Publié dans C'est ma vie !, Cahier du matin, Le poème est une femme

Mon cahier d’adolescente

Je me souviens de ma solitude d’adolescente quand je tenais un cahier de poèmes juste pour moi-même. C’était un cahier grand format, à la couverture rouge et brillante.

Je me promettais d’y recopier chacun de mes poèmes proprement et définitivement.

Mais lorsque j’en relisais un au matin, il était rare qu’un vers ne me déplût pas.

Alors, je recommençais à écrire le poème. Je lui infligeais toutes sortes de formes, de tournures et de variantes.

A la fin, il prenait sa place au centre de la page et je collais en un feuillet les pages qui avaient servi à le faire naître pour que, plus tard, si jamais une main inconnue ouvrait par curiosité le cahier, elle ne vît pas ces preuves de mon labeur que je ne trouvais guère élégantes.

J’étais exigeante : le poème devait donner l’impression de s’être déposé spontanément sur la feuille comme un oiseau ayant réussi son vol.

Mais Dieu ne destina pas ce cahier à d’autres mains que les miennes.

C’était un cahier sans voix ni regard. Présent offert à un silence prolongé.

Toute seule à me lire, je feignais la découverte.

Je levais les poèmes dans le jour et j’appréciais la sveltesse de leur forme, le reflet d’encre de leurs mots où le soleil se mirait, comme dans une belle eau. Et si mes rimes sautillaient telles des jeunes filles de joie en joie, alors, j’étais fière.

Je posais le cahier sagement fermé sur la table, certaine de le retrouver le lendemain et d’y écrire un autre poème à défaire, à parfaire, au gré de ma volonté.

J’avais beaucoup de courage à l’âge de seize ans. Ce n’était guère facile d’être à la fois juge et partie de ma création. C’était un lourd secret que d’écrire sans rien lire à un auditoire, sans jamais rien montrer.

Mais les jours s’écoulaient ainsi. Je n’éprouvais pas le sentiment de les dépenser inutilement.

J’avais une conscience aiguë de ce que je faisais.

J’étais « celle qui écrit toute seule dans sa chambre ».

Les années ont passé.

J’ai envoyé plus tard mes poèmes à des concours littéraires. Beaucoup ont été primés.

Puis, j’ai tenu des blogs. Aujourd’hui, on trouve mon pseudonyme sur internet.

Et lorsque personne ne laisse une trace de son passage parmi mes textes, lorsque personne ne vient me lire, lorsque tout le monde se désintéresse de mes mots, je me console d’un souvenir.

Elle n’est pas si lointaine, ma solitude d’adolescente, quand je tenais un cahier de poèmes juste pour moi-même.

Ce cahier grand format, à la couverture rouge et brillante, m’a appris l’autonomie, l’indépendance par rapport au regard d’autrui.

Désormais, j’emploie les images que je veux sans me préoccuper de ce qu’un éventuel lecteur pourra en penser.

Je suis libre d’écrire ce que me dicte ma voix intime sans me départir de cette exigence personnelle qui me définit.

Je ne sais ce qu’est devenu ce cahier d’adolescente. Il s’est sans doute perdu au fil des déménagements.

Mais je n’oublie pas qu’il fut mon plus fidèle compagnon de vie.

Et que c’est lui qui m’a élevée à la hauteur de mon désir d’écrire lorsque je levais ses feuilles dans le soleil de mes jeunes journées, pour faire envoler peut-être les poèmes qui s’y étaient déposés.

Géraldine Andrée

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Tu es partie quand j’avais quatorze ans

Tu es partie quand j’avais quatorze ans.

J’ai senti que tu avais quitté ta terre lorraine pour l’immense océan à un instant précis:

celui où l’enseignante de Sciences Physiques qui ne m’appréciait pas particulièrement à cause de mon désintérêt pour la matière m’a regardée intensément. Au moment où je suis sortie de la classe, mon lourd cartable sur le dos, ses yeux m’ont suivie.

A mon retour chez mes parents, j’ai appris que tu t’en étais allée peu avant midi, alors que le cours s’achevait.

Tu es revenue cette nuit, comme tu le fais souvent.

Tu m’as laissée toucher ton chignon, blond redevenu, comme lorsque j’avais trois ans.

Je t’ai demandé pardon de t’avoir abandonnée pour aller vivre à D.

( Au matin, cette culpabilité s’est envolée tel un oiseau léger car tu es partie bien des années avant que je n’aille vivre à D.)

Tu m’as répondu en riant, d’une voix de jeune fille :

– Tu te dois de vivre ta Destinée !

Puis, tu m’as prise par la main et tu m’as promenée dans les lieux de ton ancienne vie, moi ta petite-fille retrouvée :

la métairie Mayer, entourée des champs de fleurs que tu traversais, à vive haleine, les jours de juin ;

le grenier à grains dans lequel tu lus toutes Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, l’aile d’un rayon de soleil tremblant sur l’une de tes mèches ;

le pensionnat du Luxembourg qui brida tes rêves du grand amour ;

le jardin où tu jouas pendant les grandes vacances avec ton amie Hélène à être Madame de Staël révoltée contre Bonaparte, pour un théâtre sous les étoiles ;

la baie d’Ostende dont les franges bleues sous la pluie te laissèrent un merveilleux souvenir ;

la maison de M. parée de lierre, celle du mariage et de la maternité, du silence et de la résignation alors que ton mari jouait aux cartes au café ;

puis la vaste et glaciale maison de l’exil pendant l’Occupation, et son auvent où se nichaient les hirondelles – leur joyeux retour marquait une année supplémentaire de guerre ;

le parc de Montmorency dont le chant qui s’élargissait comme une houle de feuillage en feuillage te consolait des peines et des privations ;

enfin le chemin du retour, la belle allée blanche qui te mena sur le seuil de ta porte ;

la cuisine ensoleillée des matins de dimanche ; la salle à manger et ses napperons de dentelle ;

plus tard, la chambre sombre où tu recevais ton insuline, tous les soirs à cinq heures.

Avant de partir, tu as regretté de t’être mariée.

Je vis la vie dont tu rêvais : libre, autonome, indépendante.

L’écriture demande qu’on lui consacre du temps.

Je ne me souviens pas quand tu as lâché ma main et que tu t’en es retournée vers ce pays qui m’est interdit tant que je vivrai.

Je me suis retrouvée seule, soudain, dans mon rêve,

mais avec cette certitude évidente comme l’aube :

ma Destinée est d’écrire sur ta Destinée,
faire de ta vie une trace
qui me mènera, c’est certain,
vers l’immense océan

de la compréhension
de nos deux destins
à la fois si différents
et communs.

De Toi à Moi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Cahier du matin

Le chemin inconnu

Je ne sais pas
ce que je vais écrire
en ce jour
d’Aujourd’hui.

Sait-on
ce que l’on rencontre
au cours
d’une promenade ?

On peut y croiser
un enfant,
un animal,
une pierre de couleur,

un jouet oublié,
la lueur d’un insecte,
une nouvelle espèce
de fleur,

un oiseau blessé
à recueillir
dans la paume
de ses mains…

J’ignore
ce que je vais écrire.
Le poème
est un chemin

qui mène
à tous les instants
avec lesquels
je n’ai jamais rendez-vous,

mais dont je reconnais
toujours
l’importance
et la première note

que je prends
sur mon carnet blanc
est vive
comme le météore

d’une surprise

J’ignore
chaque jour
ce que je vais écrire.

Voici
le seul titre
certain
par lequel

je commence,
ce matin,
mon voyage
à travers la page :

Aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Le journal de mes autres vies, Mon aïeul, mon ami.

Mon passé

Je suis allée voir le film Dunkerque. J’ai assisté à la fureur, à l’Apocalypse, au sacrifice de tant d’hommes alors que sous le ciel d’un bleu pur, la mer scintille de toutes ses paillettes au soleil.

J’ai rêvé, il y a quelques nuits, que je retrouvais Dunkerque où j’ai vécu pendant sept ans. Je parcourais la ville, je revoyais ses briques rouges, ses terrasses, ses maisons à Malo. Je louais une petite chambre. Par la fenêtre, j’avais rendez-vous avec la mer bien qu’elle et moi, nous ne nous soyons jamais réellement quittées.

J’en garde la mémoire avivée par d’autres mers telles que la Méditerranée.

Il me souvient d’avoir demandé à mon père, un soir d’hiver, quand j’étais petite, à quoi ressemblait Dunkerque. Mon père me répondit que ce n’était pas une ville folichonne. Elle avait été entièrement détruite sous les bombardements, puis reconstruite avec des bâtiments identiques. C’était surtout un port industriel, où l’usine Sollac – dans laquelle mon père travaillait aussi, à Florange – était en plein essor.

Qu’importe ! Ce nom, Dunkerque, me faisait rêver.

Un jour, par le plus grand des hasards – mais la destinée revêt souvent l’apparence du hasard, selon Einstein -, j’ai retrouvé, adolescente, un cahier brun aux pages jaunies, sur lesquelles courait une écriture fine, régulière, appliquée, à l’encre noire. C’était le Journal de Guerre de mon grand-père qui a fait la bataille de Dunkerque. Il y était inscrit le numéro de son régiment d’infanterie : le quarante-troisième.

Sur le sable blanc mouillé par la marée montante, j’ai suivi, pieds nus, les traces des bottes de mon grand-père.

J’ai posé le même regard que lui sur les dunes battues par les vents.

Comme lui, je me suis avancée vers le fouet des vagues. Je me suis très peu baignée dans cette mer que je trouvais excessivement froide. Mon grand-père, en revanche, y a trempé en grelottant tout son uniforme.

L’azur entre les pluies était d’un bleu si intense qu’on aurait voulu y disparaître. Pour mon grand-père, c’est d’un tel bleu innocent que pouvait surgir la mort, transportée par le météore d’un avion bombardier.

Mon grand-père a été sauvé. Il fait partie des miraculés qui ont été évacués en Angleterre. Il a vu les falaises du Dorset avant moi qui y ai accosté en tant qu’étudiante.

Dans l’album des aïeux, il pose, vêtu de son uniforme du Quarante-Troisième Régiment d’Infanterie, sur une photographie pâlie, avec ses camarades rescapés. Je l’entends rire aux éclats dans le silence de l’image.

J’ai une collègue et amie qui a vécu comme moi à Dunkerque. Elle y retourne souvent. Elle me parle des vagues qui cinglent les hanches, des gifles du vent – du ravissement que provoque la témérité des éléments.

Certes, il n’est rien de plus facile pour moi que de me rendre à Dunkerque. En TGV, j’y arrive en trois heures.

Mais j’ai peur. Peur du retour des anciens visages, de mes vieilles histoires d’amour achevées, de mes douleurs, de mes bonheurs aussi. Peur du violent mystère de mes émotions dues à un karma qu’il me fallait courageusement traverser.

Peur de mon passé dont il me semble qu’il est devenu une vie antérieure.

Pourtant, je possède un autre passé, bien avant que je ne sois née, un passé qui m’appartient tout autant que celui de ma propre vie, le passé de mon grand-père qui a remporté la victoire pour la Vie.

Un jour, je répondrai à l’invitation de mon rêve d’il y a quelques nuits.

La petite chambre à Malo m’attend.

Après que j’aurai tourné la clé dans la serrure et que la porte se sera ouverte, je m’approcherai à pas lents de la fenêtre. Quelle que soit l’heure, je serai à l’heure au rendez-vous, celui de la rencontre du bleu qu’a traversé courageusement Pierre.

Je laisserai monter dans ma mémoire la mer de mon Grand-Père.

Géraldine Andrée

Le journal de mes autres vies

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Après la mort du chat

Après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

Le lendemain, le soleil jouait à semer ses billes d’or dans la vigne.

Les ombres du marronnier dansaient sur les pages du livre qui s’agitaient dans la brise comme le jour précédant le drame.

Une semaine

après la mise en terre

du chat,

ma mère disposait les mirabelles fraîches sur la pâte feuilletée. La rentrée de septembre approchait. Il fallait songer aux feutres et aux protège-cahiers. La véranda était toute dorée les après-midi comme lorsque le chat faisait la sieste avant d’aller chasser les souris.

On s’attendait encore, bien sûr, à l’entendre miauler aux encoignures, à le voir bondir de l’ombre pour se lover au coeur du fauteuil. On se demandait quand il surgirait pour attraper le fil lumineux du crépuscule qui ondulait sur le carrelage.

Mais on se rendait vite à la raison.

Il n’y avait plus de chat à la maison.

Tous ceux que l’on aime sont de passage.

On s’est déshabitué à prononcer son prénom. On a rangé son collier rouge dans une boîte en carton. On a perdu le souvenir de sa tache grise derrière l’oreille et de ses grattements inquiets lors des orages.

Le chat s’en était allé à pas de velours, à pattes de silence. 

Les nuits d’automne, elles, sont revenues sans notre chat. Le seuil de la porte demeurait muet dans les frimas.

Le haut de l’escalier n’annonçait plus l’odeur de sa fourrure mouillée par les pluies.

Il fallait réussir le prochain contrôle, équilibrer les plans dialectiques, élaborer les fiches d’étude.

Le chat avait à jamais changé d’adresse. Il avait cessé d’habiter, par une aube d’été, ma solitude.

Le cours des jours

a doucement éloigné comme une voile

sa flamme blanche

vers ce bleu qui sépare les étoiles.

Et puis,

par un matin de dimanche comme Aujourd’hui,

où je me suis dit que j’aurais bien aimé passer mes vacances dans la grande maison de l’enfance, retrouver les livres sous l’arbre, les tartes aux fruits, tout le jardin qui luit,

j’ai entendu crépiter un taillis.

Une flamme blanche dans le soleil a  bondi sur mes épaules pour s’enrouler sur mon coeur.

Un souffle familier prolongeait mon souffle comme si cela eût été une évidence depuis toujours.

Le cours des jours avait ramené de ce bleu entre les étoiles le feu bonheur.

Félix était enfin sorti de sa cachette. Il avait élu mon âme pour son nouveau séjour.

Déjà, il se pelotonne sur mes poèmes à naître, coussins devenus près de la Fenêtre.

Vingt ans après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

 

Géraldine Andrée

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Les printemps de Montmorency

Tu as vécu quatre printemps sous l’Occupation, à Montmorency.

Quatre printemps qui te faisaient prendre conscience du temps que durait ton exil mais qui adoucissaient ce dernier.

Un matin, par surprise, le temps apportait le présent des beaux jours.

Tu sentais en ouvrant les fenêtres des chambres la légèreté de l’air et l’amplitude de la lumière.

Mais dans ta maison, c’était toujours l’âpre hiver aux draps mouillés et aux tapisseries suintantes.

Alors, tu confiais tes enfants à Grand-Père et tu partais faire une promenade dans le parc de Montmorency pour te réchauffer.

Déjà, les premiers bourgeons éclataient. Des chants d’oiseaux formaient autour des cimes un collier dont tu entendais les perles tinter, remuées par la brise.

Un anneau d’or s’élargissait dans le ciel : c’était le soleil qui faisait sa promesse.

Le carillon de Serqueux égrenait dix notes claires qui vibraient dans l’air comme à travers du mince verre.

Un souffle qui venait de plus loin qu’Offremont annonçait les premiers parfums des plantes qui préparaient secrètement leur épanouissement.

Certes, le col autour de ta gorge n’était pas de trop mais la perspective des promenades douces dans le bleu futur du soir de la Saint Jean te réchauffait.

Bien sûr, toi et tes proches auriez encore le ventre creux… Tu avais néanmoins l’espoir que les blés donneraient à ton foyer un pain plus tendre et qu’il y aurait quelques légumes supplémentaires pour la soupe, en échange des tickets de rationnement car on disait à la radio clandestine que l’ennemi cédait chaque jour du terrain.

Les printemps sous l’Occupation à Montmorency étaient aussi beaux que les printemps libres de jadis : le même feuillage qui change de reflet lorsqu’il se balance, la même herbe au vert nouveau, les mêmes trilles d’oiseaux.

La nature ne fait guère de différence entre le malheur et le bonheur humains. En elle demeure inscrit le fidèle retour à l’abondance.

Cela fait longtemps que tu es rentrée dans ton éternel printemps.

Parfois, en rêve, tu m’envoies des messages à vol d’oiseau d’un grand jardin.

Et avant que je n’aie le temps de les décacheter – et de me réveiller -,

j’en lis la provenance écrite d’une main vive :

le Jardin d’Amorency

où tu me donnes rendez-vous

lorsque j’aurai honoré

ma grande promesse de vie.

Géraldine Andrée

De Toi à Moi

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La faute

Ma grand-mère me dit en rêve que ce n’est pas de ma faute si mon père – son fils – est « comme ça ».
Ce n’est pas de sa faute non plus.

C’est de la faute à l’Occupation.

Il a fallu s’exiler, quitter la belle maison sous les glycines et voyager en entendant siffler les avions et les bombes.
Il a fallu dormir dehors, à la merci des bombardements alors que la lune brillait d’un éclat d’or.
Chaque distance supplémentaire était un risque de mort.

C’est de la faute à la guerre.
Je n’étais pas née, alors.

Il faisait si froid dans la maison de M. La glace bloquait les volets jusqu’à midi, l’heure où l’on pouvait les entrouvrir un peu.
Des fleurs de givre éclataient sur les vitres intérieures. Il était nécessaire de dormir avec un manteau, un bonnet, des gants et des briques chaudes sous les draps.
Dans chaque pièce, on voyait s’ouvrir la corolle de son souffle blanc.
Chaque chambre était une petite Sibérie.
Les mains risquaient des engelures. Impossible d’écrire, de faire ses devoirs : les doigts étaient gourds. Les jambes bleuissaient.

Mon arrière-grand-père coupait du bois mais celui-ci était mouillé. Le feu ne prenait pas. La neige fondait en grandes mares sur le sol.
Quand un miracle survenait après une attente infinie, annoncé par le crépitement d’une étincelle, toute la famille se serrait autour des quelques flammes frêles du poêle.

Bien sûr, les beaux jours revenaient toujours, avec leurs jeunes fleursleur foin flamboyantleurs feuilles chantantes, leurs ombres douces.
Mais les beaux jours n’amenaient pas à manger.
L’hiver avait été si dur et long que la récolte était maigre dans les corbeilles.

Pour les crêpes, on se contentait d’une farine dure et sèche, de pommes de terre fades, de pâtes dures, de rutabagas écoeurants, de « biscuits de chien » que les gamins se lançaient comme des balles.
Le pain, noir, se mesurait en tickets de rationnement.
Le café n’était que de l’eau jaunie et le lait se caillait vite.

Ma grand-mère me dit dans mon rêve, à l’aube :
Un jour, nous avons été hébergés sur la route de l’exil. On nous a servi de l’eau du puits, du pain rassis, du café et ce fut pour nous la manifestation d’une grande générosité.
Sur notre couche d’une nuit, nous étions en sécurité. Nous avions gagné douze heures supplémentaires de vie.

Tout cela, c’est de la faute à la Guerre.
Ce n’est pas de la faute à ton père s’il est « comme ça », avare en sentiments.

Géraldine Andrée

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La Baguette Magique

Je me souviens :

Un après-midi de printemps, je me confectionnai une baguette magique. Je devais avoir sept ans.

Je la fabriquai avec une baguette de coudrier que j’avais recueillie dans le jardin.

Je l’entourai d’un papier rouge aux reflets dorés qui avait enveloppé un cadeau de Noël et je fixai à l’un de ses bouts une étoile que j’avais découpée dans du papier blanc et coloriée en vert éclatant.

Ma baguette avait fière allure : bien dressée devant mes yeux, elle brillait de tous ses feux comme le sceptre d’une reine. A n’en pas douter, elle était magique. Il suffisait simplement que j’apprisse comment l’utiliser.

Alors, je baissai les paupières et, dans la nuit de mes yeux clos, je me concentrai : je fis remonter ainsi de ce mystérieux voyage des formules venues du plus lointain pays des contes.

Je récitai ces dernières dans un lente incantation que j’accompagnai d’une danse envoûtée, ma robe de laine se déployant en large corolle autour de mes cuisses :

– Abracadabra ! Abracadabri ! Gloubiglouba ! Gloubagloubi ! Je veux que l’armoire de ma chambre se transforme en Royaume des Fées !

Puis je me tus. Je n’avais pas imaginé comment serait ce Royaume des Fées. Je laissai à la Baguette Magique le soin de tout créer. Il y aurait peut-être une fontaine d’eau si claire que le soleil s’y mirerait, et des fleurs au bord de la vasque de pierre, et une ondine s’y reposant…

Mais je n’avais pas formulé précisément l’objectif de mon désir. Peut-être y souhaitais-je aussi des plateaux de friandises, de gâteaux à la crème que me serviraient de nouveaux parents, les vrais.

Je pensai qu’il faudrait un peu de temps pour que Le Royaume des Fées apparût dans l’armoire. Je ne me préoccupai pas comment il allait naître, s’il sortirait doucement, masse informe, du bois qu’il me semblait entendre déjà craquer, pour devenir une île merveilleuse au milieu de mon enfance, ou s’il serait là, offert comme une évidence, comme une feuille déposée par un souffle de printemps.

J’étais en revanche certaine que la Baguette Magique avait besoin de ma patience pour être efficace.

Je contins ainsi mon agitation et descendis avaler mon goûter. Pendant que j’étalais le miel blond sur mes tartines, je songeais avec satisfaction au superbe travail que devait réaliser la Baguette Magique.

Puis, je montai dans ma chambre avec un certain recueillement. Je m’arrêtai devant l’armoire, le cœur battant. Pas un bruit. Pas un pépiement d’oiseau à l’intérieur, pas le moindre bruissement d’eau… Le silence me réservait jusqu’à l’instant ultime sa splendide surprise. J’attendis encore quelques secondes et, assourdie par le rythme du sang frappant mes tempes, je tournai la clé dans la serrure.

Les deux portes s’ouvrirent en grinçant, comme toujours.

Et, comme toujours, les draps de ma mère étaient sagement alignés sur les étagères, exhalant une odeur de lavande sèche.

Je ne me remis pas de cette amère déception. Je me sentis trahie. Je pleurai longuement, ma tête au creux de mon coude.

Je ne sais plus comment je me séparai de ma Baguette Magique. Je la chassai de mon cœur et ma mémoire l’abandonna pendant longtemps. Ma raison la fit s’évanouir avant qu’elle ne fût livrée à elle-même, dans un coin d’ombre de la maison.

Je renonçai à y avoir recours. Je ne lui demandai plus rien et me résignai.

Ainsi, quand à l’âge de vingt ans, je rejoignis mon amant exilé dans une ville froide et pluvieuse d’Angleterre, que j’endurai pour lui un mal de mer de sept heures et que celui-ci me reçut, contrarié parce qu’il avait oublié ma visite et que visiblement j’entravais ses projets, j’ignorais combien je possédais mon propre pouvoir. Pas un instant ne me vint l’idée que je pouvais quitter ce port venteux et gris pour aller visiter, seule, une ville plus accueillante, étoilée de vitrines d‘or, rompant par la même occasion avec mon amant qui ne m’aimait pas.

J’avais renié la Baguette Magique. Par conséquent, je me reniais moi aussi.

Et puis, après des heures de lecture, des années d’apprentissage, je découvris que la Baquette Magique ne s’était pas évanouie comme je l‘avais longtemps cru, qu’elle ne disparaîtrait jamais, que, si je le désirais, je pouvais la réutiliser avec une intention plus précise et qu’elle ne m’en voulait pas de l’avoir abandonnée car c’était moi que j’avais abandonnée en vérité.

Cette Baguette Magique était la Parole.

Par conséquent, j’appris à parler avec discipline, à formuler clairement et fermement ce que mon cœur souhaitait :
– S’il te plaît, Baguette Magique ! J’aimerais retrouver l’album de photographies des dernières vacances !
Ou :
– Si seulement, Baguette Magique, j’avais des nouvelles de mon amie Nadine !
Ou encore :
– Ce serait bien, Baguette Magique, que je réussisse cet examen !

Et je retrouvais l’album des vacances ; Nadine était disponible pour boire un café.

Le jour de l’examen, le sujet distribué me déplut. Je faillis quitter la salle.

C’est alors que m’apparut la Baguette Magique de mon enfance, vêtue de sa robe d’or, couronnée de son étoile ; elle prit miraculeusement la parole comme dans le Royaume des Fées décrit dans les contes:

– Allons ! Rien n’est perdu !
Je débouchai mon stylo plume, rédigeai mon devoir pendant sept heures et réussis l’épreuve.

Aujourd’hui encore, je n’ai pas fini de découvrir tous les pouvoirs de la Parole Magique.

Mais je sais que la Malicieuse a plus d’un tour dans son sac.

Je sais aussi que la Parole Magique demande à ce que je sois persévérante dans ma vie, fidèle envers mes désirs, précise dans l’expression de ma volonté, loyale avec mes mots ;

et surtout, je sais qu’elle ne fonctionne que si j’ai la foi
en mon cœur,
car c’est là que demeure
à jamais
le Royaume des Fées.

Géraldine Andrée
Le 22 Octobre 2015
Mon Enfance

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Je devais avoir un frère

Je devais, jadis, avoir un frère.
Un frère avec lequel jouer, courir, rouler dans les herbes de l’été, sauter à la marelle, aller à la fac plus tard.
J’ai souvent eu un frère.

Au Moyen-Âge, j’avais un frère borgne, excellent forgeron.
A la Renaissance, j’avais un frère qui m’accompagnait à la bougie, le soir, dans les sombres couloirs.
Au XVIIIème siècle, j’avais un frère qui m’emmenait haut dans les arbres. Un matin de juin, je suis tombée et je me suis cassé le poignet.
Sous Napoléon, j’avais un frère qui m’apprenait à lire Sénèque et Cicéron.
Je devais encore avoir un frère dans cette vie-ci.
Un frère m’était destiné.

Cela devait faire quatre mois bien ronds.
Comme moi, je l’imaginais blond.
Dans la lumière d’un matin de juin, je me suis aperçue que ma mère n’était pas bien.
Il y avait quelques gouttes rouges entre le salon et la salle de bains.

Hop ! Ni une ni deux ! Pour me cacher les yeux, on m’envoie chez Pépé-Mémé dans la grande maison entourée de roses et de glycines. Assise au bord de la vasque, je berce ma poupée préférée. Je l’allaite avec une poitrine absente. Je l’habille avec un pantalon de laine blanche.

Quand ma mère est revenue me chercher, elle était pâle.
Pour ce qui était arrivé, il n’y avait ni nom, ni phrase.
Pour mon frère, pas de prénom.
Pas de case sur le livret de famille.
Pas de visage dans un mot.
Plus de place.
Même pas une place vide.
C’était trop tôt et déjà trop tard.

La vie s’écoula dans le creux des jours. Je jouais seule jusqu’à ce que ma soeur naquît. Avec elle, ni roulade, ni marelle.
Que des chamailleries. Et un sentiment d’étrangeté.

Il est des frères qui vous sont destinés et qui pourtant sont voués à ne pas venir. Qui se perdent en route et qui vous font vivre l’exil.

C’est ainsi. Sans lui, j’ai appris l’indépendance, l’autonomie. A jouer au jeu très sérieux de la vie. A consentir à perdre plutôt qu’à gagner pour progresser en tant que femme.

Pendant toute mon enfance, je me suis culpabilisée. J’ai cru que mon frère s’était envolé parce que la fenêtre de ma chambre était ouverte.

De temps en temps, mon frère entre par mon cahier ouvert et il m’envoie un signe à travers la fenêtre de ma page.
Il est venu au galop sur une phrase.

Dans l’espace des lettres rondes, il me regarde.
Il ne prévient pas quand il arrive. Cela peut être un jour comme aujourd’hui.

Puis il repart en voyage pendant qu’ici, je fais naître les mots de la Vie.

Géraldine Andrée 

Le poème est une femme

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Le chemin des étoiles

Après le repas, la nuit éclate en mille musiques et étincelles de fête.

Tu noues tes cheveux en chignon que tu attaches avec un papillon d’or.

Ensemble, nous traversons les rondes du rock, les déhanchements de la salsa, les saccades du cha cha cha, les ondes de la valse.

Puis, nous prenons le chemin de la jetée.

Le bleu de la nuit tombe sur nos épaules.

La brise du large fait sonner un collier de baisers à l’échancrure de nos robes.

Nous sentons avec délice qu’il est tard. 

Nous mesurons la profondeur de ce moment au calme qui nous enveloppe.

Au rythme de notre marche, les notes et les rires s’éloignent.

Le silence nous gagne.

Le pas de l’une devient sous le regard de la lune l’écho de celui de l’autre.

Lorsque le souffle des vagues est proche comme celui d’un amant conquis, nous savons que nous sommes arrivées.

Tu as, comme à chaque fois, le réflexe de lever la tête.

Une invisible et talentueuse couturière a piqueté le tissu de la nuit d’une myriade de chas d’aiguilles.

Tu me dis : C’est notre vêtement de fête, ce ciel ! Regarde comme il nous est offert ! Il est à la taille de notre âme, je crois !

Je me contente de sourire et de me pencher sur la rambarde en te tenant la main.

Les lampes du rivage brillent à l’envers.

Leurs lueurs se fragmentent toujours et encore

pendant que les mains de la mer bercent leurs reflets.

Et il me semble, alors,

qu’un songe réciproque

nous emmène ce soir, loin, 

dans le ventre clair

de l’Univers.

Géraldine Andrée