Publié dans Un troublant été

Le retour à la maison d’enfance

-On ne peut pas aller chez moi ! Je suis marié. Alors, on va chez toi.

La voiture roulait vite sur le périphérique. Il avait commencé à pleuvoir et quelques gouttes de pluie constellaient déjà la vitre, éclairées par la lumière des phares.

Elle acquiesça mais elle éprouva un pincement au cœur.

Elle venait à peine de poser sa valise dans le couloir de la maison d’enfance. Elle y était retournée pour la vider et la vendre avant l’automne puisque ses parents étaient morts. Mais lorsqu’elle avait allumé les lampes, elle avait été saisie par tout ce qu’elle devait débarrasser : les bibelots de porcelaine, les nappes de dentelle, la vaisselle des arrière-grands-parents, les robes d’été qui ne lui allaient plus, les chapeaux de paille de Tante Alice, sans compter les lourds meubles de chêne…

Les bras lui en étaient presque tombés. Elle n’avait même pas eu le courage d’ouvrir les volets. Et elle avait décidé de s’étourdir dans une discothèque, au rythme des lumières tournoyantes et de la musique tapageuse qui lui remplirait la tête. Sur la piste de danse, elle avait retrouvé le mouvement de ses hanches, une ondulation vibrante qui lui était montée dans le bassin, le long de sa colonne vertébrale, et qu’elle n’avait pas ressentie depuis l’adolescence. C’est là qu’elle l’avait rencontré. Elle avait mal discerné son profil dans l’ombre. Mais elle avait été séduite par l’odeur de Marlboro qui imprégnait sa chemise, mêlée à une fragrance d’eau de toilette assez forte. Elle avait bien sûr vu l’éclat de l’alliance… Pour un soir, cela avait-il de l’importance ? Il lui avait offert deux verres de mojitos et très vite enivrée, elle s’était laissé embrasser.

Dans la voiture qui roulait à toute allure, elle voyait cet homme entrer dans la maison : le contact de cette peau qu’elle ne connaissait pas, les vêtements en corolle repliée sur le plancher de bois sur lequel elle avait appris à marcher toute petite, quelques caresses rapides, la bouche happée, enserrée dans la main qui portait l’alliance, et l’étreinte violente, non loin du miroir et de son lit de jeune fille, la douleur plus que le plaisir, à cause de l’appréhension sans doute…

Elle savait déjà comment cette histoire se terminerait : l’homme partirait aussitôt après avoir fait son affaire – le temps presse, sa femme l’attend – et elle ne le reverrait plus. Elle se réveillerait sur sa déchirure, et le regret de la vie qui passe. Mais dans la clarté grise du matin, il lui faudrait bien faire des choix, prendre les décisions que lui imposait le destin. Que garder ? Que jeter ? Que vendre ou céder aux associations de charité ? C’est dans la seule réponse à ces questions que son libre arbitre pourrait s’exercer.

Elle aurait voulu revenir sur son acquiescement, et même avant – à la sortie de la discothèque, puis sur la piste de danse, à l’instant précédant cette rencontre. Rentrer seule en taxi…

La voiture roulait vite. Les lampes de la ville défilaient à toute allure derrière la vitre, dans un tourbillon de pluie. Elle tourna la tête vers l’homme. Il conduisait, silencieux, les yeux fixés sur sa route, son objectif. Elle discernait toujours aussi mal son profil.

Trop tard.

On ne devrait jamais retourner dans la maison de son enfance quand on a grandi.

Géraldine Andrée

Auteur :

Ecrivaine, poétesse, biographe, veilleuse et éveilleuse de Vie !

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