Publié dans Au fil de ma vie, Histoire d'écriture, Journal de silence, Récit de Vie, Un cahier blanc pour mon deuil

Les cartouches d’encre

Je me souviens :
c’était une belle après-midi de septembre comme Dieu n’en fait plus.
Au retour du rendez-vous chez le podologue que j’avais réservé pour soigner ton ongle incarné,
nous sommes rentrés dans la librairie-papeterie du quartier,
toi parce que tu voulais acheter une carte pour Les Jumeaux comme tu disais, moi parce que je voulais renouveler mon matériel d’écriture.
J’ai pris deux cahiers, l’un mauve, l’autre bleu.
Comme je ne savais lequel choisir,
je t’ai demandé ton avis.
« Prends celui que tu préfères ! »
M’as-tu dit.
Et je m’entends encore te répondre :
« Non ! Je prendrai celui que toi, tu préfères ! »
Tu m’as désigné le cahier aux reflets bleu clair
comme l’océan fiancé à la lumière.
J’ai pris aussi sur l’étalage
des cartouches d’encre noire
pour que les mots durent longtemps
dans la trace que je confierais au temps.
Lors de notre passage à la caisse,
tu as déclaré :
« C’est moi qui offre ! »
J’ai riposté :
« C’est beaucoup trop ! »
Après une dispute sur le ton de la tendresse,
il fut convenu que tu me ferais le présent
des cartouches d’encre.
Tu mourus au mois d’octobre.
De nombreux jours se sont écoulés
sans que j’écrive.
Je me contentais de vivre.
J’ai même rangé les cartouches
d’encre noire
au fond d’un tiroir.
J’avais peur de laisser s’en aller à jamais ta présence
au fil de l’encre,
à chaque instant annoncé
par un mot nouveau,
et d’être ainsi l’auteur
de la dissolution de ta mémoire
dans l’espace blanc.
C’est seulement quatre ans après cet achat
qui, sans que je le sache alors,
ressemblait
à un cadeau d’adieu,
que j’ai inséré ce matin
la première cartouche
que tu m’as offerte
dans mon stylo plume
qui a aussitôt quitté,
alerte,
les bords du papier.
Et – peut-être que tu le vois,
de là où tu demeures –
la majuscule de la phrase initiale
possède la grâce
de la fleur
qui revient
à fleur de chemin.

Géraldine Andrée

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Year of the Cat

Édimbourg. Août 1990.

Mon amoureux vient de partir. Il ne reste comme seule trace lisible de notre amour – qui s’arrêtera quelques mois plus tard – les sillons creusés par nos corps sur les draps.

La voix d’Al Stewart dont la chanson Year of the Cat passe à la radio remplit la petite chambre.

Par la fenêtre, je vois les lueurs des lampadaires s’allumer dans les flaques de pluie.

Je regarde le mur de brique rouge de la maison d’en face qui s’assombrit doucement dans le soir et je me souviens que je ne désire plus rien à ce moment-là, que tout ce que j’ai vécu – les violentes disputes de mes parents pour ce voyage en Écosse organisé avec mon premier amour, le froid, le mal de mer – m’a parfaitement menée à cet instant sans désir qui ressemble au bonheur et où je rencontre seule à seule la voix d’Al Stewart.

L’ Année du Chat, ce fut pour moi cette année 1990 quand j’éprouvais l’indicible sensation d’avoir tout accompli, alors que ma vie commençait à peine.

Avoir vingt ans et grâce à tous les événements que j’avais traversés, être là, à me contenter de reprendre mon souffle, au bord du temps.

Géraldine Andrée

Au fil de ma vie