Publié dans C'est la Vie !, Cahier du matin, Le journal de mes autres vies, Mon aïeul, mon ami., Poésie

Tu te souviens

Tu te souviens
du robinet
incrusté
dans le mur
de pierre

du mince
filet
d’eau
qui courait
le long du tuyau

dont la bouche
faisait jaillir
en corolle
son chant
dans tout le jardin

Les notes
se posaient
ensuite
en gouttes
de silence

sur les feuilles
odorantes
de chaque plante
Tu te souviens
de la métamorphose

de l’eau
entre les mains
de Grand-Père
Il n’est pas étonnant
que fleurissent

encore
tant et tant
de roses
dans l’arrière-saison
de notre mémoire

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

Publié dans C'est la Vie !, Cahier du matin, Le journal de mes autres vies, Mon aïeule, mon amie

A Marie

Je t’ai retrouvée en songe, Marie, près du buffet de chêne brun.

Tu y posais une corbeille de fruits frais, un bouquet de serpolet cueilli dans le jardin là, tout près.

Puis, tu ouvrais ses grandes portes et tu sortais pour le thé de cinq heures, les tasses de faïence bleue dans lesquelles danserait comme suspendue dans un nuage d’or une goutte de lait.

Et moi, j’étais vêtue de la robe fleurie de mon enfance d’où s’évasait un jupon de dentelle.

C’était un temps si ancien et pourtant si présent

qu’il s’est confondu un instant avec le temps de mon réveil.

Je t’ai retrouvée, Marie, m’attendant près du buffet de chêne brun

pour m’emmener plus loin dans ta demeure

au coeur de laquelle tu ouvrais désormais sans peur

les grandes portes de ton coeur.

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Ecrire pour autrui, Je pour Tous, Mon aïeule, mon amie

La faute

Ma grand-mère me dit en rêve que ce n’est pas de ma faute si mon père – son fils – est « comme ça ».
Ce n’est pas de sa faute non plus.

C’est de la faute à l’Occupation.

Il a fallu s’exiler, quitter la belle maison sous les glycines et voyager en entendant siffler les avions et les bombes.
Il a fallu dormir dehors, à la merci des bombardements alors que la lune brillait d’un éclat d’or.
Chaque distance supplémentaire était un risque de mort.

C’est de la faute à la guerre.
Je n’étais pas née, alors.

Il faisait si froid dans la maison de M. La glace bloquait les volets jusqu’à midi, l’heure où l’on pouvait les entrouvrir un peu.
Des fleurs de givre éclataient sur les vitres intérieures. Il était nécessaire de dormir avec un manteau, un bonnet, des gants et des briques chaudes sous les draps.
Dans chaque pièce, on voyait s’ouvrir la corolle de son souffle blanc.
Chaque chambre était une petite Sibérie.
Les mains risquaient des engelures. Impossible d’écrire, de faire ses devoirs : les doigts étaient gourds. Les jambes bleuissaient.

Mon arrière-grand-père coupait du bois mais celui-ci était mouillé. Le feu ne prenait pas. La neige fondait en grandes mares sur le sol.
Quand un miracle survenait après une attente infinie, annoncé par le crépitement d’une étincelle, toute la famille se serrait autour des quelques flammes frêles du poêle.

Bien sûr, les beaux jours revenaient toujours, avec leurs jeunes fleursleur foin flamboyantleurs feuilles chantantes, leurs ombres douces.
Mais les beaux jours n’amenaient pas à manger.
L’hiver avait été si dur et long que la récolte était maigre dans les corbeilles.

Pour les crêpes, on se contentait d’une farine dure et sèche, de pommes de terre fades, de pâtes dures, de rutabagas écoeurants, de « biscuits de chien » que les gamins se lançaient comme des balles.
Le pain, noir, se mesurait en tickets de rationnement.
Le café n’était que de l’eau jaunie et le lait se caillait vite.

Ma grand-mère me dit dans mon rêve, à l’aube :
Un jour, nous avons été hébergés sur la route de l’exil. On nous a servi de l’eau du puits, du pain rassis, du café et ce fut pour nous la manifestation d’une grande générosité.
Sur notre couche d’une nuit, nous étions en sécurité. Nous avions gagné douze heures supplémentaires de vie.

Tout cela, c’est de la faute à la Guerre.
Ce n’est pas de la faute à ton père s’il est « comme ça », avare en sentiments.

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi

Ensemble

Tu me demandes :

-Et si on allait par là ?

Ensemble, nous prenons ce chemin tout bruissant du souffle des feuillages.

Et c’est comme si une main invisible froissait doucement une large étoffe autour de nos visages.

Nous nous donnons des nouvelles réciproques.

Tu me parles de ton mari qui se rétablit lentement, de l’aînée qui cherche sa voie, de la deuxième qui est partie en Amérique et du cadet qui tarde dans l’adolescence.

Moi, je te confie mes rêves, mes attentes, mes espoirs – et mes déceptions aussi, comme ce grand projet de coeur qui n’a pas réussi, par exemple.

Je t’entends qui soupires :

-Que le temps passe !

Et quel immense pari que de vivre !

Je suis bien d’accord.

Au rythme de nos pas, les mots meurent et renaissent.

Maintenant, nous sommes tellement plus proches !

Nos épaules se touchent presque…

Le souffle des feuillages se fait plus fort.

Il devient un chant d’or dont nous occupons la corolle.

J’ignore laquelle dit à l’autre :

-Faisons quelques pas encore !

D’ailleurs, le chemin se prolonge de seconde en seconde.

Il me semble que nous marchons dans un songe,

que seule, cette promenade, désormais, nous importe

avec sa suite d’instants

qui nous attendent patiemment.

Et c’est ensemble

que nous rentrons alors

dans un vaste silence

où l’on se comprend.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Le violon d’André

Tu aimais
La musique
Née
Du violon
D’André
Dans la lumière
Des jours
Juste
Avant la guerre

Tu aurais aimé
Te joindre
A l’archet
D’André
Qui faisait
Vibrer
Des cordes
De lumière

A l’heure
Où André
Et toi
Vous êtes feus
Je crois
Que vous jouez
A ma fenêtre
La symphonie
De la lumière
Dans la paix
De l’aube

Tous deux
A jamais
Accordés

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !

L’été d’un autre temps

Tu te souviens de cet été-là ?

On arrosait nos jambes couleur d’ambre avec l’eau dédiée aux fleurs.

Tu portais l’arrosoir un peu plus grand que toi en vacillant puis tu versais sur mes chevilles l’ondée fraîche de la matinée.

Je jouais à me cacher derrière les herbes hautes pour que tu ne me retrouves pas avant la fin du jour.

Pendant ce temps, je déchiffrais la parole des arbres. Du royaume de leur ombre bleue, j’étais la reine.

Parfois, l’une de ces conversations secrètes allumait en moi la cascade folle d’un rire qui me trahissait. Alors, tu pointais ton doigt entre les épis jaunes en t’exclamant :

-Méchante ! Te voilà !

J’avais perdu mon pari jusqu’au lendemain.

Oui, tu te souviens…

Cet été était le nôtre.

Pourtant, il paraît si lointain qu’il appartient désormais

à un temps tout autre.

D’ailleurs, s’il nous était accordé le miracle

de son ancien soleil,

serions-nous pour son éclat

encore pareilles ?

 

Géraldine Andrée

Publié dans Je pour Tous

Une voix pour un pays

Le pays est détruit.
Partout, ce sont
des maisons éventrées,
des éboulis,
et, entre les pierres,
un jouet sans enfant,
un miroir sans visage.

Mais alors,
par quel miracle,
les fruits ont-ils tant de couleurs
dans les corbeilles,
les éclats de voix
constellent-ils les rues
qui se rencontrent ?

Par quelle grâce
ce rayon de soleil
se balance-t-il
sur les feuilles de la treille
et la poussière du chemin
accueille-t-elle le visiteur
dans un halo d’or ?

Par quel don d’enfance
entend-on venir
le pas de l’âne
dans l’ardeur du silence
et tinter à ses oreilles
ses clochettes qui dissipent
les ailes noires de la sieste ?

Par quelle magie
souveraine
la rose de l’aurore
et du soir
peut-elle encore éclore
sur tous ces toits
qui se touchent ?

Un tel miracle
s’accomplit,
mon amie,
car le pays
est devenu
au temps ultime
Mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Ce chemin de Toi à Moi

Joues roses sur ciel bleu

C’est un ciel bleu de crépuscule aux nuages roses.

Il ressemble, ce ciel bleu d’aujourd’hui, aux ciels de mon enfance :

celui que je voyais de la terrasse de ta maison à Metz quand les notes des oiseaux perlaient dans le silence du jardin ;

celui qui s’étendait au-delà de la colline où chantait l’angélus que tu as tant célébré dans tes cahiers ;

celui qui entrait par la fenêtre ouverte, les fins de dimanche de mars où il fallait se quitter dans un dernier baiser ;

le ciel de ton vaste miroir sur lequel apparaissait ton visage et que le voile noir de la cécité t’empêchait de voir, les ultimes années.

Il paraît que le soir précédant ton départ, tes joues se sont rallumées et qu’elles ont pris la teinte joyeuse des roses sauvages.

Le soir suivant, elles étaient feues.

J’aime croire, en ce premier soir de printemps, que ces nuages roses sont tes joues qui s’éclairent pour moi, pour que j’entretienne ma foi en la Vie et que j’élargisse ainsi mon espace, comme les ciels bleus de jadis que je contemplais de chez toi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !

Un jardin en Amérique

Je suis retournée en songe dans le jardin de l’enfance ancienne
très loin dans une autre vie en Amérique

J’ai retrouvé au bord de mes cils l’ambre des cimes illuminées par le soleil d’une fin d’après-midi avant que les ombres ne s’allongent

Je me souviens de la joie de cet éblouissement pareille à celle que j’éprouvais en renversant la tête sur la balançoire

Un ballon tournoyait haut pour retomber ensuite dans la corbeille de mes bras

Une voix intérieure qui ressemble à la mienne m’annonçait que c’était bel et bien l’été indien

Les ultimes parfums de l’herbe tiède de la saison infusaient l’air tranquille

Je ne sais pas si j’étais garçon ou fille

Après tout qu’importe

J’entends encore mes pas qui claquent sur l’escalier de bois lorsque ma mère m’appelle dans l’embrasure de la porte

Je suis retournée en songe dans le jardin de l’enfance ancienne

Nul n’est témoin de cette vie

La terre ne garde pas l’empreinte des existences passées
L’air n’a pas mémoire de l’éclat des ailes des papillons

Seul le songe a le pouvoir de révéler derrière les yeux clos une lueur une voix une sensation
pour soi certaines
mais pour autrui très discutables
et qui ne se prêtent donc à aucun partage possible

Qu’importe après tout

Comme trace de mon passage très loin dans le jardin de l’enfance ancienne
en Amérique

j’écris ce poème

éclairé au bord de ma table par un rayon de soleil roux

qui s’apprête

à disparaître

derrière les ombres du soir

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !

Quelle abondance !

Quelle abondance, tout ce temps disponible pour écrire !
Quel luxe, tous ces grains de page et toutes ces gouttes de couleur marine !
Quel voyage, les méandres de ces phrases !
Quelle liberté, cette blancheur qui me fait signe que le jour commence !
Quelle chance, tous ces dimanches destinés à un poème !
Quel avenir, cette simple présence face à mon souffle qui relie tous les silences !
Quelle vie que la mienne qui se déroule, mot après mot !

Géraldine Andrée