You’re welcome ma tige ardente le puzzle des pierres du chemin la planète d’or du tournesol le vent qui se contorsionne les cailloux des mots que polit chaque souffle la cloche Saint-Fiacre la gorge de neige de la pie le loup qui flaire le sourire dans le sommeil la lampe du désir les mousses à fleur de menthe la nébuleuse de mon sang la locomotive qui hoquète sur le quai du rêve la robe ajustée à mon cœur les cheveux du crépuscule la rouille dévoreuse d’enfance ma plume qui puise dans le noir des os l’encre de ma moelle cette ride sur le miroir de l’hôtel les pas des heures perdues la lumière qui remonte le corps de mon stylo sous le tam-tam de mes phalanges la solitude qui sonne du côté est pour que l’aurore soit le témoin d’un regard neuf le fleuve de mon lit qui se déverse dans ce pays où tous les murs sont abolis
Qu’advienne enfin une maison de feuilles
You’re welcome pour que je renonce pour que j’abandonne l’habitude de dire adieu pour qu’un poème métamorphose dans la chambre toutes les prairies en une mappemonde
You’re welcome parce que vous m’effacez sous vos racines et que cela me plaît de devenir la nuit penchée sur les paupières du nouveau-né
You’re welcome parce qu’un seul mot peut dénouer tant de cordes qui obstruaient la voix
You’re welcome parce que de l’autre côté de vous il y a encore une porte
You’re welcome parce que vous avez fait d’un éclat de verre brisé à mes pieds tout un visage à rencontrer
C’est certain Je ne deviendrai pas ce que vous voulez que je sois Parce que je suis
voilà tout
Je suis le tout
Demandez-vous à une étoile d’atténuer ou d’incliner sa lumière pour le plaisir de vos beaux yeux
J’ai l’enfance dans l’âme l’art de la désobéissance celle qui me mène de poème en poème et vous ne me rattraperez pas pour me ramener dans ma chambre
Je ne suis pas destinée à suivre la voie que vous avez tracée pour moi avant ma naissance
La preuve j’écris en partant de tous les points invisibles de la page je parcours l’espace du papier devant moi
Vous me demandez de me soumettre à vos sens interdits d’accepter vos bifurcations vos ronds-points où l’on revient au point de départ vos flèches toutes faites de me contenter de suivre les indications sans m’interroger
Mais savez-vous que j’ai toujours habité le bleu d’avant toute existence un bleu si profond que je me sens y descendre et en remonter purifiée comme si j’étais l’aube elle-même
Savez-vous que je connais l’immense champ du mot Liberté
Savez-vous que ce sont les graines semées par mon rire qui me donnent la voix à suivre
Je n’ai ni votre vocabulaire ni vos définitions du monde car j’accueille tous les sens possibles de la vie et seule la lumière du jour a le droit de me connaître comme si elle m’avait faite
C’est certain vous voulez m’enfermer à double tour parce qu’il ne faut pas que j’aille plus loin que vous
Mais sur terre il n’est pas question de concurrence seulement d’évolution L’infini des chemins des prairies du vent de l’azur que vous avez habité avant de venir ici est aussi en vous
Retrouvez la mémoire s’il vous plaît
Ce n’est pas en mettant l’oiseau entre des barreaux que vous effacerez le ciel Ouvrez votre cage Libérez-vous libérez-moi Notre monde d’ici-bas attend le mouvement de nos ailes pour réaliser
dans son rêve qu’il peut tout créer telle l’encre qui descend jusqu’à la pointe de la plume
pour faire perler la vérité venue de très haut
De la fourmi à l’éléphant de la goutte à la vasque du grain de sable à l’océan nous pouvons tout
Il me restait encore un peu de temps avant de prendre mon train. Je suis entrée dans le café L’Élixir de l’oubli. J’ai dit adieu des yeux à la ville – la place des Clercs, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, les vitrines qui affichaient la mode d’automne – voilée par une bruine que transperçaient les phares des voitures, les couleurs des panneaux publicitaires, les flèches signalétiques. C’est alors qu’il a poussé la porte du café, accompagné d’une blonde.
Il n’avait pas beaucoup vieilli à peine une patte d’oie au-dessus des sourcils en broussaille
Quand il est entré j’ai tout de suite su que j’étais Elle et sa cascade de mèches blondes qui ruisselaient sur ses épaules menues
Elle et sa parka jaune elle ressemblait à une flamme follette un peu égarée dans cette ville sur cette terre
J’ai su comment il l’avait choisie croyant que je lui reviendrais à travers Elle
Elle s’est assise de profil a croisé ses jambes effilées par des collants résille couleur chair manière peut-être de se protéger encore quelques instants supplémentaires de ce scénario de séduction bien écrit de se rendre inaccessible pour accroître son désir
Mais j’ai su comment son corps a frémi quand il a posé sa main sur la sienne J’ai su comment un frisson a parcouru sa colonne vertébrale depuis ses hanches cette sensualité sournoise et ondoyante qui serpente ensuite à rebours le chemin osseux de sa nuque à ses reins
J’ai su comment il lui extorquait son consentement par un sourire qui montrait des incisives bien blanches et comment il affichait l’éclat d’argent de son alliance en mentant
Tu sais ma femme et moi c’est le néant
J’ai reconnu cette voix mièvre comme le miel dans lequel succombent les mouches avec leurs ailes ouvertes
Et j’ai su comment le cœur de la jeune femme blonde a accueilli en sa corolle de fleur bleue la nouvelle
Il est disponible sans être libre Alors je le serai pour deux
Lui ne me voyait pas tout occupé à appâter ses yeux
J’ai su comment dans trois minutes tout juste il approcherait son mocassin de daim de ce talon aiguille et comment elle lui abandonnerait sa cheville quasi délacée
tandis que le serveur après avoir astiqué les deux robinets d’or sortirait de sa poche son carnet pour la commande
Et j’ai su comment il ferait le signe avec ses deux doigts rapprochés l’index et l’annulaire décidant pour Elle
Deux cafés -crème s’il vous plaît
J’ai su comment c’en serait fini d’Elle une fois les cafés bus et le pourboire laissé dans la coupelle
J’ai su comment il l’emmènerait dans sa garçonnière bleue rue des Faïences le bras accroché à son bras telle la chaîne d’une barque amarrée dans le courant
J’ai su comment dans cette chambre sombre sous les combles il enlèverait dans un baiser avide son médaillon de baptême représentant la Vierge
comment il retiendrait captive la cascade hier encore si vive de ses mèches et comment la parka mouillée par l’averse laisserait une flaque grise sous la chaise en plastique
pendant que sous la rudesse de ses caresses qui la déchirerait presque en deux elle n’aurait qu’une envie
reprendre tous ses morceaux d’elle-même ses bras ses jambes sa vie reboutonner son gilet et fuir loin d’ici
courir en se tordant les pieds jusqu’à la gare monter dans le train de banlieue voir s’effacer la ville sur les lignes noires des rails
J’ai su comment pour ma survie il fallait que je fuie la fille que je fus car toutes les femmes futures qu’il possèderait seraient toujours Moi
Alors, j’ai payé la note de mon soda. J’ai enfilé mon manteau beige, poussé la porte coulissante, ma valise roulante à mon bras. Les rideaux rouges se sont refermés derrière moi. Peut-être m’a-t-il aperçue de dos, à ce moment-là. Trop tard. J’étais déjà de l’autre côté du seuil. D’ailleurs, j’ignore comment il aurait pu me reconnaître : j’ai désormais les cheveux si courts.
Est-ce toi qui vois les lumières des vitrines à sept heures du matin ces pigeons qui picorent près des bancs déserts et qui déposent la trace verdâtre de leur passage comme preuve qu'ils existent aussi
Est-ce Toi qui détournes le regard des sacs poubelle de la veille
Ou est-ce Toi cette femme qui se rend au bureau en talons hauts et dont le sillage parfumé à l'eau de violette te suit jusqu'à la gare
Tu peux entrer dans ce bistrot commander un café-crème te regarder longtemps dans la glace des toilettes ôter cette mèche devant tes yeux es-tu sûre de te reconnaître
Qui dit qu'il n'y a pas quelqu'un quelque part dans le monde qui te ressemble ou qui est ce Toi éprouvant ressentant vibrant par tous ses pores ouverts
Qui dit que tu n'es pas en quête de cet autre toi-même qui t'attend ici dans un immeuble de cette ville ou dans une ville plus lointaine Moscou Londres Auckland
Qui dit qu'il n'y a pas un peu de Toi dans chaque regard tels les fragments d'un miroir éclaté après une dispute dans une chambre d'hôtel
et qu'il te faut reconstituer patiemment réunifier seconde après seconde avec du fil d'or
Toi comme lui comme elle comme nous tous nous faisons de notre mieux pour vivre aimer sentir notre cœur battre au fond de notre poitrine
Tous nos souffles se suspendent sur le même fil comme les perles d'un collier infini
Alors peut-être que tu es Toi lorsque tu ajoutes ton souffle à chaque souffle funambule au-dessus du monde afin que si l'un se rompt sur la terre