Pour me consoler du chat en allé qui erre seul sans doute dans la nuit d’août
j’ouvre un recueil de poésie et un poème s’avance à ma rencontre à pas de velours à pattes de silence
L’amour me renvoie avec la douceur de sa force ce qui m’échappe sous une autre forme qui ressemble finalement à ce que j’ai tant désiré garder comme par exemple
cette feuille attachée à un ouvrage entier et par laquelle chaque mot me regarde avec sa prunelle de chat fidèle
Je rêve que la maison de mon enfance revient vers moi, puisque je ne peux revenir vers elle ; qu’elle m’habite pleinement ; qu’elle occupe tout mon espace intérieur : dans mes yeux, la véranda qui donne sur le jardin ; sous le carmin de mes joues, la cuisine à carreaux rouges ; dans ma poitrine, le placard bien clos des secrets ; au creux de mes reins, le salon, sa table ronde et son piano profond ; dans mon nombril, le boudoir où Anne cachette ses lettres ; dans ma gorge, le murmure de la baignoire pour le père le dimanche matin ; au bord de mes lèvres, le rebord de la petite fenêtre sur laquelle se posent les moineaux ; dans ma mémoire, l’armoire aux mille poupées qui me regardent ; dans mes cheveux, la bibliothèque de contes qui se lisent la nuit ; sur mon front, la chambre du haut où j’écris de la poésie ; et sur mon cœur, devinez qui est assis ? le silence, ce chat tout gris, qui respire doucement, en attendant que la main de l’aïeule redevenue enfant ouvre la porte du fond sur le seuil du temps.
Aux premières heures de sa vie, elle tenta de téter sa mère. Mais il n’y avait pas une seule goutte de lait sur ses lèvres.
Assoiffée d’amour, elle chercha une autre épaule maternelle sur laquelle se reposer en ce bas monde. Sa quête demeura vaine.
Elle voulut alors s’abreuver au lait des étoiles. Hélas ! Celles-ci étaient beaucoup trop lointaines !
Au cœur de sa solitude, elle découvrit les mots. Chacun était une goutte précieuse pour sa vie. Elle s’en gorgeait quand le silence remplissait sa chambre. Plus tard, elle ressentit combien les poèmes – ceux qu’elle lisait et ceux qu’elle composait elle-même – la désaltéraient.
Elle sut ainsi, de jour en jour, que son cœur était une outre pleine de ce lait universel qui la traversait, avant de s’épancher sur chaque feuillet.
Cette outre intérieure dont elle sondait la profondeur et l’inépuisable abondance, c’était la Poésie.
Un matin, elle écrivit avec contentement, au centre de la nouvelle page blanche, avec son encre habituelle, d’un bleu laiteux :
Je suis nourrie.
Assurément, elle pouvait créer des constellations et tracer des chemins lactés qui y menaient. Alors, la peur du manque et de la soif s’effaça. Le chagrin de sa prime enfance se tarit.
Elle écrivit. Elle guérit.
D’aube en aube, le lait bleu de ses poèmes la désaltérait quand il passait par sa bouche et franchissait ses lèvres.
Au soir de sa vie qu’elle avait dédiée à sa mission
Faire perler sur toutes les bouches, partout où je vais les mots jaillis de mon cœur de lait,
elle inscrivit sur la couverture de son ultime cahier :
Pendant longtemps, j’ai écrit des poèmes pour que l’on m’aime. Je me souviens comme je les lisais d’une voix tremblante, le dimanche, assise à la table familiale, afin que chacun se dise : – Je sais cet élan qui la traverse. Ce qu’elle ressent, je l’éprouve, moi aussi. On se ressemble ! J’entends encore le froissement de mes pages dans ce silence dominical.
Mais le poème est comme la fleur qui n’a rien à montrer, rien à prouver, même si on la contemple, car elle se contente d’être elle-même. Elle se dédie au souffle du vent avant de se laisser emporter.
Il en est ainsi du poème dont les vers, pourtant réunis en bouquet, se dispersent, s’évanouissent sur le chemin du temps. Il y a, en effet, tant de poèmes oubliés, effacés du regard de la mémoire !
Évidemment, il arrive parfois qu’on en retrouve un dans l’armoire, soigneusement replié sur son cœur de papier, telle une corolle séchée entre des draps… Et l’on se surprend à sourire au souvenir de l’avoir récité, puis on continue à vivre…
J’ai compris, désormais, qu’une fois le poème écrit, j’existe sans lui ; il existe sans moi, car c’est cela, faire de la poésie : consentir à me détacher de la feuille, puisque c’est moi, finalement, le pétale furtif…
Quand j’étais jeune, il m’arrivait souvent d’insérer un poème dans mes récits – contes ou nouvelles. Pourquoi ? Je ne saurais dire. Comme un chat qui entre dans une chambre secrète, la poésie s’invitait doucement dans la prose. La syntaxe d’une phrase se déhanchait et si j’accueillais sa danse avec confiance, je m’apercevais qu’elle devenait Vers. Deux sons entre mots voisins s’accordaient, un rythme cheminait et une rime sonnait dans les paroles que prononçaient mes personnages. À ma grande surprise, le paragraphe initial se divisait en strophes, puis, parfois, en sonnet.
Aujourd’hui, quand j’écris pour autrui, j’accueille dans le même lâcher-prise une voix poétique qui demande à se faire entendre car je sais que c’est toujours pour une bonne raison. En effet, le poème exprime, mieux que n’importe quel genre littéraire, le mystère de l’indicible.
Aussi m’arrive-t-il de vous suggérer de mettre certains éléments de votre vie en poésie. Je vous expose ici les situations qui m’incitent à faire de telles suggestions.
Les poètes expriment des sentiments liés à des expériences universelles, propres à la condition humaine. Si vous me confiez une épreuve que d’autres poètes ont évoquée, je ressentirai qu’il est peut-être opportun de faire référence à certains poèmes qui vous parlent de cette épreuve : la douleur existentielle avec Charles Baudelaire dans son poème Recueillement, la traversée du deuil avec Victor Hugo dans son poème Demain, dès l’aube, la joie de la récolte avec Paul Verlaine dans son poème Green, la trahison amoureuse avec Marceline Desbordes-Valmore dans son poème Les Séparés, l’élan solaire du voyage avec Arthur Rimbaud dans son poème L’Éternité… Dans ce cas, j’insère quelques strophes dans votre biographie afin de condenser l’émotion de votre vécu.
Quoi de mieux qu’un haïku pour faire revenir l’éclat d’un instant, le saisir à nouveau, capter l’émerveillement d’une contemplation dont vous conservez le précieux souvenir ? Comme je l’ai déjà expliqué dans mes billets, une biographie se compose, certes, d’événements importants ; mais elle relate aussi de brefs moments suspendus. Ce sont d’ailleurs ces fragments de temps – si riches qu’ils ressemblent à de petites éternités – qui rendent les mémoires d’une vie si intéressantes. L’attention portée à la floraison du lilas au-dessus de la grille, la première confiture de prunes, le parfum de la pelouse fraîchement tondue pendant que vous rouliez à bicyclette… Le haïku vous permettra de fixer la splendeur éphémère d’une saison de votre âme. Je pourrai vous aider à composer vos propres haïkus. De même, nous pourrons convoquer ensemble Bashô Matsuo, Masaoka Shiki, Kobayashi Issa dont les haïkus sont autant de ponts qui enjambent le temps jusqu’à nous…
Un traumatisme fige votre parole ? Dans ce cas, il faut la rendre cri. Il nous faut écrire le blanc, c’est-à-dire faire jaillir ce cri avec le silence tout autour, comme si ce silence était un ciel transpercé par une étoile – la vôtre. J’initie alors un genre que j’ai développé dans mon recueil poétique Jusqu’au Noyau et que l’on retrouve également dans les Peach Stones de Rupi Kaur – ce que j’appelle précisément le genre du Noyau :
Le Noyau est un texte bref qui contient un mot-clé autour duquel un vrai travail psychique peut désormais commencer. L’écriture thérapeutique fonctionne sur le saisissement – saisissement de celui qui écrit et de celui qui lit. » 1
Incorporer dans votre biographie un Noyau de votre expérience, c’est atteindre l’essence de ce que vous souhaitez exprimer en effaçant tous les détails qui encombrent la perception claire de votre ressenti lié au traumatisme ; c’est poser sur la page votre vérité ; c’est en restituer l’émotion intacte.
Devant la vitrine de Noël, il m’a dit adieu. Mon chagrin est orné pour toujours de guirlandes scintillantes. »
Puis, nous poursuivons votre récit. L’écriture reprendra, certes, son cours traditionnel, mais quelque chose aura changé. Transcrite de manière concise sur le papier, l’expérience sera hors de vous. Tout lien, toute chaîne qui vous entravaient auront été ouverts. Votre parole étant enfin délivrée, elle permettra une écriture déliée et la biographie se poursuivra de manière plus fluide.
Comme vous le constatez, le Recours au Poème ajoute une dimension thérapeutique à l’écriture de votre vie. 2
Tout comme nous insérons des photos dans une biographie traditionnelle, nous pouvons également inclure un ou plusieurs poèmes qui seront autant de clichés verbaux, d’illustrations métaphoriques, d’images de votre vie intérieure demandant à être montrée,
parce que, ne l’oublions pas, votre vie est un voyage humain commun à nous tous, les mortels que nous sommes, dont votre biographie retracera l’émouvante épopée.
1 Géraldine ANDRÉE, Jusqu’au Noyau, Recueil de poèmes autobiographiques et autothérapeutiques – Guérir par l’écriture incisive ; Le Soupir du temps ; 2023
Je crois en la Poésie parce que personne ne croit en Elle et que malgré tous les yeux clos elle est ce point qui brille comme une neuvaine dans la nuit