Publié dans Journal de nuages, Un cahier blanc pour mon deuil, Journal d'une maison de retraite

Ma mère et moi

Ma mère et moi déplaçons nos chaises selon le mouvement des nuages devant le soleil.

Soudain, ma mère me demande :

-Qui est cette Autre assise à côté de toi ?

Je lui réponds de ma voix qui se veut la plus calme :

-Mais Maman ! Il n’y a que nous deux !

A moins que… ma mère ne voie une véritable amie d’âme, invisible pour moi qui me sens seule parfois…

Ma mère me donne des nouvelles de ses parents qui ont, paraît-il, loué un studio dans la grande avenue et font leurs courses tous les jours dans la petite épicerie qui n’est qu’à quelques pas d’ici.

Oui, ils sont bien revenus de l’au-delà, plus jeunes qu’autrefois.

Si tu le veux bien , on organisera un déjeuner dimanche prochain, puisque ce sera Pâques.

Tu pourras te libérer, j’espère… Il faut que je prévoie le menu. Et si je faisais un soufflé aux pommes de terre ? Après, on partira pour une promenade…

On est le quatre août mais peu importe. Claire et Pierre s’annoncent à notre porte dès la première note de cloche.

Ma mère s’inquiète de savoir si l’arbre sur la place du village de son enfance a dépassé les tuiles de sa maison.

Puis, elle se plaint que ses ongles sont trop longs.

Alors, je les lui coupe.

On est tranquille. Ils peuvent repousser au rythme monotone des jours

pendant que la mémoire gambade dans un autre temps

où les morts sont bien vivants.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie

Personne

Personne ne peut prolonger
la lueur d’une luciole d’un ver luisant
d’une flamme de bougie
d’un météore dans le soir

Personne n’a ce pouvoir
Mais il demeure
la mémoire
pour témoigner

qu’une telle lueur
a existé
dans une nuit
comme celle-ci

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ma mère me dit

Ma mère me dit :
Prends les clés de l’appartement
et ne rentre pas trop tard.
Il y a deux ans encore,
ces mots auraient eu un sens correspondant au présent où ils auraient été prononcés.
Mais aujourd’hui,
nul besoin de prendre les clés : toutes les portes sont ouvertes.
En guise d’appartement, ma mère a une petite chambre toute blanche, avec, en face de son lit, la photo d’un voilier, long pétale qui glisse à fleur de sa plage préférée : Roscoff où elle aurait aimé un jour retourner.
Et si je pars, je ne rentre pas. Je reviens seulement la semaine suivante.
Ma mère a beaucoup oublié. Elle n’a plus la notion du temps.
Mais ses mots, eux, ont gardé la mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Mon aïeul, mon ami., Psychogénéalogie

Tu t’appelais Henri

Tu t’appelais Henri.

Ton prénom est mon seul souvenir.

Tu es mon grand-oncle, c’est-à-dire le frère de ma grand-mère paternelle.

Tu étais mort depuis longtemps quand je suis née.

De toi il n’y a nulle photographie. Alors, j’invente ton regard, la couleur de tes cheveux, ton sourire. Je crois que tu avais une moustache mais je n’en suis pas certaine.

Je ne t’ai connu que par ce que l’on disait de toi qui, à jamais réduit au silence, ne pouvais te défendre et rétablir la vérité.

On te prêtait des pulsions obscures, animales, une sorte de colère archaïque, un tempérament caractériel.

La famille ne résuma ta courte vie que par deux actes.

Le premier est qu’un soir d’été, tu avalas en entier le noyau d’une pêche. Tu échappas par miracle à l’étouffement et à l’occlusion intestinale. Le lendemain, paraît-il, le noyau ressortit par ton rectum sans causer de dégâts.

Le second acte te fut, en revanche, fatal. Tu eus la malchance de vivre sous la période de l’Annexion de la Lorraine qui était alors en guerre comme le reste du pays. Tu travaillais dans une usine dirigée par les Allemands. Lors d’un déjeuner, tu ne supportas pas la remarque d’un commandant.

Tu lui lanças la soupière à la figure.

Le lendemain, tu dus partir sur le front russe sous les couleurs du drapeau allemand.

Tu mourus, fauché par une balle dans l’uniforme de l’ennemi.

J’imagine le vermillon de ton sang dans la neige bleue de Russie, ce sang que nous avons en commun.

Tu représentas définitivement la honte. Aucun membre de la famille ne voulut te réhabiliter. Moi, je ressens aujourd’hui ta colère comme un mouvement de révolte, un désir de liberté et de dignité. Ton impulsivité n’a été que l’expression de la vie. Et pour la vie tu mourus.

J’ignore si ton corps fut rapatrié et où on t’a enterré.

On ne répare pas le passé.

Mais à toi dont le prénom s’est toujours murmuré dans l’ombre,

toi qui dans ma mémoire n’as pas de tombe

sur laquelle une main dépose

à chaque Jour des Défunts

quelques chrysanthèmes

ou quelques roses,

je dédie cette brève biographie en prose

qui se situe à la frontière du poème

pour qu’elle te soit un pays

où, enfin, tu reposes.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La porte de la petite armoire

La porte de la petite armoire vitrée demeure ouverte depuis plus d’un an, selon le même angle, comme si tu étais juste venu y prendre quelque chose – un clou, un tournevis, un outil.

Et je cherche sur la table l’ultime objet que tu as posé, mais je ne le trouve pas car il se confond avec tant d’autres objets que tu as placés là, des mois avant lui.

Telle est l’absence :
une porte ouverte dans l’invisible
et qui fait revenir le dernier souvenir
parmi d’autres souvenirs qui lui ressemblent.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Retour

Je me surprends
parfois
à croire
qu’il suffirait
de pas grand-chose
– un titre
tôt paru
dans le jour
qui te survit,
un coeur
de laitue
à aller acheter
au Corso,
l’appel
de ma mère
venu
du coeur
de sa lingerie,
le café
à faire couler
en un seul
murmure
dans la cafetière
blanche,
une mesure
à prendre
avec ton rapporteur
qui brille
au soleil
d’une fin
d’après-midi
de dimanche –
pour que ton pas
franchisse
le seuil
et que tu te proposes
de revivre
avec nous
aujourd’hui

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Toussaint 2019

Comment est-ce possible
que je voie de manière si précise
ce grain de beauté sur ton menton,
les reflets roux du jour
sur ton crâne chauve,
les deux boutons gris
en haut de ton col de chemise,
l’éclat de ton alliance
quand tu lèves la main gauche
pour verser le vin du dimanche,
la paire de lunettes que tu changes
avant de lire le journal ?
Derrière les verres épais,
ton regard me semble loin
en allé sur le chemin
d’une phrase
et pourtant, je le retrouve
lorsque tu as fini
de lire ton article
et que tu quittes
ta chaise
pour éteindre la lampe…
Comment est-ce possible
que je te voie ainsi vivre,
alors que tu es mort
depuis presque un an ?

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

La voix lointaine

Elle est lointaine, ta voix qui me parlait de la beauté de l’arbre centenaire du jardin.
Elle date de plus d’un an, d’un été qui ne reviendra pas.
Mais tes mots remontent le courant du temps.
Alors que ton nom est gravé dans le marbre,
ils flottent comme des rubans de couleur dans le silence de ton absence.
C’est un bel arbre.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite, Mon aïeule, mon amie

Chaudeney

Tu me dis :

Et si on allait à Chaudeney ?

Là-bas, il n’y aurait plus de problèmes.

Pour toi, tout change à l’ombre bleue de la place de l’église.

On ne voit plus la vie de la même façon.

D’ailleurs, Jeanne t’attend encore sans doute

sous les feuilles bordées de roux du marronnier

en cette fin de mois d’août

pour échanger sur ce que réserve l’avenir.

Puis, soudain, tu te ravises.

Est-ce à cause de cette clarté devenue grise

à la fenêtre de ta chambre ?

Il faut d’ailleurs que je vérifie

si ton rendez-vous avec ta jeune amie

est bien noté dans ton calepin jauni.

Et tu ajoutes :

La place de l’église a sûrement changé.

Est-ce que vraiment je la reconnaîtrais ?

Tout passe tellement vite.

A chaque instant que l’on vit,

on n’est plus jamais le même.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ici

Ta chambre est douce avec ses rideaux tirés, ses ombres mordorées.
J’ai posé sur une serviette en papier la barquette de fraises que je t’ai achetée et il m’a semblé que la couleur des fruits éclairait d’une lueur supplémentaire chaque bobine de fil destinée à coudre quelques robes invisibles…

Les deux fleurs que j’ai disposées dans un petit gobelet en plastique, il y a de cela trois semaines, sont encore bien ouvertes.

J’ai voulu retrouver le poème que j’ai écrit sur elles.

Le voici : https://quevivelavie.wordpress.com/2019/05/31/les-fleurs-de-ta-chambre/

Puis, je suis redescendue dans la salle de séjour.

Ici, tout est possible. On retrouve dans les conversations des maisons depuis longtemps vendues qui ouvrent leur porte, des défunts qui revivent. On peut demander à son voisin la couleur du ciel de Saint-Loup, le prénom du bébé parti.

Les seules nouvelles fraîches sont les fleurs qui apparaissent, les roses bien rouges désormais.

Tu m’as dit :

-Après le dîner, on ira cueillir de la lavande et on en mettra entre les draps.

J’ai opiné. Après tout, peu importe que tu te sois trompée de demeure et d’époque.

Ici, le temps est étranger au temps extérieur.

Il peut se dérouler en arrière, singulière bobine que la mémoire ravive.

Ici, on est ailleurs.

Géraldine Andrée