En hiver, je roule deux fois par semaine le linge en boule dans le tambour de la machine à laver et j’allume sur le bouton rouge On qui clignote avant que le programme ne démarre.
En été, il y a beaucoup moins de linge à laver.
Et pourtant, en été, je fais la lessive tous les jours. Non par corvée, mais par plaisir. Pour laisser libre cours aux souvenirs.
Descendre dans l’ombre de la buanderie.
Le délice de tremper mes mains dans l’eau fraîche de la vasque de pierre, en y plongeant ma robe imprégnée de la sueur de la veille.
Le frottement du savon de lavande sur les manches, autour de l’échancrure. Le crépitement des bulles entre mes doigts. Le bruissement du rinçage.
Secouer la robe qui étoile mon visage de gouttes. Celles-ci, j’en suis sûre, luisent dans ma chevelure.
Chaque pli exhale la senteur de la lavande, comme si l’on avait délié un bouquet dans mon cou.
Puis, la bassine sur le cœur, emprunter le sentier scintillant de chaleur qui va jusqu’au fond du jardin. La chatte qui faisait la sieste sur la pierre ouvre son œil d’émeraude et me suit.
Accrocher les bretelles avec deux pinces à linge en bois sur le fil de chanvre. Dans le chuchotement de la brise, l’étoffe suspendue se plie et se déplie en de brefs froissements. Les rayons du soleil de midi traversent ses motifs fleuris.
Dans deux heures, la robe sera sèche.
M’en retourner vers la maison pour lire un peu, en attendant.
La terre sous mes sandales craque comme un sablé à peine sorti du four.
Cette fois-ci, la chatte me précède.
Je sais aujourd’hui pourquoi je décore la page de chaque jour avec des touches rose groseille, vert menthe,
Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).
OPAL reconstituant son journal
Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.
un extrait de mon journal de lecture sur le journal d’opal
Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Les ateliers d’écriture de Laura Vazquez : Écrire avec Audre Lorde – Les lignes de l’évier
Tu récures l'évier toute ta vie emportée aspirée par le siphon sous le filet de l'eau du robinet Mais tu récures encore l'évier
L'éponge verte dont le dos se hérisse râpe la paume de ta main Elle s'accroche à ta peau comme tu t'accroches
à ce que tu dois faire et bien faire pour la propreté l’art et la manière Pourtant tu as dû abandonner tant de choses
ta jeunesse tes espoirs tes rêves ta mémoire Et même si ton esprit est aujourd’hui happé par la maladie de l’oubli
tu n’as pas désappris les gestes de toute une vie
Dévisser le bouchon de la bouteille de l’eau de Javel puis gratter la moindre tache de sauce ou de café entre les lignes de l’évier balayer la plus mince épluchure traquer la petite empreinte jaune du calcaire
Me tourner le dos et faire face à l’évier c’est toujours ce que tu as su faire Maman Tu ne sais plus que certains mots comme Amour Demain existent Mais tu as gardé la posture et le geste appris de mère en fille
Penchée sur le baquet soulever le tapis de vaisselle récupérer un grain de riz oublié un pépin de pomme brune qui s’est perdu entre les rainures
Parfaire avec la brosse de crin blanc l’effacement de tout souvenir du dîner Que tout soit immaculé comme à l’aube de la conception Qu’importe que ce soit le soir ultime où je te vois dans cette maison
Le monde ton monde peut bien s’écrouler Tant que l’équilibre de la vaisselle qui repose sur l’égouttoir est maintenu un équilibre dont tu restes la maîtresse suprême rien n’est grave
Certes ton mari a quitté la table pour toujours tu ne mets plus les bons noms sur les bons visages quand on feuillette ensemble l’album de photographies
Mais tu demeures à jamais fidèle aux valeurs que tes aïeules t’ont transmises La fierté de posséder une maison nette qui reflète l’excellente ménagère que tu es En frottant sur la trace de tout ce qui subsiste tu perpétues leur hommage
Maintenant l’évier est blanc comme la première page d’un cahier vierge C’était ton dernier repas seule avec moi Dis Maman Où sont donc passés les rires de tes enfants
Le lendemain de ton départ pour l’Ehpad je suis revenue dans la cuisine J’ai retrouvé la bouteille d’eau de Javel à demi pleine le grattoir vert la brosse de crin blanc que j’ai rangés dans le placard L’évier ne sera plus jamais taché par notre vie de famille
Et je suis partie
aussi
Moi je passe simplement l’éponge interrompant la longue lignée des femmes placées à contre-jour parce qu’elles devaient faire face à leurs tâches du jour
Et je sors écrire au soleil qui souligne d’un rai d’or un peu tremblant les lignes de ma page nouvelle
J’ai retrouvé ce poème dans un vieux cahier de textes d’adolescente.
Quand l’ai-je écrit ? En quelle saison ? Où ?
Dans la chambre aux rideaux flamboyants ?
Sur la table de la cuisine, un jour de pluie et de solitude ?
Comment saisir la trace de ce qui était là, autour de ces vers ?
Comment se souvenir de la couleur et du passage de la lumière sur les lettres que je tapais, penchée sur ma machine à écrire Royal ?
J’aime croire que cette feuille a été entourée d’autres feuilles – même si elles sont depuis longtemps feues – et des lueurs follettes de tout un jardin.
J’aime songer que ce poème me revient d’un très lointain été qui tirait vers sa fin.
De la maison, du jardin, de la jeunesse disparus,
il ne reste que ce seul poème, comme la feuille d’une ancienne promenade que le soulier d’un aïeul en allé a laissée dans le couloir muet.
De quoi parle donc ce poème ?
D’une petite bulle qui naît, brille puis éclate.
La métaphore de l’éphémère.
« Une petite bulle
S’envole et danse
Tourne et se balance
Elle est minuscule
Toute bleue
Et aussi ronde
Que le monde
Elle se laisse aller
Dans le vent
Et amuse les enfants
En faisant trembler
Tous ses reflets
Elle est légère libre
Comme la joie
Comme un cœur ivre
Puis soudain
Distraite du doigt
Je la touche
Et elle se brise
S’éteint »
En bas de la page, deux séries de points de suspension qu’un tiret sépare. La bulle continue donc sa danse.
Écrire aujourd’hui ma gratitude pour tous les journaux intimes de ma vie :
Le cahier fleuri de mes treize ans, celui qui se fermait avec une petite clé d’or et qui m’a fait découvrir mon pays intime-rien-qu’à-moi.
Le cahier violet de la marque Majuscule dans lequel je jetais mes cris de révolte, dans une écriture si désordonnée, si tourmentée qu’elle était illisible – autre manière de me protéger et d’empêcher l’accès de ces pages à ma famille. Plus tard, c’est moi qui ne pouvais plus me relire, retrouver mon ancien Moi. Cahier dont le langage codé m’a interdit de revenir sur mes traces. Preuve de la vanité parfois de se relire. On ne se retrouve plus car on n’est plus celle qui a écrit ici.
Le cahier de velours rouge qui m’a permis de réfléchir sur ma liaison toxique avec cet homme dans La Maison Blanche. Un cahier de peine, de solitude et d’exclusion quand j’y songe. L’histoire d’une jeune femme incomprise.
Le cahier Leuchtturm beige – journal de mon voyage à Florence. Une liste d’affaires à emporter, de monuments à visiter. Quelques poèmes gribouillés. Jamais réécrits.
Les cahiers bleus, de la marque Clairefontaine à spirale, dans lesquels j’ai mis en scène mes rêves – séjour au bord de la mer, commencer à vivre de mon écriture… Et ceux-ci, de page en page, se sont matérialisés.
Le cahier rose du confinement, journal d’écriture sur l’écriture, véritable laboratoire d’expérimentation littéraire.
Le bullet-journal vert sur lequel j’ai inscrit et défini mes objectifs pour les incarner dans la matière du papier – premier mot, premier pas vers la réalisation de soi.
Et le prochain cahier de demain ? Quel sera-t-il ? Je ne sais mais, en fermant les yeux, j’imagine la douceur du papier, sa petite musique quand ma plume va à son contact. Sa couverture avec, peut-être, les étoiles dorées du Petit Prince de Saint-Exupéry ? Ciel de l’écriture. Écrirai-je un poème qui se déhanche ? Un fragment de vie ? Un état d’âme ? Une anecdote intéressante ? Ou cette simple gratitude :
« Merci à ce cahier qui commence. Tout est à écrire. Donc, tout est à vivre. »
Merci à tous ces cahiers qui m’ont fait devenir celle que je suis : écrivaine de vie.
J’ai un grain qui roule dans la tête et qui me presse de commencer mon œuvre
la foi grosse comme un grain de moutarde quand j’écris le matin pour personne pour rien
Je me souviens du grain de beauté sur le cou de mon premier amour sur lequel j’ai déposé un baiser juste avant son départ pour l’Angleterre
Dans ma mémoire les rires de l’enfant qui aurait pu naître courent encore tout derniers grains d’or
Pourtant le grain est toujours promis à la fleur
Un grain suffit pour annoncer une bonne récolte
Tels sont les grains que je sème sur le chemin de ma phrase Petite Poucette qui ne veut pas se perdre trop loin
Je continue ainsi mes prières j’égrène les mots de ce chapelet secret qu’est mon poème afin qu’un sourire revienne
ou qu’une lueur aussi frêle qu’un grain de riz apparaisse dans les yeux des passants que je croise
Il y aura jusqu’à mon souffle ultime la souvenance des innombrables grains des secondes de mon enfance qui tintent dans le soleil de la maison disparue
Et je lève la tête pour remercier mon étoile ce grain éternel au milieu du champ de la nuit J’ai le don de retenir ce qui s’enfuit
L’écrivain croit en l’espérance du grain qui meurt
S’il meurt c’est pour laisser la place à ce qui se cueille se recueille
Ce grain égaré sur la terre ce fut moi Mais je me suis élevée dans la lumière
Je vous rejoins sur ce point Monsieur André Gide Un grain ne meurtpour grandir seul car c’est dans la solitude que l’on grandit et bien plus encore que l’on mûrit
Voici donc le fruit de moi-même
J’en veux pour preuve le grain de ma peau qui a rendez-vous avec le grain de la page Qui touche ainsi l’autre au point du jour
Maintenant je prends le temps de contempler un grain après l’autre dans le sablier renversé
Je ne fais plus d’un grain de sable une montagne parce que tout s’évanouit la montagne elle aussi s’érode
Les grains de la terre se dispersent Il faut accepter d’être le souffle et le grain c’est-à-dire l’auteur et le témoin de son effacement admettre que des grains de poussière recouvrent notre trace inexorablement
Il y a aussi un mot que j’aime
Silence
Il me permet d’entendre
le si petit crépitement des grains qui tombent de la paume de ma main dans la profondeur infinie d’un panier singulier
C’est cela écrire c’est tresser le panier du silence pour tous ces grains oubliés que je rassemble et que je verse en son cœur d’osier car je sais qu’ils n’ont pas pu germer faute de chance
Mais ils sont là pour donner à mes rêves d’écriture future de la présence qui les pousse vers le jour à point nommé