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Le marronnier du jardin de Grand-Mère

Le marronnier du jardin de Grand-Mère m’a enveloppée en rêve de son ombre verte.

J’ai entendu bourdonner comme autrefois les étoiles allumées par les ailes de ses insectes.

J’ai senti sa fraîcheur me faire une deuxième robe de vent.

Ses parfums ont rejoint mon souffle d’enfant.

Et je me suis laissé bercer par le battement de ses feuilles.

 

Le marronnier du jardin de Grand-Mère a ouvert en rêve sa corolle.

A chacun de mes cils, il envoyait de menus signes
que me portait la lumière de ses frondaisons.

La vie ne m’avait pas exilée de ses racines

car le marronnier avait continué à pousser secrètement en mon âme.

 

Et ses bourgeons que depuis longtemps

je ne voyais plus

avaient éclos pourtant

comme des flammes

en leur force frêle.

 

Je me suis réveillée avec la conscience absolue

que j’étais pour le marronnier de ma Grand-Mère disparue

jardin devenu.

 

Géraldine Andrée

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Comment se fait-il ?

 

Comment se fait-il
que les fleurs soient rendues à leurs senteurs,
que le chemin qui mène à la ferme s’élance dans le soleil de la mémoire,
que le souffle des animaux rythme à nouveau les jours,
que l’eau remonte si claire de la sèche nuit du puits,
que le feu visage de Louise se rallume dans le miroir
et que toutes les gerbes recueillies dans les paniers d’osier noirci
enflamment de leurs brindilles le vent de ce soir ?

Comment se fait-il
que les sandales des enfants de jadis sonnent sur l’escalier,
que le rideau de perles dispersées depuis longtemps tinte au moindre passage,
que se rassemblent dans la cour les voix que l’on croyait à jamais évanouies,
que des éclats de rire traversent tous ces yeux qu’un doigt ferma, tels des météores envoyés dans le ciel d’août,
que la croûte du pain craque à fleur de mie
et que la robe du vin brille
comme si l’on venait à peine d’être servis ?

Comment est-ce possible
que la vie m’arrive,
mon Dieu,
de la mort ?

Et c’est à partir
de ce mot
que tu me donnes
en silence
cette phrase
à écrire :
Parce que ta plume
est le prolongement
de ma main,
le mouvement
de mon esprit,
la trace laissée
sur la page d’aujourd’hui
par mon pas enfui.

Géraldine Andrée

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Tout est là

Tout est là,

à l’instant du mot dit :

le bouquet de jonquilles,

le chant blond des blés que tu traversais pour te rendre au lac,

la chatte sauvage flairant les orties,

la bicyclette couchée dans les taillis et que tu retrouvais à sa couleur rubis,

la mousse de l’eau sur les cailloux entre lesquels filaient les anguilles

dont tu essayais de saisir l’éclair bleu à genoux.

Tout est là, dans la paume de l’âme,

et demeurera

ainsi contenu,

telle l’abeille

dans la corolle du poème.

Tu peux toujours le toucher

d’un mot au matin

quand tu te sens perdu,

le Pays d’enfance.

 

Géraldine Andrée

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Mon passé

Je suis allée voir le film Dunkerque. J’ai assisté à la fureur, à l’Apocalypse, au sacrifice de tant d’hommes alors que sous le ciel d’un bleu pur, la mer scintille de toutes ses paillettes au soleil.

J’ai rêvé, il y a quelques nuits, que je retrouvais Dunkerque où j’ai vécu pendant sept ans. Je parcourais la ville, je revoyais ses briques rouges, ses terrasses, ses maisons à Malo. Je louais une petite chambre. Par la fenêtre, j’avais rendez-vous avec la mer bien qu’elle et moi, nous ne nous soyons jamais réellement quittées.

J’en garde la mémoire avivée par d’autres mers telles que la Méditerranée.

Il me souvient d’avoir demandé à mon père, un soir d’hiver, quand j’étais petite, à quoi ressemblait Dunkerque. Mon père me répondit que ce n’était pas une ville folichonne. Elle avait été entièrement détruite sous les bombardements, puis reconstruite avec des bâtiments identiques. C’était surtout un port industriel, où l’usine Sollac – dans laquelle mon père travaillait aussi, à Florange – était en plein essor.

Qu’importe ! Ce nom, Dunkerque, me faisait rêver.

Un jour, par le plus grand des hasards – mais la destinée revêt souvent l’apparence du hasard, selon Einstein -, j’ai retrouvé, adolescente, un cahier brun aux pages jaunies, sur lesquelles courait une écriture fine, régulière, appliquée, à l’encre noire. C’était le Journal de Guerre de mon grand-père qui a fait la bataille de Dunkerque. Il y était inscrit le numéro de son régiment d’infanterie : le quarante-troisième.

Sur le sable blanc mouillé par la marée montante, j’ai suivi, pieds nus, les traces des bottes de mon grand-père.

J’ai posé le même regard que lui sur les dunes battues par les vents.

Comme lui, je me suis avancée vers le fouet des vagues. Je me suis très peu baignée dans cette mer que je trouvais excessivement froide. Mon grand-père, en revanche, y a trempé en grelottant tout son uniforme.

L’azur entre les pluies était d’un bleu si intense qu’on aurait voulu y disparaître. Pour mon grand-père, c’est d’un tel bleu innocent que pouvait surgir la mort, transportée par le météore d’un avion bombardier.

Mon grand-père a été sauvé. Il fait partie des miraculés qui ont été évacués en Angleterre. Il a vu les falaises du Dorset avant moi qui y ai accosté en tant qu’étudiante.

Dans l’album des aïeux, il pose, vêtu de son uniforme du Quarante-Troisième Régiment d’Infanterie, sur une photographie pâlie, avec ses camarades rescapés. Je l’entends rire aux éclats dans le silence de l’image.

J’ai une collègue et amie qui a vécu comme moi à Dunkerque. Elle y retourne souvent. Elle me parle des vagues qui cinglent les hanches, des gifles du vent – du ravissement que provoque la témérité des éléments.

Certes, il n’est rien de plus facile pour moi que de me rendre à Dunkerque. En TGV, j’y arrive en trois heures.

Mais j’ai peur. Peur du retour des anciens visages, de mes vieilles histoires d’amour achevées, de mes douleurs, de mes bonheurs aussi. Peur du violent mystère de mes émotions dues à un karma qu’il me fallait courageusement traverser.

Peur de mon passé dont il me semble qu’il est devenu une vie antérieure.

Pourtant, je possède un autre passé, bien avant que je ne sois née, un passé qui m’appartient tout autant que celui de ma propre vie, le passé de mon grand-père qui a remporté la victoire pour la Vie.

Un jour, je répondrai à l’invitation de mon rêve d’il y a quelques nuits.

La petite chambre à Malo m’attend.

Après que j’aurai tourné la clé dans la serrure et que la porte se sera ouverte, je m’approcherai à pas lents de la fenêtre. Quelle que soit l’heure, je serai à l’heure au rendez-vous, celui de la rencontre du bleu qu’a traversé courageusement Pierre.

Je laisserai monter dans ma mémoire la mer de mon Grand-Père.

Géraldine Andrée

Le journal de mes autres vies

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Après la mort du chat

Après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

Le lendemain, le soleil jouait à semer ses billes d’or dans la vigne.

Les ombres du marronnier dansaient sur les pages du livre qui s’agitaient dans la brise comme le jour précédant le drame.

Une semaine

après la mise en terre

du chat,

ma mère disposait les mirabelles fraîches sur la pâte feuilletée. La rentrée de septembre approchait. Il fallait songer aux feutres et aux protège-cahiers. La véranda était toute dorée les après-midi comme lorsque le chat faisait la sieste avant d’aller chasser les souris.

On s’attendait encore, bien sûr, à l’entendre miauler aux encoignures, à le voir bondir de l’ombre pour se lover au coeur du fauteuil. On se demandait quand il surgirait pour attraper le fil lumineux du crépuscule qui ondulait sur le carrelage.

Mais on se rendait vite à la raison.

Il n’y avait plus de chat à la maison.

Tous ceux que l’on aime sont de passage.

On s’est déshabitué à prononcer son prénom. On a rangé son collier rouge dans une boîte en carton. On a perdu le souvenir de sa tache grise derrière l’oreille et de ses grattements inquiets lors des orages.

Le chat s’en était allé à pas de velours, à pattes de silence. 

Les nuits d’automne, elles, sont revenues sans notre chat. Le seuil de la porte demeurait muet dans les frimas.

Le haut de l’escalier n’annonçait plus l’odeur de sa fourrure mouillée par les pluies.

Il fallait réussir le prochain contrôle, équilibrer les plans dialectiques, élaborer les fiches d’étude.

Le chat avait à jamais changé d’adresse. Il avait cessé d’habiter, par une aube d’été, ma solitude.

Le cours des jours

a doucement éloigné comme une voile

sa flamme blanche

vers ce bleu qui sépare les étoiles.

Et puis,

par un matin de dimanche comme Aujourd’hui,

où je me suis dit que j’aurais bien aimé passer mes vacances dans la grande maison de l’enfance, retrouver les livres sous l’arbre, les tartes aux fruits, tout le jardin qui luit,

j’ai entendu crépiter un taillis.

Une flamme blanche dans le soleil a  bondi sur mes épaules pour s’enrouler sur mon coeur.

Un souffle familier prolongeait mon souffle comme si cela eût été une évidence depuis toujours.

Le cours des jours avait ramené de ce bleu entre les étoiles le feu bonheur.

Félix était enfin sorti de sa cachette. Il avait élu mon âme pour son nouveau séjour.

Déjà, il se pelotonne sur mes poèmes à naître, coussins devenus près de la Fenêtre.

Vingt ans après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

 

Géraldine Andrée

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La Baguette Magique

Je me souviens :

Un après-midi de printemps, je me confectionnai une baguette magique. Je devais avoir sept ans.

Je la fabriquai avec une baguette de coudrier que j’avais recueillie dans le jardin.

Je l’entourai d’un papier rouge aux reflets dorés qui avait enveloppé un cadeau de Noël et je fixai à l’un de ses bouts une étoile que j’avais découpée dans du papier blanc et coloriée en vert éclatant.

Ma baguette avait fière allure : bien dressée devant mes yeux, elle brillait de tous ses feux comme le sceptre d’une reine. A n’en pas douter, elle était magique. Il suffisait simplement que j’apprisse comment l’utiliser.

Alors, je baissai les paupières et, dans la nuit de mes yeux clos, je me concentrai : je fis remonter ainsi de ce mystérieux voyage des formules venues du plus lointain pays des contes.

Je récitai ces dernières dans un lente incantation que j’accompagnai d’une danse envoûtée, ma robe de laine se déployant en large corolle autour de mes cuisses :

– Abracadabra ! Abracadabri ! Gloubiglouba ! Gloubagloubi ! Je veux que l’armoire de ma chambre se transforme en Royaume des Fées !

Puis je me tus. Je n’avais pas imaginé comment serait ce Royaume des Fées. Je laissai à la Baguette Magique le soin de tout créer. Il y aurait peut-être une fontaine d’eau si claire que le soleil s’y mirerait, et des fleurs au bord de la vasque de pierre, et une ondine s’y reposant…

Mais je n’avais pas formulé précisément l’objectif de mon désir. Peut-être y souhaitais-je aussi des plateaux de friandises, de gâteaux à la crème que me serviraient de nouveaux parents, les vrais.

Je pensai qu’il faudrait un peu de temps pour que Le Royaume des Fées apparût dans l’armoire. Je ne me préoccupai pas comment il allait naître, s’il sortirait doucement, masse informe, du bois qu’il me semblait entendre déjà craquer, pour devenir une île merveilleuse au milieu de mon enfance, ou s’il serait là, offert comme une évidence, comme une feuille déposée par un souffle de printemps.

J’étais en revanche certaine que la Baguette Magique avait besoin de ma patience pour être efficace.

Je contins ainsi mon agitation et descendis avaler mon goûter. Pendant que j’étalais le miel blond sur mes tartines, je songeais avec satisfaction au superbe travail que devait réaliser la Baguette Magique.

Puis, je montai dans ma chambre avec un certain recueillement. Je m’arrêtai devant l’armoire, le cœur battant. Pas un bruit. Pas un pépiement d’oiseau à l’intérieur, pas le moindre bruissement d’eau… Le silence me réservait jusqu’à l’instant ultime sa splendide surprise. J’attendis encore quelques secondes et, assourdie par le rythme du sang frappant mes tempes, je tournai la clé dans la serrure.

Les deux portes s’ouvrirent en grinçant, comme toujours.

Et, comme toujours, les draps de ma mère étaient sagement alignés sur les étagères, exhalant une odeur de lavande sèche.

Je ne me remis pas de cette amère déception. Je me sentis trahie. Je pleurai longuement, ma tête au creux de mon coude.

Je ne sais plus comment je me séparai de ma Baguette Magique. Je la chassai de mon cœur et ma mémoire l’abandonna pendant longtemps. Ma raison la fit s’évanouir avant qu’elle ne fût livrée à elle-même, dans un coin d’ombre de la maison.

Je renonçai à y avoir recours. Je ne lui demandai plus rien et me résignai.

Ainsi, quand à l’âge de vingt ans, je rejoignis mon amant exilé dans une ville froide et pluvieuse d’Angleterre, que j’endurai pour lui un mal de mer de sept heures et que celui-ci me reçut, contrarié parce qu’il avait oublié ma visite et que visiblement j’entravais ses projets, j’ignorais combien je possédais mon propre pouvoir. Pas un instant ne me vint l’idée que je pouvais quitter ce port venteux et gris pour aller visiter, seule, une ville plus accueillante, étoilée de vitrines d‘or, rompant par la même occasion avec mon amant qui ne m’aimait pas.

J’avais renié la Baguette Magique. Par conséquent, je me reniais moi aussi.

Et puis, après des heures de lecture, des années d’apprentissage, je découvris que la Baquette Magique ne s’était pas évanouie comme je l‘avais longtemps cru, qu’elle ne disparaîtrait jamais, que, si je le désirais, je pouvais la réutiliser avec une intention plus précise et qu’elle ne m’en voulait pas de l’avoir abandonnée car c’était moi que j’avais abandonnée en vérité.

Cette Baguette Magique était la Parole.

Par conséquent, j’appris à parler avec discipline, à formuler clairement et fermement ce que mon cœur souhaitait :
– S’il te plaît, Baguette Magique ! J’aimerais retrouver l’album de photographies des dernières vacances !
Ou :
– Si seulement, Baguette Magique, j’avais des nouvelles de mon amie Nadine !
Ou encore :
– Ce serait bien, Baguette Magique, que je réussisse cet examen !

Et je retrouvais l’album des vacances ; Nadine était disponible pour boire un café.

Le jour de l’examen, le sujet distribué me déplut. Je faillis quitter la salle.

C’est alors que m’apparut la Baguette Magique de mon enfance, vêtue de sa robe d’or, couronnée de son étoile ; elle prit miraculeusement la parole comme dans le Royaume des Fées décrit dans les contes:

– Allons ! Rien n’est perdu !
Je débouchai mon stylo plume, rédigeai mon devoir pendant sept heures et réussis l’épreuve.

Aujourd’hui encore, je n’ai pas fini de découvrir tous les pouvoirs de la Parole Magique.

Mais je sais que la Malicieuse a plus d’un tour dans son sac.

Je sais aussi que la Parole Magique demande à ce que je sois persévérante dans ma vie, fidèle envers mes désirs, précise dans l’expression de ma volonté, loyale avec mes mots ;

et surtout, je sais qu’elle ne fonctionne que si j’ai la foi
en mon cœur,
car c’est là que demeure
à jamais
le Royaume des Fées.

Géraldine Andrée
Le 22 Octobre 2015
Mon Enfance

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Je devais avoir un frère

Je devais, jadis, avoir un frère.
Un frère avec lequel jouer, courir, rouler dans les herbes de l’été, sauter à la marelle, aller à la fac plus tard.
J’ai souvent eu un frère.

Au Moyen-Âge, j’avais un frère borgne, excellent forgeron.
A la Renaissance, j’avais un frère qui m’accompagnait à la bougie, le soir, dans les sombres couloirs.
Au XVIIIème siècle, j’avais un frère qui m’emmenait haut dans les arbres. Un matin de juin, je suis tombée et je me suis cassé le poignet.
Sous Napoléon, j’avais un frère qui m’apprenait à lire Sénèque et Cicéron.
Je devais encore avoir un frère dans cette vie-ci.
Un frère m’était destiné.

Cela devait faire quatre mois bien ronds.
Comme moi, je l’imaginais blond.
Dans la lumière d’un matin de juin, je me suis aperçue que ma mère n’était pas bien.
Il y avait quelques gouttes rouges entre le salon et la salle de bains.

Hop ! Ni une ni deux ! Pour me cacher les yeux, on m’envoie chez Pépé-Mémé dans la grande maison entourée de roses et de glycines. Assise au bord de la vasque, je berce ma poupée préférée. Je l’allaite avec une poitrine absente. Je l’habille avec un pantalon de laine blanche.

Quand ma mère est revenue me chercher, elle était pâle.
Pour ce qui était arrivé, il n’y avait ni nom, ni phrase.
Pour mon frère, pas de prénom.
Pas de case sur le livret de famille.
Pas de visage dans un mot.
Plus de place.
Même pas une place vide.
C’était trop tôt et déjà trop tard.

La vie s’écoula dans le creux des jours. Je jouais seule jusqu’à ce que ma soeur naquît. Avec elle, ni roulade, ni marelle.
Que des chamailleries. Et un sentiment d’étrangeté.

Il est des frères qui vous sont destinés et qui pourtant sont voués à ne pas venir. Qui se perdent en route et qui vous font vivre l’exil.

C’est ainsi. Sans lui, j’ai appris l’indépendance, l’autonomie. A jouer au jeu très sérieux de la vie. A consentir à perdre plutôt qu’à gagner pour progresser en tant que femme.

Pendant toute mon enfance, je me suis culpabilisée. J’ai cru que mon frère s’était envolé parce que la fenêtre de ma chambre était ouverte.

De temps en temps, mon frère entre par mon cahier ouvert et il m’envoie un signe à travers la fenêtre de ma page.
Il est venu au galop sur une phrase.

Dans l’espace des lettres rondes, il me regarde.
Il ne prévient pas quand il arrive. Cela peut être un jour comme aujourd’hui.

Puis il repart en voyage pendant qu’ici, je fais naître les mots de la Vie.

Géraldine Andrée 

Le poème est une femme

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Souris de mes nuits

La toute première nuit passée dans la maison de vacances, je me souviens d’avoir été réveillée en sursaut par le bruit d’une cavalcade sur le toit de la mezzanine.

C’était un rythme saccadé, comme si un groupe très soudé courait vers la même destination – la même proie indispensable à leur survie collective.

Des gouttes de sueur ont perlé sur mon front. Mon coeur battait à tout rompre.

N’allais-je pas être mangée ?

Puis, le bruit a brusquement cessé.

Mais je suis restée aux aguets face au silence, tapie dans mes draps, obsédée par la crainte que la cavalcade ne revienne en sens contraire.

Le matin, j’ai demandé à mes hôtes ce qui s’était produit pendant la nuit. N’avaient-ils pas entendu le même galop ?

On m’a dit que c’étaient des souris qui avaient échappé à tous les pièges, à tous les chats.

Elles étaient en vérité peu nombreuses – peut-être cinq ou six, mais le bas toit de bois amplifiait leur fuite, transformait le trottinement de leurs frêles pattes en frappement de sabots au-dessus de ma tête.

Les souris sont revenues les autres nuits et j’ai cessé d’avoir peur. Elles allaient, vives et inoffensives.

Je me demandais vers quelle destination mystérieuse elles couraient ainsi.

J’éprouvais à les écouter une sorte d’urgence à vivre.

Puis, je ne les ai entendues qu’endormie.

Durant toutes les nuits passées dans cette maison de vacances, les souris ont visité mon sommeil.

Je percevais leur arrivée fulgurante dans mes songes. Les souris surgissaient comme des alliées dans les paysages hantés de mes rêves. Elles faisaient fuir les cieux noirs, les salles de classe closes, les pistes de danse douloureusement scintillantes, les cascades cruelles et les chemins gris qui ne me menaient jamais à destination.

Toutes ces images me quittaient comme si c’était à leur tour d’avoir peur.

Les souris exorcisaient mes tourments qui renonçaient alors à me mordre.

Peut-être emportaient-elles aussi mes peines pour les grignoter tranquillement, plus loin, dans un coin caché car je me levais toujours un peu plus légère et gaie que la veille. Comme délivrée.

Une chose est certaine.

Je les avais acceptées en tant que telles, souris de mes nuits, lors de cette période de ma vie où je me cherchais tant.

Aujourd’hui, ces souris me manquent.

J’aimerais parfois en entendre une,

rien qu’une seule qui fendrait le silence et dont la course insolite éloignerait de toute urgence, le temps d’une nuit, les soucis de l’adulte que je suis devenue.

Géraldine Andrée

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L’été d’un autre temps

Tu te souviens de cet été-là ?

On arrosait nos jambes couleur d’ambre avec l’eau dédiée aux fleurs.

Tu portais l’arrosoir un peu plus grand que toi en vacillant puis tu versais sur mes chevilles l’ondée fraîche de la matinée.

Je jouais à me cacher derrière les herbes hautes pour que tu ne me retrouves pas avant la fin du jour.

Pendant ce temps, je déchiffrais la parole des arbres. Du royaume de leur ombre bleue, j’étais la reine.

Parfois, l’une de ces conversations secrètes allumait en moi la cascade folle d’un rire qui me trahissait. Alors, tu pointais ton doigt entre les épis jaunes en t’exclamant :

-Méchante ! Te voilà !

J’avais perdu mon pari jusqu’au lendemain.

Oui, tu te souviens…

Cet été était le nôtre.

Pourtant, il paraît si lointain qu’il appartient désormais

à un temps tout autre.

D’ailleurs, s’il nous était accordé le miracle

de son ancien soleil,

serions-nous pour son éclat

encore pareilles ?

 

Géraldine Andrée

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Le couloir

C’était un couloir qui menait au coeur de la maison.

En passant à pas lents derrière les portes, on se faisait le témoin caché des chuchotements, des souffles mêlés, des éclats de rire, des éclats de voix, des pleurs, du tintement des assiettes, des cris du nourrisson.

Dans le couloir, cela fleurait bon, selon la saison,

la cannelle, les pommes au four, la poule au pot, les infusions à la menthe, le café chaud, le lait de brebis, le gâteau bien cuit, le soufflé de courgettes, les tomates farcies.

Le couloir a mené tout au coeur de la maison des amies comme Cécile, Marthe, Valérie, Odile, Alice.

On a entendu courir Claire qui revenait de la promenade, ébouriffée et les joues rosées, puis les enfants de Claire – Charles, Andrée, Gisèle, Pierre.

Par une aube de juin, on a suivi la traîne de mariée de sa fille Andrée, qui ondoyait comme un lis sur les lames de bois.

Les dimanches de printemps, le couloir brillait, tout enduit de cire d’abeille.

Un lundi, il était si glissant que le notaire est tombé, avec ses dossiers ouverts sur son ventre bedonnant !

Cette anecdote grotesque s’est transmise de génération en génération.

Un matin de la Libération, une lettre a chu comme une feuille brusquement détachée des mains douces de Claire. Il y était annoncé que Charles avait été tué au front.

Dans ce couloir éclairé par la lune est souvent apparue la sage-femme, ange blanc inespéré  au milieu de la nuit constellée de sueur.

Au bout de l’attente, le cri neuf se déployait comme une étoile.

La grâce révélait enfin toute sa profondeur.

Et puis, tu te souviens bien de ce jour de septembre où un cercueil a franchi le seuil de ta chambre.

Le long du couloir, on avait tendu les épais draps noirs du silence.

Quelles que soient les épreuves ou les joies, ce couloir – j’en suis certaine – guidait le visiteur vers le coeur de chaque membre de la famille.

C’était, voyez-vous, le couloir de la Vie.

Géraldine Andrée