Publié dans Histoire d'écriture, Poésie-thérapie

Nourrie par la poésie

Le lait des mots dans la vie d’une écrivaine

Aux premières heures de sa vie, elle tenta de téter sa mère. Mais il n’y avait pas une seule goutte de lait sur ses lèvres.

Assoiffée d’amour, elle chercha une autre épaule maternelle sur laquelle se reposer en ce bas monde. Sa quête demeura vaine.

Elle voulut alors s’abreuver au lait des étoiles. Hélas ! Celles-ci étaient beaucoup trop lointaines !

Au cœur de sa solitude, elle découvrit les mots. Chacun était une goutte précieuse pour sa vie. Elle s’en gorgeait quand le silence remplissait sa chambre. Plus tard, elle ressentit combien les poèmes – ceux qu’elle lisait et ceux qu’elle composait elle-même – la désaltéraient.

Elle sut ainsi, de jour en jour, que son cœur était une outre pleine de ce lait universel qui la traversait, avant de s’épancher sur chaque feuillet.

Cette outre intérieure dont elle sondait la profondeur et l’inépuisable abondance, c’était la Poésie.

Un matin, elle écrivit avec contentement, au centre de la nouvelle page blanche, avec son encre habituelle, d’un bleu laiteux :

Je suis nourrie.

Assurément, elle pouvait créer des constellations et tracer des chemins lactés qui y menaient. Alors, la peur du manque et de la soif s’effaça. Le chagrin de sa prime enfance se tarit.

Elle écrivit. Elle guérit.

D’aube en aube, le lait bleu de ses poèmes la désaltérait quand il passait par sa bouche et franchissait ses lèvres.

Au soir de sa vie qu’elle avait dédiée à sa mission

Faire perler sur toutes les bouches, partout où je vais
les mots jaillis de mon cœur de lait
,

elle inscrivit sur la couverture de son ultime cahier :

J’ai nourri la Vie.

Géraldine Andrée

Publié dans écritothérapie, Histoire d'écriture, L'espace de l'écriture

Comment avancer dans l’écriture malgré la peur de la page blanche

La foi de la page

La page est l’espace où tu peux exercer ta foi. Et, comme toute expérience qui défie ta capacité à faire confiance en l’inconnu, la page te donne souvent le terrible sentiment d’être perdu.

Je compare une page vierge à un paysage de neige. Tu n’oses t’y aventurer, de peur de t’égarer. Comment vas-tu poser tes repères ? Pourras-tu aller très loin quand ta marche se fait si lente, si hésitante ? Et ce silence n’étouffe-t-il pas déjà ton appel ? Comment t’orienter dans toute cette blancheur ? Il n’est rien que tu puisses reconnaître… Pas la moindre racine, la moindre souche, le moindre début de sentier…

Et pourtant, tu n’as pas d’autre choix, si tu veux rentrer chez toi, d’avancer, de t’en remettre à ce paysage muet, cet espace glacé qui te renvoie à l’obligation de te fier à toi-même.

Écrire – commencer un roman, un journal, un témoignage de sa vie -, c’est comme marcher dans la neige. Peu importe ce en quoi tu crois – ton impuissance ou ta puissance, ta créativité ou ton manque d’inspiration -, la neige de la page ne disparaîtra pas. Peu importe comment tu perçois le vide devant toi, le blanc ne se changera pas miraculeusement en terre colorée.

Pour faire fondre ta peur, il te faut initier le premier pas, écrire le premier mot, poser ton empreinte.

As-tu déjà marché dans la neige d’une campagne isolée ? Moi, oui !

Et tout ce que je peux te dire, t’écrire ici, c’est que le fait d’avancer te permet de te repérer. La marque de ton soulier dans la neige diminue, à chaque seconde, la probabilité de te perdre. Pourquoi ? Parce que si jamais tu ne trouves pas ton orientation, tu peux toujours revenir sur la trace de tes pas et cela te donne donc la force d’aller plus loin, l’audace d’explorer. Paradoxalement, marcher au milieu de tout ce blanc t’offre des garanties !

De plus, c’est ton pas qui dissipe la neige. Et beaucoup de surprises sont susceptibles d’apparaître ! Dans la neige que soulève ta semelle, tu vois les prémices du printemps – un brin d’herbe, un caillou brillant, une frêle feuille, une tige minime de primevère – déjà ! Jamais tu n’aurais soupçonné autant de révélations attendant humblement ton regard, sous cette surface si froide !

Enfin, le silence te ramène à l’écoute de ton souffle – et entendre ton souffle, c’est être attentif à l’imperceptible mélodie de chaque instant qui te prouve que tu es vivant.

Alors, écris ! Avance dans la neige de la page ! Que risques-tu, de toute manière ? Revenir sur tes traces, sur la phrase précédente, jusqu’au mot initial pour t’apercevoir que tu peux tout recommencer autrement… L’espace vierge est une chance !

Comme tu le sais, un pas en entraînant un autre, un mot en enfantant un autre, tu peux déceler, là où précisément tu pensais qu’il n’y avait rien, la fleur d’un projet, la graine d’un rêve, la racine d’un souvenir qui te permet d’aller plus loin.

Écoute aussi ce que le silence a à te dire ! C’est lui qui te fait le présent de voix plus amplifiées : le rire de ton enfance, ton prénom murmuré, la conversation d’un ami. Tu peux donc écrire sur cela, sur les voix du passé qui te conseillent et t’inspirent toujours. Ainsi, tu ne trouveras pas un style, mais ton identité dans l’écriture, ce qui n’est pas pareil, car cette identité est ton sceau, ta signature de lumière.

Il y a toujours un sentier pour toi et s’il te semble qu’il n’existe pas, il n’y a pas de meilleure opportunité que la blancheur pour le tracer comme tu le souhaites.

Bien sûr, au milieu de tout ça, tu peux me demander : Quand est-ce que je rentre chez moi ? Quand est-ce que j’atteins mon but ? C’est-à-dire mon livre ?

À cela, je te répondrais : Mais tu es déjà rentré chez toi, c’est-à-dire en ta propre foi.

Alors, continue à avancer… Continue à écrire… La page est vaste !

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La visite

Qui frappe ainsi
à la porte de mon cahier ?
Je m’approche,
regarde

par la petite fenêtre de la couverture.
C’est toi, Maman,
qui reviens comme si de rien n’était
de ton long séjour.

Je t’ouvre et,
aussi légères que ma plume,
nous longeons le corridor
de la marge.

Voilà que tu déverses
sur toute la page,
avec ta générosité
d’autrefois,

des poires rousses,
un gâteau doré sous sa mousse,
des carottes tendres,
et, pour le dîner,

une aile de poulet
dans sa sauce miroitante ;
puis, un étui de cuir
pour mes stylos colorés,

un napperon de dentelle
– île blanche sur la table noire -,
un mouchoir fleuri,
une aiguille pour recoudre les jours.

Tu sors
du profond panier de ma mémoire
tous ces présents
que je dispose avec soin

en haut, en bas,
en gauche, à droite ;
et je m’aperçois que ce rangement
est devenu un poème.

Je te dis dans la chambre
de mon cœur :
– Assieds-toi juste un instant
avant de partir !

Et nous bavardons un peu
sur le coussin bleu
d’un mot.
Aujourd’hui, c’est Espoir.

Je te raccompagne à la fin
de la dernière ligne,
ferme mon cahier
sur la goutte d’encre

ultime,
dans laquelle brille
ton silence
qui me fait encore signe.

Il n’y aura plus jamais
d’absence
puisque tu ne peux
que revenir.

Géraldine Andrée

Publié dans écritothérapie, Ecrire pour autrui, Le livre de vie, Poésie-thérapie, Récit de Vie

Votre vie en poésie

Écrire une biographie poétique

Quand j’étais jeune, il m’arrivait souvent d’insérer un poème dans mes récits – contes ou nouvelles. Pourquoi ? Je ne saurais dire. Comme un chat qui entre dans une chambre secrète, la poésie s’invitait doucement dans la prose. La syntaxe d’une phrase se déhanchait et si j’accueillais sa danse avec confiance, je m’apercevais qu’elle devenait Vers. Deux sons entre mots voisins s’accordaient, un rythme cheminait et une rime sonnait dans les paroles que prononçaient mes personnages. À ma grande surprise, le paragraphe initial se divisait en strophes, puis, parfois, en sonnet.

Aujourd’hui, quand j’écris pour autrui, j’accueille dans le même lâcher-prise une voix poétique qui demande à se faire entendre car je sais que c’est toujours pour une bonne raison. En effet, le poème exprime, mieux que n’importe quel genre littéraire, le mystère de l’indicible.

Aussi m’arrive-t-il de vous suggérer de mettre certains éléments de votre vie en poésie. Je vous expose ici les situations qui m’incitent à faire de telles suggestions.

  • Les poètes expriment des sentiments liés à des expériences universelles, propres à la condition humaine. Si vous me confiez une épreuve que d’autres poètes ont évoquée, je ressentirai qu’il est peut-être opportun de faire référence à certains poèmes qui vous parlent de cette épreuve : la douleur existentielle avec Charles Baudelaire dans son poème Recueillement, la traversée du deuil avec Victor Hugo dans son poème Demain, dès l’aube, la joie de la récolte avec Paul Verlaine dans son poème Green, la trahison amoureuse avec Marceline Desbordes-Valmore dans son poème Les Séparés, l’élan solaire du voyage avec Arthur Rimbaud dans son poème L’Éternité… Dans ce cas, j’insère quelques strophes dans votre biographie afin de condenser l’émotion de votre vécu.
  • Quoi de mieux qu’un haïku pour faire revenir l’éclat d’un instant, le saisir à nouveau, capter l’émerveillement d’une contemplation dont vous conservez le précieux souvenir ? Comme je l’ai déjà expliqué dans mes billets, une biographie se compose, certes, d’événements importants ; mais elle relate aussi de brefs moments suspendus. Ce sont d’ailleurs ces fragments de temps – si riches qu’ils ressemblent à de petites éternités – qui rendent les mémoires d’une vie si intéressantes. L’attention portée à la floraison du lilas au-dessus de la grille, la première confiture de prunes, le parfum de la pelouse fraîchement tondue pendant que vous rouliez à bicyclette… Le haïku vous permettra de fixer la splendeur éphémère d’une saison de votre âme. Je pourrai vous aider à composer vos propres haïkus. De même, nous pourrons convoquer ensemble Bashô Matsuo, Masaoka Shiki, Kobayashi Issa dont les haïkus sont autant de ponts qui enjambent le temps jusqu’à nous…
  • Un traumatisme fige votre parole ? Dans ce cas, il faut la rendre cri. Il nous faut écrire le blanc, c’est-à-dire faire jaillir ce cri avec le silence tout autour, comme si ce silence était un ciel transpercé par une étoile – la vôtre. J’initie alors un genre que j’ai développé dans mon recueil poétique Jusqu’au Noyau et que l’on retrouve également dans les Peach Stones de Rupi Kaur – ce que j’appelle précisément le genre du Noyau :

Incorporer dans votre biographie un Noyau de votre expérience, c’est atteindre l’essence de ce que vous souhaitez exprimer en effaçant tous les détails qui encombrent la perception claire de votre ressenti lié au traumatisme ; c’est poser sur la page votre vérité ; c’est en restituer l’émotion intacte.

Puis, nous poursuivons votre récit. L’écriture reprendra, certes, son cours traditionnel, mais quelque chose aura changé. Transcrite de manière concise sur le papier, l’expérience sera hors de vous. Tout lien, toute chaîne qui vous entravaient auront été ouverts. Votre parole étant enfin délivrée, elle permettra une écriture déliée et la biographie se poursuivra de manière plus fluide.

Comme vous le constatez, le Recours au Poème ajoute une dimension thérapeutique à l’écriture de votre vie. 2

Tout comme nous insérons des photos dans une biographie traditionnelle, nous pouvons également inclure un ou plusieurs poèmes qui seront autant de clichés verbaux, d’illustrations métaphoriques, d’images de votre vie intérieure demandant à être montrée,

parce que, ne l’oublions pas, votre vie est un voyage humain commun à nous tous, les mortels que nous sommes, dont votre biographie retracera l’émouvante épopée.

1 Géraldine ANDRÉE, Jusqu’au Noyau, Recueil de poèmes autobiographiques et autothérapeutiques – Guérir par l’écriture incisive ; Le Soupir du temps ; 2023

https://www.fnac.com/livre-numerique/a20511711/Geraldine-Andree-Jusqu-au-Noyau#FORMAT=ebook%20(ePub)

2 Recours au poème ; Poésie et Mondes poétiques

Géraldine Andrée

Publié dans Dialogue avec ma page, Histoire d'écriture

Ces raisons qui font qu’elle écrit

Je ne sais pas pourquoi j’écris.
Je devrais plutôt me demander pour quoi j’écris.

J’écris pour les retrouvailles
avec la lueur de la brindille,
à la fin de l’été…

– Tu écris donc pour si peu et si petit ?

Ricane Niege, la part dénigrante de moi-même.

Aussitôt, Inge, la part rassurante, qui prend systématiquement ma défense, rétorque :

– Je crois que G. écrit pour faire de sa vie un chemin de papier, et du papier un chemin de vie.
G. écrit comme elle prend un sentier – pour le simple plaisir de cheminer.
G. écrit parce qu’elle croit qu’elle n’existe pas dans cette vie et parce qu’elle se dit qu’au moins, ses poèmes existeront à sa place et que si cela se trouve, bien après qu’elle aura quitté ce monde où elle aura été si effacée, elle vivra à travers les mots pour quelqu’un, un inconnu qui sera son prochain sans qu’elle l’ait jamais rencontré.
G. écrit pour autoriser tous ces passages invisibles sur sa page, pour inviter tous ces regards auxquels elle s’adresse et dans lesquels elle ne pourra jamais lire d’approbation – car c’est ainsi, on ne croise pas toujours les hommes qui sont censés nous comprendre.
G. écrit pour poser une lampe à la fenêtre des poèmes. Que ceux-ci éclairent, chacun avec leur lumière, une portion de la rue obscure où le solitaire s’aventure.

Ces raisons te semblent, certes, dérisoires mais sache, Niege, que les mots, tels de petits cailloux, marquent la destination à retrouver quand l’âme s’est perdue bien loin.
C’est pour ces minuscules cailloux que G. écrit.
Ni plus, ni moins.

Géraldine

Publié dans écritothérapie, Dialogue avec ma page, Histoire d'écriture, Le livre de vie

Le sujet d’écriture

Tu me confies
que tu veux mourir
que tu n’en peux plus
des Autres
de Lui
de Toi
que c’est peine
perdue
tu n’accompliras
jamais
ta grande
œuvre
en cette vie

Mais moi
la page
je suis témoin
que tu n’as pas perdu
l’envie
de vivre
J’en veux
pour preuve
le sujet
d’écriture
que tu notes
dans la marge
d’aujourd’hui
pour l’expanser
« en vingt
lignes
au moins »
demain

Géraldine Andrée

Publié dans Au fil de ma vie, Histoire d'écriture, Poésie

Les pages séchées

J’aime penser que mes pages sont des draps qui sèchent en se balançant dans la lumière.

Quand la journée de ma vie sera achevée, quelqu’un les détachera du fil, les défroissera, les pliera ensemble et les rangera dans l’armoire de sa mémoire.

Il restera entre elles une fragrance de lavande qu’aura imprimée le temps.

Telle est mon œuvre :

Écrire pour que quelqu’un rentre mes pages, le soir, au cœur de sa chambre.

Géraldine Andrée

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Atelier d’écriture créative 5 : Ce cahier en moi

Il était une fois un cahier, mon premier journal intime, celui de mes quatorze ans.

Je me souviens du moment où je l’ai acheté, par une chaude après-midi d’août, à quelques jours de la rentrée scolaire. J’ai pénétré l’ombre fraîche de la librairie-papeterie qui se situait à l’angle d’une ruelle pavée et qui a disparu aujourd’hui, remplacée par un magasin de smartphones.

J’assimilerai jusqu’à la fin de ma vie le contact du coton entre mes jambes à celui de la première page vierge, douce et satinée sous ma main, une fois le cahier extirpé de son emballage en kraft. Simple coïncidence ou loi de cause à effet ? Lorsque j’ai pris la ferme résolution de commencer un journal, j’avais mes premières règles.

J’ai saisi le cahier sur l’étagère de bois avec le même geste rapide et précis avec lequel j’avais attrapé le chaton sauvage sous les buissons, trois ans auparavant. J’ai adopté mon journal comme un animal qu’il ne fallait pas laisser s’échapper parce que j’étais sûre qu’il me comprendrait.

Je l’ai payé grâce à l’argent de poche que mes parents me donnaient lors de mes brèves escapades. Quand je suis sortie du magasin, éblouie par la lumière estivale, je me suis sentie fière d’avoir enfin quelque chose à moi, pour en faire mon royaume, dans ma chambre de solitude aux rideaux tirés.

Avec sa petite clé dorée, j’ai ouvert sa serrure comme celle d’une porte sur un passage secret.

C’était un cahier à la couverture de tissu fleuri et aux feuilles bordées d’or, un cahier destiné aux interrogations amoureuses d‘une jeune fille en fleur, dédié à n’importe quelle fleur bleue.

Et pourtant, ce n’est pas l’usage que je lui ai attribué. Dans cet espace de tendre rêverie, j’y ai inscrit ma révolte ; j’y ai jeté mes cris d’arrachement et d’injustice. Les mots galopaient en tant que bêtes furieuses. Les lettres se détachaient et franchissaient les lignes, telles des hordes de louves assoiffées et affamées – de compréhension, de reconnaissance par mon entourage indifférent. L’encre coulait comme du sang qui s’épanchait d’une blessure à la fois profonde et invisible.

J’ai terminé mon journal – ce long chapitre d’épreuves de vie de quatre-vingt-seize pages – dans le mot rageur Fin, bien que mes problèmes n’aient pas été résolus, à cette époque où ont, d’ailleurs, débuté mes doutes sur l’efficacité de l’écriture à changer le réel.

Six ans plus tard, à l’occasion d’un cambriolage, j’ai dû remettre de l’ordre dans ma chambre dévastée. J’ai posé la main sur mon journal fleuri qui n’avait pas intéressé les voleurs, évidemment. En le feuilletant, j’ai été ébahie par mon ancienne écriture compulsive, convulsive et qui remplissait le moindre espace de la feuille. Chaque lettre était un spasme, un halètement. Il était clair que je cherchais à respirer. Or, ce ne fut pas cette évidence qui m’apparut de prime abord, mais plutôt le sentiment de honte éprouvé devant une graphie que je qualifiais d’hystérique.

J’ai donc jeté ce journal.

Les années passant, j’ai regretté mon geste. Que se serait-il passé si, surmontant ma honte, je l’avais rangé dans le dernier tiroir pour le retrouver une deuxième fois, dix ans plus tard, à l’occasion d’un déménagement ? Qu’aurais-je alors éprouvé ?

Peut-être de la compassion pour l’adolescente que je fus…
Peut-être de l’intérêt sentimental et intellectuel…
En effet, peut-être serais-je parvenue à surmonter l’obstacle de l’illisibilité de mes textes pour tenter d’éclairer avec mon nouveau Moi la fille qui écrivait…
Peut-être aurais-je pleuré à la lecture de telles lettres adressées par cette adolescente à la femme que j’étais devenue… Chacune aurait été, certes, une autre pour l’autre…
Mais peut-être aurais-je été le témoin de la rencontre de deux sœurs qui, après avoir vécu chacune de leur côté, se seraient donné rendez-vous afin de se partager leurs divers apprentissages, révélations, fulgurances…
Peut-être aurais-je dit à l’écrivaine désespérée de quatorze ans :

– Sors de ce cahier ! Et viens avec moi ! J’ai tant d’autres histoires à te raconter !

Mais peut-être aussi serais-je rentrée dans ce journal, pour m’asseoir face à cette auteure à peine pubère et déjà si tourmentée, et lui répéter patiemment, en souriant :

– Tu sais, ton chagrin passera ! Ta plume l’emportera !

J’aime écrire de temps en temps des scénarios sur mes retrouvailles fantasmées avec le cahier disparu.

Aujourd’hui, ce qui me manque le plus, c’est – je crois – la possibilité de me réconcilier avec cette énergie indomptable de l’écriture, cette force rebelle et transgressive qui consistait à franchir toutes les limites spatiales et graphiques, cette main mue par une colère électrique dès qu’elle prenait le stylo pour crier, cette trace de patte de chaton sauvage sur la feuille délicate.

Aujourd’hui, je traverse chaque jour de ma vie avec ce cahier inscrit en moi.
Je peux même vous dire que je baptise chaque nouveau cahier avec son nom :

Mon Journal.

Et vous ? Avez-vous souvenance d’un cahier, d’une toile, d’une sculpture, d’une composition que vous regrettez d’avoir jeté ? Quelles sensations, émotions éprouvez-vous ? Quelles réminiscences vous habitent ? Comment cette perte vous incite-t-elle à créer davantage aujourd’hui ?

Géraldine Andrée

Publié dans Histoire d'écriture, Journal de la lumière, Un troublant été

Atelier d’écriture créative 4 : Elle voulait écrire le plus beau poème du monde

Elle voulait écrire le plus beau poème du monde.

Alors, elle partit en quête de tout ce qui l’inspirerait. Elle emprunta à la bibliothèque un livre de métrique et de figures de style. Elle lut beaucoup de poètes mais elle abandonna les ouvrages, découragée. Jamais sa voix ne pourrait parvenir à la hauteur de tout ce que ces noms si célèbres exprimaient !

Elle acheta pourtant un superbe cahier, espérant que sa couverture de luxe lui inspirerait le poème parfait. Elle s’appliquait ; elle descendait loin, dans le puits profond de tout ce qu’elle avait appris à ses cours universitaires d’écriture. Mais elle ne ramenait dans le seau de sa mémoire que des images ternes, sans éclat – telles les piécettes éteintes d’un chimérique trésor.

Alors, elle recommençait sa quête éperdue, parce qu’elle voulait écrire le plus beau poème du monde.

Et le nouveau poème lui déplaisait car il n’était qu’une variation du précédent.

Une nuit, épuisée par l’insomnie, elle arracha de son beau cahier chaque page satinée qu’elle chiffonna de rage puis jeta dans la corbeille d’osier. Il ne restait plus que la reliure à laquelle s’accrochaient quelques lambeaux de papier.

Elle garda les volets clos, ne sortit plus.

Elle voulait se cacher pour attraper tranquillement dans l’ombre de sa chambre (comme un papillon descendu du soleil, croyait-elle) le plus beau poème du monde – ce monde qui, dehors, continuait à vivre, à tourner – sans elle.

Les bateaux remontaient le détroit bleu.
La brise blondissait en ce printemps, comme des cheveux de jeune fille.
Le sable chaud collait aux pieds.
Le vieux port s’animait, avec toutes ses terrasses déployées.

Mais elle ? Son regard se brouillait, sa peau s’asséchait. Elle était hirsute. Malgré son réfrigérateur vide, elle rêvait toujours d’écrire le plus beau poème du monde.

Ses seules promenades consistaient à compter le nombre de pieds dans ses vers ébauchés. Hélas, ceux-ci claudiquaient ! Son oreille en était exaspérée…

Un matin, la sonnette insista. Deux fois, trois fois… Qui cela pouvait-il être ? Elle n’éprouva pas la moindre curiosité, pas le moindre sentiment d’urgence.

Quatre fois, cinq fois… Les notes de la sonnette accéléraient leur course dans le couloir noir.

Que lui voulait donc le monde, puisqu’il n’était pas capable de lui apporter son plus beau poème ? Seul lui importait le fait qu’elle reçoive le premier prix du concours de la Pléiade, une médaille enrubannée de rouge et de mauve, à la fin de l’année.

Elle n’avait pas le temps d’aller ouvrir. Six fois, sept fois… L’écho de la sonnette retentissait dans sa tête, crevait ses tympans, harcelait son esprit. Excédée, elle se précipita vers la porte pour laisser éclater sa colère contre l’importun qui la dérangeait ainsi.

Dans l’embrasure, elle fut saisie. C’était son amie Kate qui paraissait horrifiée par son apparence – sa chemise de nuit tachée, ses cheveux emmêlés…

– Mais enfin, Sophie ! Que t’arrive-t-il ? J’essaie en vain de te joindre sur ton portable. Comme je tombais toujours sur ton répondeur, je me suis dit : Je vais sonner chez elle…

Son portable… Depuis combien de lunes était-il éteint ?

– Depuis combien de temps ne t’es-tu pas lavée et habillée ? Renchérit Kate. Tu sembles souffrir d’une dépression… Il me paraît sage de t’emmener chez le médecin.

– J’essaie… J’essaie d’écrire le plus beau poème du monde… Balbutia Sophie.

Aussitôt, Kate comprit. Artiste dans l’âme et peintre désormais reconnue dans son milieu, elle savait ce que c’était que de chercher à poser sur la toile la sublime touche de couleur – celle qui était la plus riche et la plus nuancée… De telles exigences avaient tari son inspiration. Elle avait mis beaucoup de peine à guérir. Pleine de commisération, Kate dit à son amie, en entourant les épaules de celle-ci :

– Laisse-moi entrer ! Je vais m’occuper de toi !

La silhouette amaigrie de Sophie s’écarta pour laisser passer Kate, son amie de toujours qui lui fit couler un bain où brillaient des bulles de mousse. Les volets furent ouverts ; la chambre fut aérée et un thé préparé avec ce qu’il restait de sucre.

– Allons ensemble au marché ! C’est samedi !

Samedi ? Comment avait-elle pu oublier les jours ?

La place étincelait dans la blanche lumière de l’été. Les rumeurs et les mouvements des gens l’étourdirent.

Tous ces fruits, tous ces légumes sur les étals… Quelle explosion de couleurs ! Les deux amies remplirent le panier. Bouquet de thym, patates douces, pêches rondes, colin beige, carottes pourpres…

Elles cuisinèrent ensemble, bavardant avec complicité comme au temps de leur adolescence. Kate, fiancée, imaginait un amoureux pour Sophie qui osa ouvrir au large les battants de la porte-fenêtre donnant sur la terrasse… Qu’elle était bleue, l’échancrure de la mer entre les rochers, là-bas !

Une fois la table et les chaises de formica nettoyées, le déjeuner fut servi – dehors. Le soleil entourait de son trait d’or les carottes tandis que la sauce au romarin gardait inscrite en son onctueuse épaisseur cette phrase que la douce cuisson dans la casserole lui avait imprimée. Le vin, quant à lui, avait épousé la robe de la lumière. Le poisson se détachait tendrement sous les légumes. Les patates douces fondaient dans la bouche, dépouillées de leur peau brune.

Les cheveux de Sophie flottaient au vent. La chaleur faisait perler quelques gouttes de sueur sur son cou. Kate, elle, riait en renversant la tête, au souvenir de leurs histoires de jeunesse.

C’est alors que Sophie, soudain, comprit :

Elle avait attrapé le plus beau poème du monde !

Celui-ci s’était écrit tout naturellement en elle. Ce poème, c’étaient le déjeuner sur la table de la terrasse, l’amitié, le point incandescent de la cigarette de Kate et ces frêles bouffées qui dansaient dans le silence, entre chaque anecdote que l’une rappelait à l’autre.

Cet instant était assurément le plus beau poème du monde.

Ce soir, Sophie prendrait dans son journal délaissé de simples notes de ce qu’elle avait vécu – sans se soucier d’une quelconque esthétique, d’un quelconque effet stylistique.

Et qui sait ? Chaque instant vécu, la vie faisant, deviendrait peut-être une œuvre…

Et toi ?

N’essaie pas de produire une œuvre parfaite ! Vis ! C’est ton art de vivre qui nourrira ton art – et non l’inverse ! Note dans ton cahier de gratitude ces instants esthétiques dont tu profites pleinement sans te soucier de t’exprimer avec perfection. Ceux-ci alimenteront plus tard ton inspiration. Recherche d’abord l’excellence dans ce que tu vis… L’excellence dans ce que tu crées viendra ensuite !

Géraldine Andrée

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Atelier d’écriture thérapeutique 5 : L’écriture du deuil

L’accompagnement du deuil par l’écriture

Lorsqu’on se retrouve en deuil, on a envie de rester figé, à l’image du défunt. Et pourtant, paradoxalement, cette perte nous incite à nous mettre en mouvement… Démarches administratives, choix de la cérémonie… Les contingences de la réalité de la mort nous obligent à nous mettre en action.

Le parfait exemple est le film Voyage en Chine 1 de Zoltan Mayer, avec Yolande Moreau comme actrice principale.

Lorsqu’elle apprend le décès de son fils en Chine, Liliane – incarnée par Yolande Moreau – initie, dans le but premier de rapatrier la dépouille, ce long voyage au cœur du Sichuan où sera organisée finalement la cérémonie funéraire. Arrivée là-bas, Liliane commence un dialogue avec son feu fils par l’écriture, sur un cahier vierge où elle note tous les regrets qu’elle éprouve envers lui – ne pas être venue en Chine plus tôt, ne pas avoir fait l’effort de mieux le comprendre, ne pas avoir passé ensemble des moments de complicité -, tous ces petits deuils compris dans le grand deuil.

Puis, lors de la crémation du corps selon le rite taoïste, c’est encore une fois l’écriture qui symbolise le mouvement du deuil – par l’intermédiaire de la calligraphie. Une carte du corps du défunt est dessinée sous forme de paysage auquel le daoshi (prêtre taoïste) met le feu. Les flammes, en dansant autour d’elles-mêmes, lèchent les motifs de couleur. Tout ce qui représentait le fils de Liliane disparaît alors dans un tournoiement d’or.

Outre la perte d’un être cher, on est toujours en deuil de ce qui n’évolue plus, de ce qui est destiné à disparaître, faute de pouvoir se transformer ( rêves, projets, métier, activités, possessions, relations…).

C’est ainsi que j’ai réalisé, moi, Un Cahier blanc pour mon deuil 2 où j’ai écrit, sous forme de poèmes, tout ce qu’impliquait le départ définitif de mon père, dont notamment, les atmosphères de mon enfance que je ne retrouverais plus jamais (la cuisine, le soir, quand Il était là et qu’Il lisait son journal, les dimanches où Il bricolait tandis que je faisais mes devoirs, les arrière-saisons dans le jardin, quand Il ramassait les branchages…).

Par le déplacement de la plume sur la page, l’écriture accompagne cet inéluctable mouvement à travers la vie qu’est le deuil.

Pour cela, vous pouvez organiser avec votre stylo, sur du simple papier, une cérémonie funéraire au sujet de tout ce qui n’avance plus dans votre vie et auquel vous devez, par conséquent, dire adieu.

Notez SOUS FORME DE BULLET-JOURNAL ce dont vous devez faire le deuil :
  • Répertoriez tout ce que vous avez tant aimé, tant chéri dans la présence de tel projet, de tel bien, de tel état : « J’aimais tant cette maison. Elle était si spacieuse. Je n’oublierai jamais le matin, quand la lumière entrait par ses larges baies. » « Cet atelier d’art m’a redonné de l’élan quand la dépression me guettait. Grâce à lui, j’ai su que l’existence pouvait redevenir colorée.« 
  • Puis, faites le constat de ce qui n’évolue plus, de ce qui a cessé de croître, voire de ce qui régresse : « Cette maison me coûte si cher que je ne peux plus partir en voyage. Dans ce vaste espace, j’ai l’impression de rester cloîtrée. En vivant dans une maison qui est au-dessus de mes moyens parce qu’elle est bien trop grande, je n’expanse plus mon existence. » « J’ai cessé d’apprendre de nouvelles techniques dans cet atelier. Je tourne en rond autour des mêmes centres d’inspiration. Je répète invariablement les mêmes clichés. Ce n’est pas ainsi que je vais peindre mon propre tableau, celui qui correspond à celle que je suis devenue. »
  • N’hésitez pas à être aussi exhaustif que possible quand vous décrivez les raisons pour lesquelles vous étiez attaché à ce dont vous devez vous détacher aujourd’hui – et souvent, pour les mêmes raisons. Utilisez des phrases explicatives, des tournures comme car, parce que, puisque, ainsi… Détaillez vos ressentis sensoriels et émotionnels par des adjectifs précis, qui correspondent à votre vécu, et développez le vocabulaire de la subjectivité : j’aime/je n’aime plus/j’affectionnais/je déteste/ à mes yeux/cela me semble/je pense que. Vous pouvez même recourir à des questions rhétoriques dont la réponse sous-entendue vous placera face à l’évidence du choix du renoncement : « Est-ce bien raisonnable de dépenser toutes mes économies pour l’entretien de cette maison ? Mon non-épanouissement en est-il le prix ? » « N’y a-t-il vraiment que cet atelier d’art dans cette ville si culturelle ?« 
  • Faites ensuite la liste à l’intérieur de ce deuil de tous les petits deuils qu’il implique, aussi nombreux soient-ils : « les fêtes entre amis sur la terrasse », « la floraison du jardin », « les réunions entre artistes le samedi après-midi », « la compagnie d’Anne-Va, le fait que nous nous copiions mutuellement. C’était si amusant ! » Demandez-vous si ce n’est pas possible de recréer de tels moments dans un autre contexte, bien différent, qui vous permettra d’enrichir l’expérience que vous avez connue initialement et de l’éclairer sous un jour nouveau : « Je peux découvrir le jardin du Montet où je ne suis jamais allée et m’attabler à sa petite guinguette avec mes amis… Je n’aurai plus à m’occuper de rien !« 
    « Pourquoi ne pas inviter Anne-Va à peindre chez moi le jour où les enfants sont à leur club de sport ? »
  • Enfin, rendez grâce à tout ce dont vous devez inexorablement vous séparer. N’oubliez pas : si telle chose, tel être vous cause tant de tristesse maintenant, c’est parce qu’elle/il vous a apporté beaucoup de joie, de plaisir dans le passé. Ainsi est « le deuil éclatant du bonheur« , pour reprendre l’expression de Madame de Staël. Créez votre page de gratitudes et écrivez chaque remerciement avec une couleur particulière : « Merci, maison, de m’avoir apporté tant de soleil et les jours de mauvais temps, de m’avoir protégée des intempéries », « Merci, atelier, de m’avoir enseigné les théories et les techniques nécessaires à la poursuite de mon art ». Adressez-vous directement à la situation, à l’objet par le pronom personnel « tu« . Ne craignez pas d’employer l’apostrophe dont la tonalité emphatique vous permettra d’exorciser votre douleur : « Ô, Maison ! Tu fus un refuge pour mon âme quand elle allait mal ! »

Une fois ce rituel d’adieu accompli, laissez partir ce dont vous devez faire le deuil au-delà du papier, au-delà de vous-même.

En effet, ce que vous ne laissez pas s’en aller loin de vous hantera votre esprit puis votre corps par la somatisation. Tout votre être risque de devenir un sépulcre si vous ne tracez pas le chemin du deuil dont la destination est pourtant un nouvel horizon.

Alors, levez et pliez la page sur laquelle vous avez accompli les cinq exercices précédents comme si vous érigiez une maison en papier (faites de la bordure du haut un toit ; de la marge, un mur porteur ; des carreaux, un assemblage de fenêtres correspondant à vos séparations) et, à la manière du daoshi, brûlez-la en la regardant doucement se consumer.

Si ce n’est pas possible – faute d’endroit et de sécurité adéquats -, posez votre maison en papier dans une boîte – à chaussures, par exemple – et enterrez-la dans un recoin reculé.

Si ce n’est toujours pas possible – vous n’avez pas de jardin ou il vous faut une voiture pour atteindre un coin tranquille, loin de la ville, alors que vous n’êtes pas motorisé, par exemple -, déposez la maison en papier dans un tiroir que vous n’ouvrez jamais, dans une armoire secrète ou en haut d’une étagère.

Puis, vivez
en avançant d’instant en instant
et en écrivant jour après jour
comment vous allez…

Géraldine Andrée

1 Une traversée initiatique du deuil

2 Un Cahier blanc pour mon deuil