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Le livre idéal

Je veux lire le livre idéal,

c’est-à-dire

celui qui correspond depuis toujours à mon âme, celui qui évoquera l’éclosion du poème de chaque jour en moi et qui me fera la louange de la couleur des heures de ma vie.

Je déambule dans les couloirs des bibliothèques où tout murmure est interdit. J’entre dans les librairies des ruelles secrètes. J’explore le silence dans lequel j’entends le fin crépitement d’une reliure qui se décolle de la reliure voisine. Et il me semble être l’impuissant témoin de la mèche d’une bougie qui se brise avant que sa flamme n’ait pris naissance. Mon pas me mène jusqu’au cœur du quartier historique, où luit par intermittence l’enseigne d’un bouquiniste. Je pars en quête de mon trésor dans l’ombre épaisse qui recouvre les ors des vieux ouvrages laissés là, tout au bord du monde…

Pas la moindre étoile d’un mot n’éclaire tous ces titres qui me regardent.

En vain, je cherche dans leur couverture noire mon visage.

Il n’existe pas, hélas, ce miroir…

Mais je refuse de céder au désespoir.

De retour chez moi, je décommande le dîner avec l’amant

puis j’allume la petite lampe du soir,

et sur le cahier blanc

qui bruit comme une île au vent,

je commence à écrire la première phrase de mon livre idéal,

ce livre qui – je le sais,

en traçant patiemment les grandes lignes de la destinée de mon histoire –

me ressemblera trait pour trait.

Géraldine Andrée

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La traversée

Je m’attarde dans mon propre murmure. Alors que tout le monde est déjà couché, je reste là, assise à la table du jardin et, sous la bougie qui se consume doucement, j’ouvre mon journal intime et j’écris.

Un lecteur potentiel serait bien déçu. Il ne trouverait pas ce que j’ai vécu, expérimenté, les interdits que j’ai transgressés, mes peines de cœur du genre « Matthieu ne m’a pas regardée… »

Il entrerait seulement dans des pays qui ne figurent sur aucune carte, les étendues de fleurs de ma solitude, des paysages-états d’âme, comme dit ma professeure de français, les terres sans confins de mes sentiments.

Je n’ai que seize ans et je ne sors pas avec les copains. Je ne fume pas de joint, adossée à un mur de la rue en riant bruyamment. Je ne rentre pas tard au point d’inquiéter mes parents. Mais ceux-ci se font du souci autrement. Ma plume m’emmène hors de la maison ; le fil de mon encre m’éloigne de la vie quotidienne, faite de disputes et de rancœurs. ILS ne peuvent pas me rattraper car ILS ne savent pas où je me situe. Je rogne les marges. Mes nuits sont des pages vierges, des plages blanches sur lesquelles ma rivière dessine ses méandres lisibles pour moi seule.

Ma mère me crie :

-Va te coucher !

Pourquoi ? Je suis déjà dans un long rêve !

Je vois à ses yeux qu’elle a peur des rives secrètes que j’accoste, peur des secrets que je peux entrapercevoir à travers le regard des mots.

Et si c’était vrai ? Si ma traversée était définitive ? Si je passais de l’autre côté du miroir du réel ? Si je ne revenais pas de l’écriture ?

En écrivant dans ce journal d’adolescente, j’apprends aux autres à vivre sans moi.

Quelle aventure !

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de silence, Méditations pour un rêve, Un cahier blanc pour mon deuil

Te reconnaître

Une question me hante.
Si je te retrouvais, te reconnaîtrais-je ?
On dit que les défunts prennent souvent l’apparence
d’un papillon, d’une colombe…

Et si tu te décidais à me surprendre,
serais-je sensible à cette surprise ?
Tu pourrais, après tout,
être un flocon de neige sur ma joue,
cette poussière dans l’œil
qui fait jaillir des larmes
aussi brillantes que celles
de mon vieux chagrin
ou le baume d’un rayon de soleil
sur les lèvres sèches
de mon insomnie…

Tu pourrais être
simplement
le petit matin,
quand l’étoile
du Nord
laisse dans mon rêve
le souvenir
de son point
d’or.
Tu pourrais être encore
un crayon de couleur,
l’appel
de mon cahier blanc
à cinq heures,
la paisible respiration
du chien qui dort,
un laurier-rose
dont les branches
se penchent
par-dessus la clôture
du jardin interdit,
un tableau qui m’attire
dans une vitrine
– et voilà que je m’échappe
sur un sentier de printemps
en pleine ville,
guidée par l’ombrelle
dansante
d’une jeune fille
qui me fait signe
en se retournant
de temps en temps -,
l’ultime note
d’une symphonie de Mahler,
la brise qui me suit
derrière son feuillage vert,
un compliment espéré
depuis si longtemps,
un ami qui me revient de loin,
le seuil d’une maison
quelque part en Camargue,
un poème qui me parle
en silence,
une lampe d’enfant
dans ma solitude…

Mais peut-être
que tu ne serais rien
de tout cela
et que tu attendrais patiemment
que je te reconnaisse
au cœur
de mes habitudes,
comme, par exemple,
dans mon regard
que je pose
sur moi-même,
mon regard qui s’attarde,
chaque soir,
dans mon miroir,
mon regard devenu
plus doux,
plus clément
au fil des ans
et qui me dit
en souriant :

« Tu vois !
Ce n’est pas grave !
Tout passe ! »,

mon regard
qui, entre les battements d’ailes
de quelques secondes
de grâce
me montrerait
qu’en me voyant,
moi,
je te verrais,
Toi,
allumer en mon âme
la flamme
si frêle
mais si présente
de l’envie
d’être en vie
et d’écrire
jusqu’à la fin
cette vie-ci,
humble
comme le nouveau-né
tout nu.

C’est ainsi,
je crois,
que je te reconnaîtrais
car j’aurais la certitude
que tu renaîtrais
dans cette reconnaissance
de qui nous avons été
ensemble
et de qui nous sommes devenus
l’un sans
l’autre.

Géraldine Andrée

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Écrire et devenir

Pour écrire, je deviens ce que j’écris.

Pour écrire sur le chêne depuis longtemps arraché, je deviens sa sève qui transporte sa force jusqu’à la branche la plus haute.

Pour écrire sur le jardin à jamais interdit, je deviens sa plume d’oiseau qui ranime les herbes, sa goutte de rosée qui ressuscite toute la fontaine et par un mot, rien qu’un mot qui se fait fruit, le jardin est enfin rendu car je suis jardin pour toutes les feuilles à venir.

Pour écrire sur la poupée abandonnée Catherine, je deviens ses yeux bleus perdus dans le vague, son attente héroïque au fond d’une malle, son cœur de chiffon si tendre au cœur de l’enfance.

Pour écrire sur la maison quittée, je deviens le parfum de la chaude compote de reines-claudes qui se répand dans les chambres. Et c’est moi, ce pas qui invite l’écho dans le couloir où plus personne ne vient. C’est moi, le seuil que les défunts franchissent pour se réunir autour de la petite lampe.

Pour écrire sur le miroir détruit, je deviens les fleurs de fer qui l’entourent, son reflet où frémit une flamme de bougie, mon regard qui, en cherchant qui je suis vraiment, lui sourit.

Et en confiant au fil de l’encre tout ce qui a disparu, j’écris à la Vie tout ce que les absents sont devenus.

Géraldine Andrée

Photo de Cru00e8me Studio
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Écrire va changer ta vie

Écris ta vie telle qu’elle est. Et tu verras que, doucement, tandis que le fil de ton encre se dévidera, ce ne sera pas ta vie qui changera mais le regard que tu porteras sur elle. Tu la considéreras sous d’autres aspects. Tu repèreras ses angles morts et tu trouveras des solutions abordables pour chaque jour :

Géraldine Andrée

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La plume de la lumière

Aujourd’hui, elle a décidé d’écrire sa vie, non comme les autres la lui avaient prédite, mais comme elle l’avait choisie. Alors, elle s’est acheté à la papeterie Lotharingie un stylo aux reflets de lumière, pour noter dans l’espace de chaque page nouvelle ses projets et ses rêves, ses souhaits les plus chers, toutes les aventures qu’elle se permettrait, les expériences qui naîtraient de sa confiance en l’Univers. Elle ne demeurerait plus en arrière, retenue par les oracles d’autrui. Le stylo la ferait avancer vers la version la plus claire d’elle-même.

Visualisez votre stylo magique. Visualisez sa pointe, son coloris, l’encre qui passe par lui pour incarner votre vie sur le papier, dans ce texte qui prendra corps.

Qu’allez-vous écrire aujourd’hui pour devenir un peu plus ce que vous êtes promis à être ?

Géraldine Andrée

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Le poème oublié

C’est un poème
que tu avais oublié
au fil
de toutes ces années

et que tu retrouves
par hasard
en rangeant les tiroirs
de ton bureau,

griffonné à l’encre noire
sur un vieux papier
un peu froissé.
Tu le relis

avec l’appréhension
de le juger
niais ou – pire –
complètement raté.

Mais plus tu avances
sur ce frêle
chemin
qui enjambe

les lignes,
plus il te semble
que tu te reconnais,
et que tu avais rendez-vous

avec ton autre toi-même
aujourd’hui,
depuis la lointaine
journée

où tu as tracé
cet itinéraire
qui te mène
à ton ancienne vérité.

Alors, tu souris
à cette jeune femme
timide
que tu étais

et qui te fait signe.
Puis tu recopies
son poème
sur ton cahier actuel,

même si tu sais
que d’autres cahiers
le recouvriront
de leur pile

et qu’il deviendra
au fil des années
un poème
oublié.

Géraldine Andrée

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Écrire de la poésie

Écrire de la poésie, c’est découvrir l’amour inconditionnel.
Un mot est là, qui nous déplaît. On voudrait le changer, le remplacer par un synonyme plus éclatant, moins banal car ce mot nous paraît trop simple.
Mais c’est ainsi : même si on le barre, il revient car la nouvelle version du poème est moins émouvante que l’ancienne.
Le poème ne veut pas se laisser corriger pour satisfaire notre ego.
On ne peut retoucher certains traits d’un portrait sans en effacer définitivement le naturel.
Le poème est un visage qui nous regarde tels que nous sommes et qui nous dit:
Regardez-moi ! Regardez ce que je suis pour vous !
Regardez qui vous êtes à travers moi !

Géraldine Andrée