Voici la voix
de l’aïeule
qui revient
de la nuit

et me dit:
Ecris
sur ma vie,
je t’en prie!

Ecris,
s’il te plaît,
sur mon profond
secret!

Mais moi,
j’avais prévu
d’écrire
chaque jour

un poème
et la suite
de mon récit
de vie,

sur l’histoire
d’amour
de mes vingt ans,
qui a pour titre

Le Grand Retour,
cet échec
de l’insouciance…
L’aïeule

insiste:
Moi aussi,
j’ai vécu
tout seule

à  l’âge
de vingt ans
un voyage
sans retour

au bout
de moi-même:
Je te le dis,
mes mot sont prêts,

nés
depuis longtemps:
que ton âme
les recueille,

car ils ont remonté
en silence
le long fleuve
de l’oubli

et telles
des étoiles
jadis
éteintes

qui brillent
encore
pour qu’on s’en souvienne,
mes mots

te regardent,
te font signe
pour que tu montres
au jour

cette ancienne
honte
cachée
dans mon ventre

tout un été.
Remets
ma parole
au monde:

Seul
ton récit
peut me sauver
de ce que j’ai été.

Ainsi,
demain
et les autres
jours,

je ferai connaître
l’histoire
secrète
de cette aïeule

dont la voix
morte
me parle,
là, tout près,

comme si elle était
désormais
une autre
Moi-même.

1

Je ne t’ai jamais connue. Je t’ai rencontrée sur une photographie: mon regard a croisé le tien, regardant éternellement quelque chose que je ne vois pas.
La photographie était protégée par du fin papier blanc, dans un album de velours rouge qui se refermait avec une clé d’argent.
J’ai soulevé le papier, tel un voile de noces, et ton visage m’est apparu, poupin, à peine sorti de l’enfance.
Tu portais un chapeau comme c’était l’usage à l’époque; trois fleurs y avaient été piquées pour la circonstance. Tu avais sûrement posé un après-midi de dimanche, après le traditionnel repas de famille.
Une collerette de dentelle entourait ta gorge.
Tu devais avoir dix-neuf ans; je ne voyais que ton buste; ta poitrine était déjà celle d’une femme.
Ton attitude me paraissait peu naturelle mais je savais que les séances de photographie revêtaient en ce temps-là pour tous les membres de la famille le caractère d’une cérémonie.
Tu souriais, lèvres serrées, à l’objectif.
Il me sembla déceler une expression mélancolique: certes, tu en avais presque fini avec l’adolescence et pourtant ton sourire dessinait encore des fossettes de fillette. Sans doute te préparais-tu, avec cette curiosité mêlée de nostalgie, à la découverte du mystère de la vie de femme qui annonçait inexorablement le deuil de ton enfance…
Mais je n’en sais pas davantage et j’ai beau te regarder, toi qui me regardes en ignorant que j’existe: je ne parviens pas à lire grand-chose de ta vie à l’époque de la photographie.

2

Pendant longtemps, j’ai oublié ton visage  même si tu n’étais pas loin, simplement cachée dans l’album de velours rouge, les yeux à jamais ouverts sur cette photographie au-dessus de laquelle ton nom avait été inscrit en lettres cursives: Andrée Renée Baptiste.
Tu revins habiter ma mémoire lors du décès de Grand-Mère: on trouva, au fond du tiroir de son secrétaire, un petit carnet bleu, au nom d’Andrée B., écrit à l’encre noire sur une étiquette d’écolière.
Le carnet trouva refuge entre mes mains. Quand je l’ouvris, je vis une écriture fine, penchée et régulière sur des lignes grises presque effacées.
Le carnet, composé d’une cinquantaine de pages, ne comportait que dix pages couvertes de cette écriture appliquée.
Un journal très court, qui s’était terminé juste après son commencement, et dont les premières lignes paraissaient prometteuses…

3

« Je suis heureuse! Si heureuse! C’est vraiment le printemps! »

Tu y avoues alors la raison de ton bonheur:

Tu as rencontré au bal de la Saint-Jean un garçon dont tu t’es éprise.

C’est un grand gars, vaillant, aux épaules larges, aux cheveux blonds comme le foin que tu roules dans les champs, aux yeux bleus, vêtu d’une veste que des boutons dorés referment. Il se prénomme Simon. Il est alors en permission.

Tu ne racontes pas davantage les circonstances de la rencontre, toute préoccupée que tu es à chercher des mots pour ton indicible bonheur.

Je prends le relais pour te décrire dansant devant les reflets du feu. Tu t’enivres de musique, d’insouciance et de vertige, tes bras enlaçant la taille de Simon qui enlace ta taille. Pendant que vous tournez tous les deux autour du foyer dans une joie si intense qu’elle devient presque douloureuse, les flammes passent devant ton visage et tes yeux, qu’entourent de grandes ombres bleues, brillent avec un éclat renouvelé. Ton regard doit être profond, alors. Tu as ouvert le col de ta robe et une odeur acide s’exhale de ta gorge: celle de ta sueur mêlée à la senteur de jasmin dont tu t’es parfumée avant la fête.

Les étoiles piquettent le ciel; la nuit est claire et tiède.

Vient le moment où vous vous éloignez de la fête, dans un silence destiné à être le vôtre. Vous prenez le chemin du bois, attirés par le chant aigu des insectes. Il y a dans le vent léger une odeur de baie et de fougère. Plus loin, sous les arbres où l’obscurité se fait plus épaisse et humide, ondulent les herbes hautes. On les reconnaît à leur sifflement.

Des traces de vos corps allongés, il ne resta probablement rien au matin. Les herbes ont dû se relever doucement au cours de la nuit.

Tu ne racontes ni le baiser ni l’étreinte. Tu écris seulement:

« J’ai été surprise par la fleur rouge. »

J’imagine que tu parles moins d’une rose dont Simon te fit peut-être cadeau en guise d’au-revoir -il repartait, en effet, le lendemain pour la caserne- que de ce sang qui s’était écoulé par la déchirure secrètement consentie.

Tu as lavé très tard, au retour, cette fleur de sang éclose sur la blanche dentelle dans le lavabo de ta chambrette, pendant que, par la fenêtre ouverte, entrait le murmure de la nuit où se mêlaient le souffle des feuilles et la stridulation des grillons.

Tu t’es endormie en songeant à Simon qui était parti sans rien te promettre.

Mais la première étreinte n’était-elle pas déjà une promesse?

4

Dans les pages suivantes, tu racontes combien tu l’attends.

Tu ne vis qu’en rêvant de Simon; tu espères une lettre de lui, des fiançailles.

Tu comptes les jours qui te séparent du bal du Quatorze juillet où il  t’a dit qu’il reviendrait pour te faire danser.

Tu lui écris. C’est le silence.

Chaque midi, tu penses, en revenant des champs, que tu trouveras une enveloppe blanche au bord de ton assiette, entre le pain et la fourchette.

Les jours passent. Et toi, tu écris souvent dans ton journal ce seul mot: Rien.

Le soir du Quatorze Juillet arrive. Tu te fais belle. Tu choisis une robe de flanelle courte et fleurie.

Dans le miroir, tu te regardes longtemps te regardant, puis tu soulignes tes yeux de khôl noir. Tu dessines tes lèvres de rouge.

Bien sûr, tu ne racontes pas tous ces détails sur la page, par pudeur, mais ces quelques phrases m’y font songer:

« Je me suis fait belle; je me trouve belle; Simon ne peut que m’aimer. »

Dans la nuit d’été, tu enveloppes tes épaules d’un châle léger.

Sur la place du village, on a dressé les tables de bois. Il y a des bouteilles de bière, du lard, du saucisson coupé. Des lampions multicolores autour desquels tournoient des insectes  sont suspendus à de longs fils qu’on a tendus entre les arbres.

Tu es seule; tu as probablement refusé que ta meilleure amie t’accompagne pour pouvoir vivre toute ton histoire avec Simon.

Des couples dansent sur un air d’accordéon.
Tu t’assois sur un long banc, genoux serrés, gênée de devoir encore attendre. Mais patience: Simon ne devrait  plus tarder. Il a peut-être obtenu sa permission en fin de journée et, par conséquent, il a pris le dernier train.

Pourtant, seule, tu l’es restée « toute la soirée » écris-tu.

Simon est apparu à minuit, se détachant d’un groupe de jeunes gens qui riaient aux éclats et se dirigeant vers le cercle de danse, enlaçant une demoiselle brune et svelte qui l’enlaçait aussi; tu aurais pu être cette jeune fille; tu l’étais, il y a seulement trois semaines.

Simon, un instant, tourne vers la tête vers toi mais il semble ne pas te voir, ou s’il te voit, il semble ne pas te reconnaître.

Sous ta lampe de chevet, tu écris:

« J’aurais aimé qu’il me regarde encore. »

Tu n’as pas le coeur à accepter l’invitation d’autres cavaliers. Tu t’en retournes dans la nuit vers la ferme familiale. Chaque pas t’éloigne des clameurs et des notes du bal.

Le seuil de la maison n’est pas allumé. Tu ôtes tes souliers, tournes le plus discrètement la clé dans la serrure. Tu montes l’escalier dans le noir silence. Derrière les portes, tout le monde dort; on se lève toujours à l’aube, ici. Un rayon de lune blanche se pose sur le corsage de ta robe lorsque tu passes devant la lucarne du dernier étage. A ce moment, tu souhaites sans doute qu’il te happe et t’emporte.

Mais il te faut vivre.

Tu te délaces; tu t’approches du miroir; tu n’es pas sûre que ce soit toi; tes yeux sont rouges. Cependant, tu ne pleures pas; tu n’écris rien d’autre ce soir-là.

Ton chagrin est sec et ton histoire d’amour, au-delà des mots.

5

Ton journal s’interrompt jusqu’à la mi-août.

Je t’imagine, trompant ta douleur avec le travail et, dans la ferme familiale, il y a de quoi faire:

tu manies tant la fourche et la faux que, le soir, tes hanches te font mal; tu transportes la bassine lourde de linge au lavoir; l’eau froide de la lessive rougit tes mains; tu sèmes les grains cachés dans ton tablier retourné pour les poules qui accourent autour de toi, bec dressé. Tu apportes peut-être ton aide à la naissance d’un petit veau que tu tires par les pattes en dehors du placenta. Tu trais les vaches, nourris les cochons. On s’étonne sans mot dire de ton endurance. Mais personne ne te fait le moindre compliment; ce n’est pas l’usage dans les fermes de la région.

Puis, le lendemain du quinze août, à la période où les ombres se font plus longues au bord des champs, isolée sur le blanc de la page, cette phrase:

« Je ne me vois plus. »

Est-ce à dire que, lorsque tu t’approches du miroir de ta chambre, tu ne te reconnais plus, tu te vois comme une étrangère? Vraiment, ces yeux cernés de violet et ces traits tirés, est-ce toi? Est-ce ton visage que voilà?

Il faudrait peut-être que tu travailles moins… Je me surprends à te murmurer ce conseil dans ma lecture mais « ici, toutes les mains sont utiles. » Tu as grandi peut-être trop vite avec cette histoire; tu voulais te donner le temps d’être sérieuse…

Et puis, je comprends:

dans la langue paysanne, une fille « ne se voit plus » quand elle ne voit pas apparaître le sang du mois.

Chaque matin et chaque soir, à toute heure de la journée, au moindre espoir, tu cours et tu t’observes, tu t’épies en secret. Allons! La fleur rouge est seulement en retard pour éclore! C’est tout!

Mais les jours passent et la date d’éclosion de la dernière fleur rouge s’éloigne de plus en plus de ta vie présente: le tissu est blanc comme cette page sur laquelle tu te confies peu car tu te soucies davantage d’affronter ton angoisse que de trouver les mots pour l’exorciser. D’ailleurs, dans l’état dans lequel tu te soupçonnes d’être, il n’est pas d’exorcisme possible.

6

Je pense que tu as songé à la solution de « l’aveu » mais tu en crains tellement les conséquences que tu es restée muette. Le prix en effet serait plus lourd que le poids vivant que tu portes en toi: on t’enverrait dans une pension de jeunes filles dévoyées pour quelques années.

Je vois la scène, même si j’en fus absente. Oui, je vois cette scène qui se passa bien avant ma naissance:

on mange en silence; on entend seulement le raclement des cuillères au fond des assiettes remplies de soupe, les bruits de déglutition et la pendule qui martèle le temps en lançant à chaque seconde un éclair d’or.

Parfois, tu crains de t’évanouir. Tu ne sais pas si c’est la possibilité d’avouer -tout ce silence offert!- qui précipite le malaise. Tu poses alors ta cuillère contre le rebord de l’assiette et tu fermes les yeux pour tromper le vertige. Tes lèvres demeurent closes. Il faut bien garder enfoui ce qui, à ton insu, fait partie de toi: la terrible énigme de cette vie inconnue en cours d’éclosion.

7

Le dégoût te prend souvent près d’un mur au soleil, ou dans la grange, ou encore sous l’arbre sous lequel tu t’es baissée pour ramasser les prunes mûres, et même dans la cour devant les fenêtres qui te regardent. Tu portes ta main à ta bouche, tu enfouis ton visage dans le foulard  qui cachait ta chevelure et que tu viens de dénouer ; si la nausée est rebelle et violente, tu te penches un peu -donnant l’air de ramasser quelque chose que tu as égaré. Puis, tu t’essuies la bouche et tu continues à vaquer à tes occupations, encore fatiguée et haletante. Tu notes la fréquence de tes malaises. Le chiffre -deux, cinq ou huit- est inscrit en bas de la page de ton journal dont tu retournes le coin, comme pour cacher ta honte.

Tu sens que tu t’épaissis même s’il est trop tôt pour que cela se voie encore. Tu resserres tes jupes; tu as quitté tes robes afin de n’éveiller aucun soupçon. Le soir, au moment où tout le monde dort, tu commences de minutieux travaux d’aiguille. Tu modifies une fermeture, déplaces un bouton car la peur que ta taille te trahisse ne te quitte plus.

C’est ainsi que tu écris:

« J’ai reprisé hier au soir deux vêtements de l’an dernier. Cet été qui n’en finit pas de durer me fatigue. Hélas! Je sais que dans quelques mois, ça n’ira pas mieux, bien au contraire. »

Tu tiens aussi une liste de travaux quotidiens:

« J’ai fauché, j’ai trait, j’ai rempli la brouette de foin, je suis montée à l’échelle pour entreposer les bottes dans la grange. »

Tu tentes le diable bien sûr pour vaincre ce que, dans ton esprit, tu as dû appeler « l’oeuvre du diable »: tu prends la faux la plus lourde, la fourche la plus longue, la brouette dont les roues sont les plus rouillées, l’échelle la plus haute -dans l’espoir de tomber et de te délivrer rapidement. Tu donnes de violents coups de reins lorsque tu nettoies les mangeoires; mais « ça », cette étrangeté qui fait partie de toi, ce fruit d’une liaison intime avec un homme que tu veux oublier, s’accroche à ton ventre, à ton être.

C’est ta maladie honteuse. Le lien est tissé si étroitement entre « ça » et toi que tu ne peux le rompre ainsi -me dis-je en même temps que je m’adresse à toi. Le compte à rebours a commencé et aucun miracle ne peut l’empêcher.

Tu t’exclames:

« Je ne me souviens plus comment c’était avant!  La liberté, la légèreté! Oui, c’était comment? »

8

L’automne approche à grands pas. La terre des champs mollit. La brume des matins s’attarde aux lisières qu’elle découvre seulement vers midi. La peau des prunes se ride et devient grise. On trouve, tombées sans bruit sur l’herbe, les premières pommes tandis que les pluies, plus fréquentes, exhalent des odeurs de fleurs rouies.
Bientôt, ce sera la rentrée des classes.

Tu écris:

« Il faut absolument que je trouve une solution. »

Un jour, alors que tu étais bien plus jeune, tu surpris une conversation secrète entre Marthe et Annie, que tu ne compris pas tout de suite mais dont tu retrouves le sens à l’heure où tu écris.

Les deux femmes, assises sur la pierre chaude du seuil de la cuisine ouverte, parlaient de plantes puissantes pour se débarrasser de la honte. Une paysanne, reconnue pour son habileté  de sage-femme clandestine et qu’on appelait en urgence les nuits où les accouchements se passaient mal, les vendait non loin d’ici, à deux kilomètres. Une tisane avec quelques pincées de ces herbes mystérieuses suffisait pour être libérée en quelques heures sans trop de dégât.

Tu y as songé car je peux lire:

« Et si je me rendais au village de Merbache, où la réputation de la Mère Tournot n’est plus à faire? »

Mais tu as renoncé; j’en devine sans peine les motifs:

il te fallait prendre ta bicyclette à la brune car, dès qu’il y avait le moindre passage, une main écartait doucement les rideaux et des yeux s’approchaient dans l’ombre, derrière leurs lunettes qu’un index avait rapidement ajustées.
Mais à la brune aussi, on était à l’affût de la moindre silhouette, de la moindre porte éclairée et furtivement entrouverte.
Et puis, comment justifier ton absence au dîner qui commençait dès que sonnait sept heures, selon l’usage de la campagne?

Le temps de boire la potion, de te reposer -le risque d’évanouissement étant très probable-, tu ne serais pas rentrée. Tu sais enfin que la nuit s’épaissit beaucoup sur la route qui relie les deux villages. Déjà malade, tu pédalerais à l’aveuglette avant de t’asseoir silencieusement en face de ton assiette qui n’aurait pas été débarrassée, de porter la première cuillerée de soupe froide à la bouche -alors que la tisane avalée te soulèverait déjà le coeur et te brûlerait les reins- et d’affronter les jurons, et peut-être même la taloche de Père pour ton retard…

« Mieux vaut ne pas me mettre en faute afin que personne ne soupçonne La Faute. » écris-tu.

9

« C’est ce soir. J’ai pensé aux aiguilles à tricoter de ma mère car je ne peux pas rester comme ça, puisque, de toute façon, je n’épouserai jamais Simon. »

Je ne trouve aucun détail du déroulement des événements qui succèdent à ces phrases; alors, je raconte pour toi, Andrée, en te suivant geste par geste dans ce rêve éveillé qui n’est pas un souvenir puisqu’au moment de cette épreuve, je n’étais pas là, je n’existais pas encore.

Tu attends que vienne la nuit, le coeur battant.
Tu attends que la dernière porte de chambre se soit refermée, puis tu ouvres la tienne, descends les escaliers pieds nus; tu croises alors le rayon de la demi-lune blanche qui brille, claire comme une lame qu’une main invisible aurait frottée pour l’effiler.

Tu n’allumes aucune lampe; tu avances pourtant sûrement vers le buffet du salon en devinant là une chaise, là un fauteuil, là un coin de table; tu ne heurtes rien; tes gestes ont la grâce de la prudence; tu aperçois le petit panier; tu ôtes une aiguille de la pelote de laine réservée aux mailles d’un chandail que ta mère a prévu de tricoter pour l’hiver.

Je ne sais pas si tu éprouves un sentiment précis à ce moment-là; peut-être la hâte d’en finir.

Quand tu rejoins ta chambre, tu passes devant le miroir où tu t’es apprêtée une fois pour Simon mais tu ne t’attardes pas; l’urgence de ce que tu vas vivre évince ta peine ancienne. Tu dois penser que, de toute façon, tu ne seras plus jamais la même.

Tu laisses ta petite lampe de chevet allumée.

Tu t’allonges sur le lit, genoux écartés et là, avec la pointe de l’aiguille qui lance à la lumière des reflets vif-argent, tu commences ton chemin dont tu méconnais le retour. Tu vas sans savoir mais tu continues jusqu’au bout de la peur, du désespoir et du mal, même si tu crains que ce mal n’engendre aucun bien, aucune délivrance.

Et puis, c’est l’éclat blanc, tout au fond de toi, de la douleur de la chair transpercée -et un cri muet.

Tu attends. La douleur a cessé.

Tu retires l’aiguille et tu consignes sur ton journal que tu n’es pas sûre d’avoir réussi, mais qu’en tout cas, quelque chose s’est produit: l’irrémédiable enfin enclenché.

Tu t’allonges, tu guettes la suite.

La douleur te reprend, par vagues de plus en plus violentes, jusqu’au petit matin d’où a surgi de toi une grosse fleur rose et mousseuse comme celle que l’on voit flottant sur les étangs et qui précède le jaillissement de ce qui te semble être une petite grenouille bleue, à la peau ridée et aux yeux clos étirés, reliée à toi par un cordon rosâtre que tu romps avec une paire de petits ciseaux de couture que tu avais placée sur la table de nuit .

Tu écris:

« Je me suis délivrée à l’aube. J’ai trouvé le courage de descendre jusqu’aux toilettes au fond de la cour en faisant attention de ne rien tacher. Mais je saigne beaucoup. Cela ira sans doute mieux ce soir. »

Puis, plus rien, le blanc du papier sur cinq feuillets que je tourne avec émotion jusqu’à ce que je voie en transparence l’encre bleue de ton écriture à la sixième feuille:

« Je reviens de l’hôpital. Je vais mieux. Mais le médecin n’est pas sûr que je pourrai avoir des enfants plus tard. J’ai fait une hémorragie et une métrite. « Métrite »! Dire que c’est un mot qu’on emploie pour les génisses! C’est une récente découverte, la pénicilline, qui m’a sauvé la vie. Que j’ai été bête, mon Dieu! »

10

Je m’interroge en lisant ces lignes:

Pourquoi emploies-tu ainsi le mot « bête »? Te compares-tu justement à ces génisses dont l’unique fonction est de mettre bas? Trouves-tu que tu as plongé dans une telle déréliction que tu es devenue « une bête »? Ou alors, essaies-tu de minimiser le drame que tu as vécu par cet adjectif que tu utiliserais comme si tu avais égaré ta pince à cheveux ou comme si tu t’étais laissée piéger par la nuit dans les champs? L’histoire d’amour avec Simon n’aurait-elle été qu’une étourderie, une bêtise d’adolescente qui aurait mal tourné, un jeu imprudent dont on revient avec une cheville foulée?

Et ce Dieu, je pense que tu l’as prié avec ferveur chaque dimanche, te signant avec de l’eau bénite, l’implorant d’extirper ta faute de tes entrailles, de faire en sorte que ta honte ne soit pas connue et s’en retourne toute seule à la nuit d’amour et de trahison d’où elle est venue, libérant miraculeusement ton ventre…

Tu as laissé, je crois, ces cinq pages blanches pour revenir plus tard sur ton retour de la nuit.

Mais une fois que tu es revenue, le courage de ranimer cette douloureuse histoire d’amour et de mort avec des mots t’a manqué, ce que je comprends fort bien.

Comment dire, en effet, l’indicible?

Comment dire ta faiblesse grandissante au-fur-et-à-mesure que le jour se levait?

Comment dire le tambour de la forte fièvre qui battait tes tempes?

Comment dire l’évanouissement peut-être sur les pavés froids de la cour, les cheveux épars autour de toi?

Comment dire les cauchemars qui t’ont hantée pendant des nuits -dragons, dards, placentas crevés, utérus révulsés, embryons égarés sur l’eau qui les déposait au fond d’une grotte d’où pendaient des herbes éplorées?

Comment dire la profonde morsure du remords lorsque le visage furieux du médecin s’est penché sur le tien, sur tes yeux qui craignaient à la fois la lumière et sa fureur:

« Mademoiselle, vous avez fait une infection suite à une fausse couche provoquée! Mais où avez-vous mis votre tête? Comment peut-on être aussi stupide pour recourir à ce genre de pratique? Un enfant, ça se garde, Mademoiselle! »

Et le mot « ça » pour désigner cette gestation silencieuse résonne dans le sable de ta torpeur.

Comment dire la nuit que tu crains et désires à la fois car, au moins, elle te cache du regard et du jugement des infirmières, de ta soeur et de ton frère qui viennent, muets, aux renseignements, délégués par le patriarche?

Tout cela, j’essaie de le dire à ta place, de transcender mon manque d’expérience puisque personne ne vit les mêmes épreuves.

Tu es rentrée. Au voisinage, on a dit que tu avais attrapé une mauvaise grippe. Tu as continué à garder le lit. Tu as cessé de prêter tes mains à la ferme jusqu’au printemps. Tu es restée longtemps lasse mais peut-être était-ce aussi le souvenir de la peine d’amour qui provoquait cette langueur.

Puis, un jour, tu approches la chaise de la fenêtre. Tu aimes ressentir la fraîcheur de la chambre, signe que tu t’es enfin levée.

Un autre jour, tu feuillettes un magazine représentant des femmes en chapeau: tu observes longtemps ces grandes et fines silhouettes de mannequins. Tu as envie de leur ressembler.

Un autre jour encore, tu es joyeusement sensible à la fonte de la dernière neige et à l’apparition des premiers bourgeons enfouis sous leur coque verte.

Un soir, tu descends prendre ton dîner à la table familiale: on mange en silence; on entend seulement le raclement des cuillères au fond des assiettes remplies de soupe, les bruits de déglutition et la pendule qui martèle le temps en lançant à chaque seconde un éclair d’or.

Puis, tu montes dans ta chambre et il te prend l’envie de faire un patron, de dessiner sur du fin papier blanc une robe d’été que tu coudras pour toi.

Un après-midi, il fait singulièrement doux et clair. Un rayon de soleil se promène sur la table. Un merle chante non loin de la fenêtre.
Tu en ouvres les battants, tu te penches un peu et c’est à ce moment-là que tu vois le rosier qui prépare ses fleurs. Leur éclat vermeil étoile les petites feuilles repliées.

C’est pour cela que tu écris, en grosses lettres, à l’ultime page de ton cahier:

« Les roses près de ma chambre promettent d’être bien rouges. Je trouve leur couleur précoce. Elles seront ouvertes comme des roses du mois d’août pour la Saint-Jean. »

Post-Scriptum:

Je refermai le petit carnet bleu. Pendant longtemps, tu demeuras dans la nuit de mon silence.
Parfois, j’entendais ta voix comme derrière une porte que je me refusai d’ouvrir car je n’avais ni l’oreille pour t’entendre, ni les mots pour te répondre: ce qui, de prime abord, semblait être une épreuve à la fois étrange et singulière concernait beaucoup de femmes à cette époque et, de ce fait, pressentant qu’une telle chose aurait pu également m’arriver si j’étais née plus tôt, je craignais l’intimité de ce récit.

Mais ta voix, même si elle se taisait pendant un certain temps, me revenait toujours.
Tu étais en moi. La lecture de ton carnet avait scellé une sorte de pacte entre ton âme et la mienne.

Et puis, tard un soir, vers minuit, j’acceptai de t’écouter, de me rendre disponible. Ce fut moins difficile que je ne le pensais. Tu me dis d’écrire ce que tu avais à me dire.

Aussi, je ne suis pas sûre que ces lignes que j’ai écrites entre tes lignes soient réellement de moi. Tu en es peut-être l’auteur.
Tu es revenue de la nuit pour compléter le cahier bleu, décrire avec des détails sensibles ce que ta pudeur avait si longtemps tu.

C’est ainsi, il me semble, que tu as achevé véritablement ta délivrance. Pourtant, le cordon invisible entre toi et moi ne sera jamais rompu.

J’ai fini aujourd’hui ce récit; je l’ai  écrit, épisode par épisode, chaque nuit.

A l’heure où j’en termine la dactylographie, je sens que j’ai mal aux reins d’être restée longtemps assise devant ma table de travail.
Mais je suis fière -fière de cette douleur qui prouve que je t’ai enfin donné naissance, Andrée, que j’ai donné aussi un sens à ton deuxième prénom: Renée.

Maintenant que tu as vu le jour, je suppose que tu t’en retournes à la nuit.

Je n’ai pas écrit ce récit sur ton cahier que j’ai voulu laisser tel quel avec ses mots et ses silences -ultime témoignage d’une époque que les descendants ne peuvent modifier car ils transgresseraient l’authenticité de la parole initiale.

J’ai donc pris un autre cahier, bleu lui aussi, mais bleu marine alors que le tien est bleu ciel.

Avec un élastique,
je les ai réunis
tous les deux-
ton histoire

au-dessus de la mienne,
car elle a fait éclore
une rose sonore:

ma voix.

Aujourd’hui,
j’en ai la certitude:
d’avoir tant vécu
dans ces pages

ta solitude,
je suis devenue
une autre
Toi-Même.

Géraldine Andrée

Ecrivaine, poétesse, biographe, veilleuse et éveilleuse de Vie !

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