Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi

Ensemble

Tu me demandes :

-Et si on allait par là ?

Ensemble, nous prenons ce chemin tout bruissant du souffle des feuillages.

Et c’est comme si une main invisible froissait doucement une large étoffe autour de nos visages.

Nous nous donnons des nouvelles réciproques.

Tu me parles de ton mari qui se rétablit lentement, de l’aînée qui cherche sa voie, de la deuxième qui est partie en Amérique et du cadet qui tarde dans l’adolescence.

Moi, je te confie mes rêves, mes attentes, mes espoirs – et mes déceptions aussi, comme ce grand projet de coeur qui n’a pas réussi, par exemple.

Je t’entends qui soupires :

-Que le temps passe !

Et quel immense pari que de vivre !

Je suis bien d’accord.

Au rythme de nos pas, les mots meurent et renaissent.

Maintenant, nous sommes tellement plus proches !

Nos épaules se touchent presque…

Le souffle des feuillages se fait plus fort.

Il devient un chant d’or dont nous occupons la corolle.

J’ignore laquelle dit à l’autre :

-Faisons quelques pas encore !

D’ailleurs, le chemin se prolonge de seconde en seconde.

Il me semble que nous marchons dans un songe,

que seule, cette promenade, désormais, nous importe

avec sa suite d’instants

qui nous attendent patiemment.

Et c’est ensemble

que nous rentrons alors

dans un vaste silence

où l’on se comprend.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

L’héritage

Je n’ai pas hérité de la grosse pendule d’or, du profond buffet, des tasses en porcelaine de Chine, du tapis persan, des napperons en dentelle.

Mais j’ai hérité

de ton art de lire les yeux des animaux,

de ton goût pour les fleurs séchées en hiver,

de ta sensibilité pour les bleus du crépuscule derrière la colline,

de ton don de silence au milieu des conversations,

de ton amour des sources, des arbres et des oiseaux,

de ta profondeur où s’entend l’écho de toute émotion,

de ton écoute absolue d’une note de Chopin suspendue comme une lueur dans une goutte,

de ta faculté d’espérer quand les jours sont difficiles,

de ta prière secrète du coeur,

de ta connaissance du temps de l’Être, très différent du battement des secondes,

de ton pas lent,

de tes gestes qui préservent l’enfance de la lumière,

de ta connivence avec l’ombre de la chambre,

de ton éclat de rire frais comme une averse de printemps,

de l’éveil de ton oeil pour les couleurs mêlées de chaque jour,

de la grâce de ton abandon au vent venu de la mer,

et de l’élan de tes mots,

Mon Dieu, tes mots

qu’on dit oubliés, feus, disparus

mais qui courent

encore et toujours

comme les étincelles d’une rivière

destinée à une embouchure

inconnue.

Je crois

que j’ai hérité de ta foi

qui, quelles que soient

les circonstances,

ne se remet plus en doute.

Tu vois,

en vivant jadis,

tu as laissé en moi

ta trace.

Et mes pas

prolongent

ta route.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Ton sentier

Je vois ce sentier tout bordé de feuilles et qui sautille de soleil en soleil.

Je n’y ai jamais cheminé mais je te vois, toi, y faisant tes premiers pas – petite fille en robe d’organdi, trébuchant parfois et vite rattrapée par le bras de ton père.

Plus tard, tu fais sonner sur les cailloux tes escarpins dorés. Tu es de retour du pensionnat du Luxembourg. C’est le début d’un long été bleu.

Plus tard encore, tu arrives du perron en robe de bal. André t’attend dans la lumière blonde du crépuscule. Vous allez danser, enlacés, toute la nuit. Quelques semaines après ce soir de fête, sonnera le tocsin de la guerre.

C’est sur ce sentier que te surprendra le destin : une enveloppe blanche cachetée sur le deuil de ta vie. André est mort lors de l’offensive en Russie.

Ce sentier de tes jeunes années, tu l’as emprunté tous les jours avant ma naissance.

Si je revenais, un beau jour, là où tu as vécu, il me serait interdit derrière la grille close. Il n’est plus temps.

D’ailleurs, les traces de tes pas se sont effacées à jamais. Tant de feuilles sont tombées.

Mais je vois souvent ce sentier sautillant de printemps en printemps quand j’écris.

Et, tu vois,

en avançant mot après mot dans le récit de ta vie,

j’y chemine moi aussi.

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Dédicace

Le soleil

du jeune

printemps

éclaire

la chaise

où jadis

tu étais assise

pour écrire.

 

A Toi

qui as traversé

le temps

et qui demeures

maintenant

tout en haut

du silence

bleu,

 

je veux

dédier

ce poème

des jours

qui élargissent

leur page

d’or

à l’endroit

 

de ton absence.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Non classé

Le voilà,

Le voilà,

ce journal de la Lumière,
ce cahier des jour clairs
tout enveloppé
dans sa couverture douce,

et qui se prête
à merveille
au geste
de la découverte,

à l’index qui le feuillette,
ce recueil
de quatre-vingt dix paysages
qui vous emmènent

vers l’infini mystère,
au-delà de l’échancrure
bleue des pins,
à l’embouchure

du souffle
de la mer.
A cette heure,
la grâce

d’une lumière neuve
touche
les bords de ses pages
comme un rivage.

Je souhaite
qu’il s’ouvre
chaque jour
comme une fenêtre

sur le matin
méditerranéen
qui se lève
dès qu’on le rêve.

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Traces découvertes

Je détache

les pages

d’un vieux livre

que tu écrivis

après l’épreuve

de La Guerre.

Et sous

la lame

du coupe

papier,

les feuilles

jaunies

de tes mémoires

craquent

comme

des feuilles

d’automne

au fur

et à mesure

que j’avance.

 

Il me semble

qu’il n’est

pas trop tard,

que je reviens

à temps

pour montrer

à qui

veut les voir

les traces

d’une aïeule

oubliée.

Telle

est ma vie :

un chemin

destiné

à suivre

mot

après mot

ta vie

comme une succession

de pas

que les feuilles

de la morte

saison

auraient

trop longtemps

recouverts ;

et en écrivant,

révéler

l’empreinte intégrale

qu’ils ont laissée

pour nous

tous,

passants

dans la Vie.

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !

L’été d’un autre temps

Tu te souviens de cet été-là ?

On arrosait nos jambes couleur d’ambre avec l’eau dédiée aux fleurs.

Tu portais l’arrosoir un peu plus grand que toi en vacillant puis tu versais sur mes chevilles l’ondée fraîche de la matinée.

Je jouais à me cacher derrière les herbes hautes pour que tu ne me retrouves pas avant la fin du jour.

Pendant ce temps, je déchiffrais la parole des arbres. Du royaume de leur ombre bleue, j’étais la reine.

Parfois, l’une de ces conversations secrètes allumait en moi la cascade folle d’un rire qui me trahissait. Alors, tu pointais ton doigt entre les épis jaunes en t’exclamant :

-Méchante ! Te voilà !

J’avais perdu mon pari jusqu’au lendemain.

Oui, tu te souviens…

Cet été était le nôtre.

Pourtant, il paraît si lointain qu’il appartient désormais

à un temps tout autre.

D’ailleurs, s’il nous était accordé le miracle

de son ancien soleil,

serions-nous pour son éclat

encore pareilles ?

 

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi

Joues roses sur ciel bleu

C’est un ciel bleu de crépuscule aux nuages roses.

Il ressemble, ce ciel bleu d’aujourd’hui, aux ciels de mon enfance :

celui que je voyais de la terrasse de ta maison à Metz quand les notes des oiseaux perlaient dans le silence du jardin ;

celui qui s’étendait au-delà de la colline où chantait l’angélus que tu as tant célébré dans tes cahiers ;

celui qui entrait par la fenêtre ouverte, les fins de dimanche de mars où il fallait se quitter dans un dernier baiser ;

le ciel de ton vaste miroir sur lequel apparaissait ton visage et que le voile noir de la cécité t’empêchait de voir, les ultimes années.

Il paraît que le soir précédant ton départ, tes joues se sont rallumées et qu’elles ont pris la teinte joyeuse des roses sauvages.

Le soir suivant, elles étaient feues.

J’aime croire, en ce premier soir de printemps, que ces nuages roses sont tes joues qui s’éclairent pour moi, pour que j’entretienne ma foi en la Vie et que j’élargisse ainsi mon espace, comme les ciels bleus de jadis que je contemplais de chez toi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !

Mon cahier bleu

J’avais pendant mon adolescence un cahier bleu que je retrouvais à chaque période de vacances.

C’était un cahier surligné de la marque Majuscules au papier épais et brillant.

Dans ce cahier secret, je me sentais en sécurité. Je le considérais comme un refuge, un espace de non jugement.

A la différence des autres cahiers intimes – mal tenus car j’y écrivais mes propres poèmes, et jamais satisfaite de mon oeuvre, je gribouillais, raturais, griffonnais, rayais, réécrivais en dessous des vilaines rayures et des flèches hésitantes… -,

ce cahier était propre, constellé de lettres fines et sûres.

Forcément. J’y recopiais des paroles de chansons de Charles Trenet, Jean Ferrat, Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel à partir des Collections Seghers consacrées aux chanteurs dits « à textes ».

Là, je ne me tourmentais pas avec le choix des mots ou le rythme des phrases.

Le texte coulait de source. Je me laissais porter, au fil de l’encre, par le frottement de la  plume sur les pages.

Je savourais les vers pour eux-mêmes. Je m’y abandonnais comme sur une balançoire. Je buvais à la source de la poésie initiale destinée au chant depuis le début de l’humanité.

Je recevais l’essentiel.

Quand j’écrivais dans ce cahier bleu, je me sentais singulièrement douée pour le bonheur.

La paix m’était enfin accordée.

J’ignore où cette petite anthologie d’adolescente demeure. Je crois qu’elle s’est perdue au fil des années. Peut-être a-t-elle été jetée au cours du Grand Déménagement.

Il m’arrive d’éprouver une profonde nostalgie pour ce cahier.

Mais lorsque j’ai l’occasion d’écouter les paroles des chansons de Charles Trenet, Jean Ferrat, Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel,

je sais que j’ai eu l’inestimable chance de suivre avec ma plume

pendant mon adolescence

leurs paroles à la trace.

Aujourd’hui, je rends grâce par ce petit texte sur mon blog peu lu

à mon Cahier Bleu Majuscule

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi

Ma promenade avec toi

J’aimais me promener avec toi.

Comme tu allais doucement avec ta canne, nous avions le temps

d’écouter les oiseaux s’appeler et se répondre de bleu en bleu dans le soir,

de voir arriver le murmure du vent sur nos visages,

d’entendre craquer les grains du sentier,

de sentir voguer les parfums portés par les feux follets des feuillages

Ce qui restait du jour était à nous.

Les conversations se faisaient plus lentes, plus profondes.

On descendait avec confiance dans un mot comme dans le silence de la terre

pour en remonter une lueur, une flamme.

Alors toute la phrase s’éclairait soudain, illuminant par miracle, par magie divine,

des moments de nos existences où nous avions vainement cherché un signe.

Et même si, très souvent, nous n’avions pas de solution à un problème,

ensemble nous le comprenions, nous cheminions à travers lui plus sereinement

et n’était-ce pas là, l’Essentiel ?

J’aimais me promener avec toi,

aller au rythme de ta canne qui martelait tes pas

et quand il était l’heure de rentrer à la maison puis de fermer la porte de nos chambres secrètes pour la nuit,

il semblait à chacune

qu’elle s’était promenée dans l’âme de l’autre.

Géraldine Andrée

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