Je suis le citron pressé de la vie
Je suis la houle des blés
les méandres des champs de colzas sous la brise
Je suis l’étoile à la fenêtre
la gouache séchée sur la robe verte
le ventre de l’épeire au centre de sa toile
Je suis la médaille
l’aurore
le fétu dans l’œil de l’Autre
la botte de foin bien rangée dans la grange de grand-père
Je suis la sucette de sucre d’orge
les cuivres du quatorze juillet
l’étincelle dans la corbeille
de pommes
au soleil
Je suis la crème à la vanille
la pâte à crêpe de Carnaval
la feuille d’arrière- saison
les ailes du papillon tigré
la jonquille du sentier
une mèche de petite fille
Je suis le pissenlit entre les rails
la couronne sur la galette des rois
les bulles de la limonade servie devant l’église
la croûte arrachée de la blessure
le sang de la mirabelle trop mûre
le teint après la crise de foie
la pluie de safran sur les mariés
Je suis le raisin un peu jeune
la prune déjà rouie
la moutarde de ma fureur
ce rire amer
la rouille qui monte à la grille
la première tache de cimetière sur la main de Claire
le feu follet qui court
à fleur de terre
Je suis ces ombrelles
le long du fleuve de Chine
la flamme de la bougie
sa cire fondue dans la coupelle
l’herbe fanée sous mon pas
la crinière léonine qui pourfend l’air
un peu de joie qui subsiste
l’enthousiasme parfois quand mes projets ont un avenir
le siège en osier de l’enfant
Je suis la lampe de chevet
les grains de maïs qui crépitent
sur le brasero de la plage
le rayon qui danse dans le flacon d’encre
le crépuscule sur les toits de Provence
le cœur de la mie tendre
les carreaux de la salle d’attente
le thé qui infuse près du cahier
le cadre de ce tableau de famille adjugé vendu
le jour qui fait refleurir la tapisserie de la maison vide
Je suis l’ultime explosion du champagne
la braise encore tremblante de l’espoir
ce qui pétille irradie puis s’éteint
les confettis de la fête jonchant la terrasse déserte
la luciole qui volette
dans sa frêle lueur
le sable mouvant du temps
l’épingle d’or du souvenir
dans la nuit de la mémoire
la lune penchée sur le chagrin
et mon propre point final
qui flamboie juste un instant
avant que je n’accepte
de le voir disparaître
irrémédiablement
emporté par la phrase
de ce poème
qu’il achève
de lui-même
Géraldine Andrée
