée un rythme rapide à l’image de l’urgence joyeuse que devait ressentir Berthe. Le choix de certains verbes de mouvement comme « dévaler », « accompagner », « sortir » préparent le lecteur à la révélation finale de l’intention de Berthe (« Je voulais être en avance pour toutes ces choses joyeuses qui s’annonçaient ») que j’ai définie par une expression plus concise mais – je le pense – fidèle à ce qu’elle voulait vivre alors, à savoir « précéder le bonheur ». Aux verbes de perception employés par ma narratrice, j’ai substitué des notations sensorielles qui mettent précisément en scène le souvenir : « l’odeur de la confiture chaude de reines-claudes », « les senteurs des plantes », l’herbe sèche  qui « craquait sous les pieds ». En outre, j’ai voulu varier les expressions traduisant l’empressement avec lequel Berthe se métamorphose : « je dénouais vite mon chignon » devient « je dénouais en un seul geste mon chignon ». Enfin, je propose à Berthe de donner quelques détails qui apporteraient une dimension poétique à ce souvenir qui est de l’ordre de l’émerveillement renouvelé à chaque congé : c’est pourquoi j’ai choisi certaines expressions comme « les doigts constellés de grains de farine » ou encore des jeux sur des échos sonores : « mes cheveux longs », « mes cheveux blonds ». Je me suis efforcée de faire revivre, par ces images poétiques, un souvenir lointain et de le réactualiser pour atténuer peut-être la nostalgie toujours présente de Berthe. Le souvenir, ainsi, ne serait pas perdu. Le choix de mots littérairement précis pourrait en ranimer les sensations comme si Berthe les avait éprouvées hier…

Lors du prochain article, je relaterai la restitution de la biographie achevée à ma cliente.

A bientôt,

à la fenêtre des mots.

Géraldine Andrée Muller

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