Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !

Souris de mes nuits

La toute première nuit passée dans la maison de vacances, je me souviens d’avoir été réveillée en sursaut par le bruit d’une cavalcade sur le toit de la mezzanine.

C’était un rythme saccadé, comme si un groupe très soudé courait vers la même destination – la même proie indispensable à leur survie collective.

Des gouttes de sueur ont perlé sur mon front. Mon coeur battait à tout rompre.

N’allais-je pas être mangée ?

Puis, le bruit a brusquement cessé.

Mais je suis restée aux aguets face au silence, tapie dans mes draps, obsédée par la crainte que la cavalcade ne revienne en sens contraire.

Le matin, j’ai demandé à mes hôtes ce qui s’était produit pendant la nuit. N’avaient-ils pas entendu le même galop ?

On m’a dit que c’étaient des souris qui avaient échappé à tous les pièges, à tous les chats.

Elles étaient en vérité peu nombreuses – peut-être cinq ou six, mais le bas toit de bois amplifiait leur fuite, transformait le trottinement de leurs frêles pattes en frappement de sabots au-dessus de ma tête.

Les souris sont revenues les autres nuits et j’ai cessé d’avoir peur. Elles allaient, vives et inoffensives.

Je me demandais vers quelle destination mystérieuse elles couraient ainsi.

J’éprouvais à les écouter une sorte d’urgence à vivre.

Puis, je ne les ai entendues qu’endormie.

Durant toutes les nuits passées dans cette maison de vacances, les souris ont visité mon sommeil.

Je percevais leur arrivée fulgurante dans mes songes. Les souris surgissaient comme des alliées dans les paysages hantés de mes rêves. Elles faisaient fuir les cieux noirs, les salles de classe closes, les pistes de danse douloureusement scintillantes, les cascades cruelles et les chemins gris qui ne me menaient jamais à destination.

Toutes ces images me quittaient comme si c’était à leur tour d’avoir peur.

Les souris exorcisaient mes tourments qui renonçaient alors à me mordre.

Peut-être emportaient-elles aussi mes peines pour les grignoter tranquillement, plus loin, dans un coin caché car je me levais toujours un peu plus légère et gaie que la veille. Comme délivrée.

Une chose est certaine.

Je les avais acceptées en tant que telles, souris de mes nuits, lors de cette période de ma vie où je me cherchais tant.

Aujourd’hui, ces souris me manquent.

J’aimerais parfois en entendre une,

rien qu’une seule qui fendrait le silence et dont la course insolite éloignerait de toute urgence, le temps d’une nuit, les soucis de l’adulte que je suis devenue.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !

La pluie sicilienne

J’ai la nostalgie
de la pluie sicilienne,
si tiède, si douce,
qui emporte

avec la grâce
de son souffle
la torpeur
des jours d’août ;

qui chante
dans les cheveux ;
danse
sur les épaules ;

tinte
autour des hanches
comme un foulard
d’Orient

qu’une main
en sa malice
déroule
de haut ;

riche
du sel
de la vague
prochaine,

du frémissement
des palmiers
sur la rive
à fleur de rêve ;

et qui accroche
derrière
les persiennes
lorsque

ses gouttes
sèchent
des étoiles
à notre peau

devenue
ciel.
J’ai la nostalgie
de la pluie sicilienne.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

L’héritage

Je n’ai pas hérité de la grosse pendule d’or, du profond buffet, des tasses en porcelaine de Chine, du tapis persan, des napperons en dentelle.

Mais j’ai hérité

de ton art de lire les yeux des animaux,

de ton goût pour les fleurs séchées en hiver,

de ta sensibilité pour les bleus du crépuscule derrière la colline,

de ton don de silence au milieu des conversations,

de ton amour des sources, des arbres et des oiseaux,

de ta profondeur où s’entend l’écho de toute émotion,

de ton écoute absolue d’une note de Chopin suspendue comme une lueur dans une goutte,

de ta faculté d’espérer quand les jours sont difficiles,

de ta prière secrète du coeur,

de ta connaissance du temps de l’Être, très différent du battement des secondes,

de ton pas lent,

de tes gestes qui préservent l’enfance de la lumière,

de ta connivence avec l’ombre de la chambre,

de ton éclat de rire frais comme une averse de printemps,

de l’éveil de ton oeil pour les couleurs mêlées de chaque jour,

de la grâce de ton abandon au vent venu de la mer,

et de l’élan de tes mots,

Mon Dieu, tes mots

qu’on dit oubliés, feus, disparus

mais qui courent

encore et toujours

comme les étincelles d’une rivière

destinée à une embouchure

inconnue.

Je crois

que j’ai hérité de ta foi

qui, quelles que soient

les circonstances,

ne se remet plus en doute.

Tu vois,

en vivant jadis,

tu as laissé en moi

ta trace.

Et mes pas

prolongent

ta route.

Géraldine Andrée

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Le violon d’André

Tu aimais
La musique
Née
Du violon
D’André
Dans la lumière
Des jours
Juste
Avant la guerre

Tu aurais aimé
Te joindre
A l’archet
D’André
Qui faisait
Vibrer
Des cordes
De lumière

A l’heure
Où André
Et toi
Vous êtes feus
Je crois
Que vous jouez
A ma fenêtre
La symphonie
De la lumière
Dans la paix
De l’aube

Tous deux
A jamais
Accordés

Géraldine Andrée

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Ton sentier

Je vois ce sentier tout bordé de feuilles et qui sautille de soleil en soleil.

Je n’y ai jamais cheminé mais je te vois, toi, y faisant tes premiers pas – petite fille en robe d’organdi, trébuchant parfois et vite rattrapée par le bras de ton père.

Plus tard, tu fais sonner sur les cailloux tes escarpins dorés. Tu es de retour du pensionnat du Luxembourg. C’est le début d’un long été bleu.

Plus tard encore, tu arrives du perron en robe de bal. André t’attend dans la lumière blonde du crépuscule. Vous allez danser, enlacés, toute la nuit. Quelques semaines après ce soir de fête, sonnera le tocsin de la guerre.

C’est sur ce sentier que te surprendra le destin : une enveloppe blanche cachetée sur le deuil de ta vie. André est mort lors de l’offensive en Russie.

Ce sentier de tes jeunes années, tu l’as emprunté tous les jours avant ma naissance.

Si je revenais, un beau jour, là où tu as vécu, il me serait interdit derrière la grille close. Il n’est plus temps.

D’ailleurs, les traces de tes pas se sont effacées à jamais. Tant de feuilles sont tombées.

Mais je vois souvent ce sentier sautillant de printemps en printemps quand j’écris.

Et, tu vois,

en avançant mot après mot dans le récit de ta vie,

j’y chemine moi aussi.

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Dédicace

Le soleil

du jeune

printemps

éclaire

la chaise

où jadis

tu étais assise

pour écrire.

 

A Toi

qui as traversé

le temps

et qui demeures

maintenant

tout en haut

du silence

bleu,

 

je veux

dédier

ce poème

des jours

qui élargissent

leur page

d’or

à l’endroit

 

de ton absence.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Non classé

Le voilà,

Le voilà,

ce journal de la Lumière,
ce cahier des jour clairs
tout enveloppé
dans sa couverture douce,

et qui se prête
à merveille
au geste
de la découverte,

à l’index qui le feuillette,
ce recueil
de quatre-vingt dix paysages
qui vous emmènent

vers l’infini mystère,
au-delà de l’échancrure
bleue des pins,
à l’embouchure

du souffle
de la mer.
A cette heure,
la grâce

d’une lumière neuve
touche
les bords de ses pages
comme un rivage.

Je souhaite
qu’il s’ouvre
chaque jour
comme une fenêtre

sur le matin
méditerranéen
qui se lève
dès qu’on le rêve.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !

L’été d’un autre temps

Tu te souviens de cet été-là ?

On arrosait nos jambes couleur d’ambre avec l’eau dédiée aux fleurs.

Tu portais l’arrosoir un peu plus grand que toi en vacillant puis tu versais sur mes chevilles l’ondée fraîche de la matinée.

Je jouais à me cacher derrière les herbes hautes pour que tu ne me retrouves pas avant la fin du jour.

Pendant ce temps, je déchiffrais la parole des arbres. Du royaume de leur ombre bleue, j’étais la reine.

Parfois, l’une de ces conversations secrètes allumait en moi la cascade folle d’un rire qui me trahissait. Alors, tu pointais ton doigt entre les épis jaunes en t’exclamant :

-Méchante ! Te voilà !

J’avais perdu mon pari jusqu’au lendemain.

Oui, tu te souviens…

Cet été était le nôtre.

Pourtant, il paraît si lointain qu’il appartient désormais

à un temps tout autre.

D’ailleurs, s’il nous était accordé le miracle

de son ancien soleil,

serions-nous pour son éclat

encore pareilles ?

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous

Le couloir

C’était un couloir qui menait au coeur de la maison.

En passant à pas lents derrière les portes, on se faisait le témoin caché des chuchotements, des souffles mêlés, des éclats de rire, des éclats de voix, des pleurs, du tintement des assiettes, des cris du nourrisson.

Dans le couloir, cela fleurait bon, selon la saison,

la cannelle, les pommes au four, la poule au pot, les infusions à la menthe, le café chaud, le lait de brebis, le gâteau bien cuit, le soufflé de courgettes, les tomates farcies.

Le couloir a mené tout au coeur de la maison des amies comme Cécile, Marthe, Valérie, Odile, Alice.

On a entendu courir Claire qui revenait de la promenade, ébouriffée et les joues rosées, puis les enfants de Claire – Charles, Andrée, Gisèle, Pierre.

Par une aube de juin, on a suivi la traîne de mariée de sa fille Andrée, qui ondoyait comme un lis sur les lames de bois.

Les dimanches de printemps, le couloir brillait, tout enduit de cire d’abeille.

Un lundi, il était si glissant que le notaire est tombé, avec ses dossiers ouverts sur son ventre bedonnant !

Cette anecdote grotesque s’est transmise de génération en génération.

Un matin de la Libération, une lettre a chu comme une feuille brusquement détachée des mains douces de Claire. Il y était annoncé que Charles avait été tué au front.

Dans ce couloir éclairé par la lune est souvent apparue la sage-femme, ange blanc inespéré  au milieu de la nuit constellée de sueur.

Au bout de l’attente, le cri neuf se déployait comme une étoile.

La grâce révélait enfin toute sa profondeur.

Et puis, tu te souviens bien de ce jour de septembre où un cercueil a franchi le seuil de ta chambre.

Le long du couloir, on avait tendu les épais draps noirs du silence.

Quelles que soient les épreuves ou les joies, ce couloir – j’en suis certaine – guidait le visiteur vers le coeur de chaque membre de la famille.

C’était, voyez-vous, le couloir de la Vie.

Géraldine Andrée