Je rêve que ma mère redevient sensée Elle me parle de la belle robe qu’elle a aperçue en vitrine taille cintrée et col Claudine Puis elle rajeunit en tressant fort ses nattes devant le miroir de sa chambre Elle a dix-neuf ans et elle danse danse vêtue de la robe exposée dans la vitrine de sa mémoire bras ouverts dans la lumière du soir comme si elle était sa propre cavalière Elle danse ma mère avec son ombre qui ne la hante pas encore et qui affine son corps en l’entourant d’or
A la place des violettes dont tu me fis la cueillette, pousse une herbe jaune et sèche.
Mais dans le grand salon, de partie de scrabble en partie de scrabble, le temps reste le même.
Tu n’as pas trouvé de mots nouveaux. Alors, tu feuillettes un catalogue de mode :
– Regarde comme c’est beau ! Le bouffant de cette manchette ! La dentelle du col ouvert ! C’est original ! Cette taille cintrée t’irait bien ! Qu’est-ce que t’en penses ?
Tu parles patron, coupe, tissu. La maladie semble avoir disparu, emportée par les pages du catalogue que tu tournes.
– Il faudrait que je me remette à coudre ! Je n’ai pas le temps !
Le temps, tu l’as. Elle est finie, l’époque des enfants et du mari, des repas, du ménage et de la lessive.
Mais tu ne trouves plus le chas de l’aiguille. Ta main tremble en tenant le fil. Tu t’éloignes de la ligne, tu assembles en un gros point deux tissus qui n’auraient jamais dû être ensemble.
Tu as, certes, beaucoup cousu dans ta vie. Avec dextérité. Tu as même enseigné cet art. Mais sans doute pas encore assez pour les projets que tu avais.
Dans ta prochaine vie, tu te réincarneras peut-être en styliste. Ou tu dirigeras une entreprise de vêtements que tu créeras toi-même. Tu monteras ta propre enseigne. Tu inventeras une marque. Tu habilleras des générations entières. Coco Chanel d’un autre siècle dont on méconnaît toute la mode.
J’aime y croire. J’aime croire que les passions nous survivent, qu’elles nous redonnent rendez-vous depuis l’autre rive, qu’elles nous reconnaissent dans un autre corps de chair, un autre vêtement de scène, et qu’elles nous redisent avec notre sourire :
J’ai achevé mon carnet de gratitudes que j’ai tenu pendant un an.
Hier était l’ultime page.
Je reviens au premier feuillet.
Il y a un an, jour pour jour, le 27 août, ces mots étaient écrits à l’encre bleue :
« La nuit me fait toujours l’immense présent du frêle frottement de la plume sur la page.
Je note la phrase de mon père :
C’est un beau jardin. Regarde cet arbre centenaire.«
Mots qui datent d’avant la mort de mon père et dont l’encre demeure si vive !
Pendant toute cette année de deuil, je n’ai pas flanché ; je n’ai pas fléchi.
J’ai relaté fidèlement mes petits émerveillements.
Dans ma solitude, je n’ai pas trahi l’écriture.
Quand je relis ce carnet de mille grâces, j’approuve ce que j’y ai déposé.
Je note à nouveau ici la récurrence de mes joies :
écouter une émission de rock en faisant la vaisselle du dîner
étendre mon linge dans le calme d’une fin de journée
observer la lente promenade des nuages avant de partir travailler
lever les volets sur les roses du balcon d’en face
remercier la lumière que j’ai pour lire, le temps pour désirer, l’espace pour rêver
sentir vibrer ce que j’écris comme le soleil sur mes reins
En mars, je déclare « Faire le deuil des cendres et grandir« .
Pendant tout l’hiver, je suis partie pour le pays d‘Happinez, de Simple Things, d’Open Mind, de Respire. J’ai aimé les couleurs et les odeurs d’imprimerie de ces magazines, la fraîcheur de leur couverture pour mon âme brûlée. J’avais l’impression d’être apaisée par de la neige d’avril.
« Mon plaisir favori, glisser un petit carton imprégné de mon parfum personnel dans ce carnet. Ce sera, ainsi, un véritable carnet intime.«
Le cahier de gratitudes m’a appris la réciprocité de l’offrande : découvrir que la gratitude est une offrande et l’offrande une gratitude.
J’ai traversé l’absence avec ce carnet à la main. Cette mort que j’ai vécue fut constellée d’une myriade de vies.
Alors, gratitude à mon carnet de gratitudes qui m’invite à revivre tous ces petits plaisirs pour un an encore.
C’est promis, demain matin, j’allume un soleil dans le soleil en faisant fondre du miel blond sur de la mie d’or.
On n’aime pas assez les lieux lorsqu’ils sont présents.
On ne mesure pas le prix de la lumière sur la table du dîner, la douceur de l’ombre de l’arbre, la bonté du jardin potager, la beauté des crépuscules quand l’hiver recule
et le miracle de chaque pas dans le couloir.
On n’aime pas assez les êtres qui vivent là, qui passent de la chambre au salon, comme une évidence qui est en vérité une grâce.
On croit que l’éclat des journées demeurera toujours dans la mémoire.
Mais lorsque les lieux et leurs êtres ont disparu,
lorsqu’ils se sont tous évanouis comme des bulles dans la nue,
on les regrette tant qu’ils nous hantent.
Parfois, bien sûr,
l’un de ces souvenirs familiers nous retrouve,
tel un foulard qui attendait sur un sentier rarement emprunté