Souvent, je me dis : Il faut que j’écrive ce que je veux vivre, donner avec ma plume de l’élan à ma vérité. C’est alors qu’une petite voix d’enfant m’interrompt et me murmure comme si c’était un secret dont je devais absolument me rappeler : Tout est déjà écrit dans ton coeur !
Je veux placer un signet pour la page la plus belle de mon journal intime, celle qui recueille toutes les joies, même les plus minimes, comme le murmure du vent, le clignement de l’étoile infime que je reçois comme un signe, au moment où je cherche à être comprise, pour que je retrouve malgré les instants qui se brisent telle les notes d’une cloche ultime, les mots de ma mémoire qui me font croire à la joie d’un autre chapitre annonçant déjà son titre en haut d’une page blanche.
Dans mon petit cahier il y a les vacances à la mer les ondulations de la lumière les rires de la promenade le temps qui s’invente un air léger à la crête des vagues et la brise qui dépose au seuil de la nuit sa corbeille de senteurs pour les étoiles qui se sentent seules Dans mon petit cahier il y a l’infini
J’ai achevé mon carnet de gratitudes que j’ai tenu pendant un an.
Hier était l’ultime page.
Je reviens au premier feuillet.
Il y a un an, jour pour jour, le 27 août, ces mots étaient écrits à l’encre bleue :
« La nuit me fait toujours l’immense présent du frêle frottement de la plume sur la page.
Je note la phrase de mon père :
C’est un beau jardin. Regarde cet arbre centenaire.«
Mots qui datent d’avant la mort de mon père et dont l’encre demeure si vive !
Pendant toute cette année de deuil, je n’ai pas flanché ; je n’ai pas fléchi.
J’ai relaté fidèlement mes petits émerveillements.
Dans ma solitude, je n’ai pas trahi l’écriture.
Quand je relis ce carnet de mille grâces, j’approuve ce que j’y ai déposé.
Je note à nouveau ici la récurrence de mes joies :
écouter une émission de rock en faisant la vaisselle du dîner
étendre mon linge dans le calme d’une fin de journée
observer la lente promenade des nuages avant de partir travailler
lever les volets sur les roses du balcon d’en face
remercier la lumière que j’ai pour lire, le temps pour désirer, l’espace pour rêver
sentir vibrer ce que j’écris comme le soleil sur mes reins
En mars, je déclare « Faire le deuil des cendres et grandir« .
Pendant tout l’hiver, je suis partie pour le pays d‘Happinez, de Simple Things, d’Open Mind, de Respire. J’ai aimé les couleurs et les odeurs d’imprimerie de ces magazines, la fraîcheur de leur couverture pour mon âme brûlée. J’avais l’impression d’être apaisée par de la neige d’avril.
« Mon plaisir favori, glisser un petit carton imprégné de mon parfum personnel dans ce carnet. Ce sera, ainsi, un véritable carnet intime.«
Le cahier de gratitudes m’a appris la réciprocité de l’offrande : découvrir que la gratitude est une offrande et l’offrande une gratitude.
J’ai traversé l’absence avec ce carnet à la main. Cette mort que j’ai vécue fut constellée d’une myriade de vies.
Alors, gratitude à mon carnet de gratitudes qui m’invite à revivre tous ces petits plaisirs pour un an encore.
C’est promis, demain matin, j’allume un soleil dans le soleil en faisant fondre du miel blond sur de la mie d’or.
Je tiens cet été mon journal dans un cahier bleu. Les pages tournent au vent comme des vagues pour que le blanc caché sous le bleu m’accueille quand je me sens seule.
Dès que je m’abandonne à cette large présence, je me sens lavée de tous mes deuils. Je retrouve alors la joie de m’élancer vers mon propre souffle, tel un cheval sauvage
qui court d’un point à l’autre du rivage. Et il me semble que les gouttes d’encre de mes mots laissent en séchant sur le papier leurs lueurs sur ma peau.