Publié dans Poésie, Poésie-thérapie

Sans titre

Je suis riche
de chaque poème
unique

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, Poésie-thérapie, Un cahier blanc pour mon deuil

Graphothérapie pour le deuil

Un certain nombre de personnes perdent, en ce moment, leurs proches sans avoir pu leur parler, les embrasser.

Le deuil est d’autant plus difficile à vivre. Il arrive, lors de cette traversée de la douleur, que des hallucinations nous assaillent – qu’elles soient visuelles, auditives, olfactives, tactiles.

Ce peut être un foulard que l’être aimé portait autour de son cou et qui nous revient, avec ses couleurs vives, son morceau de musique préféré qui tourne comme s’il était joué près de nous, son parfum fétiche, un geste propre à sa personnalité, son grain de beauté qui s’agrandit sous la loupe de notre mémoire, l’inflexion particulière de sa voix.

Quand j’ai perdu mon père, je l’ai entendu tousser un matin, dans la pièce d’à côté.

Ecrivez ou dessinez ces hallucinations. Faites de la place sur la page pour la couleur du foulard, l’émotion de la musique, les senteurs de ce parfum proche de votre peau, l’ombre de son geste dans la lumière du jour d’aujourd’hui, les contours du grain de beauté, la présence des mots à l’invisible sillage. Coloriez, tracez, gribouillez dans tout l’espace que laisse le manque. Mettez des pointillés, accrochez des étoiles à l’absence. Découpez un carré du tissu que vous aimez et placez-le à côté du souvenir du vêtement qu’il/elle portait.

Ecrivez un poème sur ce qui vous obsède.

Quand j’ai entendu la toux de mon père, j’ai écrit ceci dans mon Cahier blanc pour mon deuil :

« Je t’entends tousser à l’aube dans la pièce d’à côté. Je me lève. Je consens à sortir de mes rêves qui me font oublier ton départ. J’ouvre la porte. Je franchis le seuil qui me sépare de toi. Tu n’es pas là. Mais il y a ce rayon de soleil qui touche mes épaules et dont la chaleur ressentie me prouve que je suis bel et bien là. Peut-être m’as-tu guidée vers ma propre présence sans laquelle tu n’existerais pas. »

Une fois que vous avez extériorisé ces hallucinations, vous avez déposé votre douleur et l’être perdu peut vraiment vivre en vous car vous êtes plus disponible, plus vivant, vous aussi.

Comme Elisabeth Kübler-Ross l’écrit :

« Il est courant, et normal, d’avoir des hallucinations de l’être cher disparu. Souvent, elles sont porteuses d’un message en provenance de notre psychisme endeuillé. Bien que parfois effrayantes, elles sont généralement inoffensives, et recèlent de précieux indices, des fils à remonter jusqu’à leur origine. Dans certains cas, elles nous pointent une affaire inachevée ; dans d’autres, elles nous apportent un grand réconfort. »1

Au lieu de penser que vous êtes malade ou que vous avez peur, rendez grâce à ces hallucinations : le temps d’un parfum, d’un mot, d’une couleur, vous retrouvez celui qui demande à exister là où vous êtes : votre coeur.

Géraldine Andrée

1 Elisabeth Kübler-Ross et David Kessler ; Sur le chagrin et le deuil ; Pocket Spiritualité

Publié dans Le journal des confins, Poésie, Poésie-thérapie

Sans titre

Je lis beaucoup de poèmes pendant le confinement. Et ces jours m’ont menée à la redécouverte de la poésie de Nazim Hikmet.

J’ai rencontré son recueil Il neige dans la nuit 1- étrange coïncidence ! – un mois avant mon départ pour un pays proche de sa patrie : la Syrie.

Dix années plus tard, je l’ai relu pendant mon vol pour l’île de Majorque.

Qu’importe le temps ! Les vers de ce poète tintent comme le soleil au contact de l’éternité.

Aujourd’hui, je lis Nazim Hikmet chez moi, en partance pour mon pays intérieur.

C’est le poète emprisonné dans les geôles de Turquie.

Et j’aime être le témoin de ses mots qui effacent les barreaux.

Dans son poème Au cinquième jour d’une grève de la faim, il fait apparaître, dans l’ombre de son cachot, la main de sa mère, de sa bien-aimée, de son fils. Et face à la mort à venir – qui viendra en vérité bien plus tard car le poète survivra à la prison et à l’exil – , il affirme la pérennité de sa voix dans un vers d’Aragon, la colombe blanche de Picasso, les chansons de Robeson, le rire des dockers de Marseille. Cet adieu se fait liberté :

« Pour vous dire la vérité, mes frères,
je suis heureux, heureux à bride abattue.
« 2

Je me souviens de la solitude de mon adolescence et je songe combien j’ai eu de la chance, entre ma lampe de chevet et mon lit, d’être conviée à la table des poètes.

Venaient exclusivement pour moi des noms jusqu’alors inconnus, puis familiers devenus – René-Guy Cadou, Emile Verhaeren, Philippe Jaccottet, Marie Noël, Maurice Fombeure, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, Jean Tardieu…

Il y avait toujours un jardin qui m’était réservé, un épi de blé à maturité, un sentier qui me guidait là où il souhaitait aller. Et même lorsque la pluie de décembre battait rageusement les vitres, j’étais au coeur des senteurs de juin, dans le bleu de l’été rimbaldien.

Dans ma chambre d’adolescente mal comprise, le poème devenait une chambre dont j’étais la fenêtre ouverte, par laquelle entraient un air de fête foraine, une vague déhanchée dans sa robe de dentelle, une lune rose au centre de la nuit chaude, des cheveux dénoués par l’orage, l’odeur envoûtante du chèvrefeuille.

Tel est le miracle de la poésie de Nazim Hikmet et de tous les autres :

léguer le don de l’accueil.

Géraldine Andrée

1 Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Poésie Gallimard, 2005
2 Ibid ; Au cinquième jour d’une grève de la faim p102

Publié dans Grapho-thérapie, Journal de ma résilience, Poésie

Le mot que j’aime

J’habite pleinement
le mot que j’aime
J’y repose
mon souffle

Je deviens
ce mot lui-même
Je suis
son dessein

tracé
sur la page
ou sur les lèvres
Et tout comme

il m’a accueillie
pendant les peines
je l’héberge
dans mes rêves

pour ne pas que le temps
l’emporte
Le mot et moi
nous sommes

par fidélité
réciproque
l’hôte
de l’autre

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal des confins, Poésie

En ce dimanche de Pâques

Je songe alors
que nous demeurons chez nous
à ce que la nature nous prépare
en secret

des fleurs sur des tapis d’herbe
des arbres gantés de vert
qui nous ouvrent
le chemin

un ciel qui étend
sa nappe bleue
rangée pendant
un trop long hiver

des éclats d’instant
dans l’eau de la fontaine
un air de cristal
qui tinte contre notre oreille

et surtout le miel du soleil
aux reflets roux
bien gardé au fond d’un rêve
quand nous demeurions chez nous

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Poésie

Le billet

Comment faire pour voyager dans sa chambre ?
C’est facile !
Vous prenez un billet unique,
le poème,
et vous partez en calèche
avec Victor Hugo, pour le jardin des Feuillantines,
ou en train avec Arthur Rimbaud, pour la rive qui promet la vie abyssine,
ou encore de l’autre côté du
temps,
avec Robert Desnos
qui vous guide vers votre ombre.
Et quand le voyage se termine,
nul regret,
car c’est là que tout recommence.
Vous prenez un autre billet
avec votre fidèle
compagnon de route :
le silence.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Les poèmes de mon père

Le soir, avant de m’endormir, je demande à mon père de me faire signe.

J’attends quelques instants ; je respire.

Puis, j’ouvre mon anthologie de poèmes regroupés par jour, par saison, comme dans un agenda de floraison.

Et un poème vient à ma rencontre. C’est, souvent, un poème qui évoque l’automne, où mon père est né et mort.

J’entre alors, corps et âme, dans « les eaux du temps » de Maurice Carême, « les taffetas morts » et les flammes levées des lampes de Luc Bérimont, « le sourd frémissement des forêts » de Théophile Gautier. Je comprends ce que signifie l’absence, et les frêles lueurs qu’elle laisse dans le temps.

Je lis et relis, par exemple, les Pensées d’automne du 10 novembre, date à laquelle mon père a donné la main à son ombre.

Puis, un autre signe m’est envoyé. Le soir de la journée du 30 mars qui s’achève pour moi, le poème Les Hirondelles, extrait du Livre de mon père d’Emile Henriot, rend mon âme légère comme des ailes qui reviennent.

C’est ainsi qu’éclot dans ma solitude une grande certitude :

chaque poème est mon père retrouvé

entre mes mains qui tiennent le livre ouvert.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie

Sans titre

Quand le poème
s’approche
et que personne
n’est certain
de la trace
qu’il laissera
je deviens
chemin
entrouvert
pour le silence
de son pas

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Dialogue avec ma page, Grapho-thérapie, Le cahier de mon âme, Poésie

Sans titre

Se pencher devant la page
pour lui confier des peines, des doutes,
des projets, des souhaits,
toutes les interrogations possibles,

puis attendre
une réponse
dans sa blanche lumière.
L’écriture est prière.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal des confins

La mission de vie d’aujourd’hui

Je trouve, en ce moment, beaucoup de vidéos sur YouTube qui nous invitent à trouver notre mission de vie en ces temps obscurs.

J’avoue que ma mission de vie aujourd’hui, je ne parviens pas à la définir. Je me réveille souvent effrayée par le bruit des avions dans le ciel. J’ai peur que ma mère meure seule dans sa chambre. J’ai peur de suffoquer, moi aussi. Et puis, j’ouvre mes volets sur le long silence de la rue ensoleillée. Et ce matin ressemble au matin d’hier, au matin de demain.

Pourtant, je suis contente de retrouver mon cahier près de mon café, de lui confier mes angoisses et mes rêves de la nuit. Peut-être est-ce cela, ma mission de vie d’aujourd’hui, retracer la simple vie ? Je savoure ce présent qu’est l’éclat blanc de la page en haut de laquelle j’inscris invariablement la date : 29 mars, 30 mars, 31 mars… Je suis fidèle à mon journal. Ce n’est pas une mission de vie spectaculaire mais moi, je sais ce que j’accomplis, pour moi et pour un quelconque Dieu s’il me voit.

La jeune Etty Hillesum ne se demandait pas orgueilleusement si son journal serait lu plus tard quand elle l’écrivait. Non ! Elle se contentait de noter ce qu’elle aimait, espérait, souhaitait améliorer en elle, ses petites réussites comme ses plus profonds défis :

« Il me faut faire parfois tellement d’efforts pour tisser la trame de la journée – me lever, me laver, faire ma gymnastique, enfiler des bas non troués, mettre la table, en un mot m’orienter dans la routine quotidienne – qu’il me reste à peine assez d’énergie pour accomplir d’autres tâches. Quand je me suis levée à l’heure, comme n’importe quel autre citoyen, j’éprouve autant de fierté que si j’avais fait des merveilles » 1

note-t-elle un lundi matin 20 octobre 1941.

Etty est morte à Auschwitz en ignorant qu’elle serait lue un jour et que ses cahiers proposeraient une foi indéfectible en l’homme.

Moi, aussi, je dois tisser ma journée. Une petite liste de gratitudes – merci pour l’électricité, l’eau courante, la fine plume de mon stylo Schneider, ma provision de cartouches d’encre que j’avais prévue par intuition – constitue le point de départ. Puis, grâce mon espoir qui se matérialise malgré tout dans le frêle fil de l’écriture unissant chaque seconde, j’avance jusqu’au soir.

Voilà ma mission de vie aujourd’hui. Je vis. J’écris ce que je vis. Ensuite, je m’étire quelques instants au soleil, avant d’adresser un clin d’oeil au chat qui fait la sieste sur la fenêtre d’en face, et de commencer mon télétravail.

1 Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, collection Points, 2009

Géraldine Andrée