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Les hivers de jadis

Ils étaient rudes, les hivers de jadis, bien plus rudes que ceux d’aujourd’hui.

Mon Grand-Père, instituteur à l’école communale, se levait trois heures avant le début des cours pour réchauffer la salle de classe.

Une par une, il posait les branchettes dans le ventre du poêle.

Puis il approchait l’étincelle. Les flammes montaient haut mais la chaleur demeurait circonscrite autour de l’appareil.

Il faudrait beaucoup de temps pour qu’elle enveloppât toute la salle. Les vitres étaient étoilées de givre.

Mon Grand-Père notait à la craie en haut du tableau noir :

Aujourd’hui, jeudi 14 décembre 1939.

Tout était blanc : la date, les fenêtres, les chemins et les prés aux alentours noyés dans la brume.

A huit heures moins cinq, une cavalcade retentissait dans les couloirs.

Les écoliers rentraient avec leurs bonnets, leurs manteaux et leurs souliers mouillés. Certains venaient de loin et avaient marché longtemps.

Leurs haleines, mêlées à l’humidité de leurs vêtements, embuaient les vitres.

Ils ne se dévêtaient pas tout de suite car la température ne s’élevait guère.

Les encriers restaient gelés.

Grand-Père consacrait ce temps où il était impossible d’écrire au cours de morale et à la récitation des leçons.

Quand j’ai lu Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier pendant mon adolescence, j’ai retrouvé sans y avoir jamais été assise la salle de classe de mon Grand-Père éclairée au coeur de l’hiver. Le silence était tel qu’hormis la voix de l’écolier qui restituait sa leçon devant le maître, on entendait craquer le poêle à bois.

Vers dix heures enfin, l’encre avait des reflets scintillants.

On pouvait commencer la leçon du jour.

On enlevait ses gants.

Chacun trempait sa plume.

Il y avait beaucoup de ratures car le contact de la feuille avec la main réveillait la douleur des engelures.

Puis la guerre éclata. L’école de Grand-Père ferma pendant toutes les années d’Occupation où le froid fut si mordant.

Ma mère a eu mon Grand-Père comme instituteur.

Elle m’a montré un soir son cahier du Cours Moyen.

Le papier a bien pâli. Les mots cheminent sur une ligne invisible. A certains bouts de phrases, les lettres s’effacent dans la neige de la page.

Mais si j’approche cette dernière de mes yeux, je peux voir en transparence le feu qui tremble dans le poêle, l’encre qui luit, la blancheur triste du jour et le noir pétale d’une tache d’encre sur les doigts encore gourds.

Géraldine Andrée

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Le jardin des fées

Chère page,

Je te présente le jardin de mon enfance.

Voici les grands arbres : le platane, le sapin, le chêne et, plus loin, le mirabellier près du cordeau où les draps fraîchement lavés dansent dans le vent comme de larges ailes blanches.

Et voici, au centre de la pelouse, le petit marronnier qui fleurit tant au printemps. Il prépare pour mes poèmes la corolle de son ombre dorée.

Je connais de nombreuses cachettes : dans ce buisson, je me loverai quand je ferai de fausses fugues pour fuir l’autorité de ma famille.

Dans le jardin de mon enfance, l’herbe est odorante après la pluie. Les soirs d’orage, lorsque l’air s’apaise une fois les tambours passés, je la vois luire sous la lune.

Voici aussi, chère page, le muret couvert de mousse sous laquelle courent des fourmis rouges qui piquent quand elles montent aux mollets, la porte verte des dépendances qui s’ouvre en grinçant sur les bicyclettes couchées dans l’odeur du salpêtre.

Des raisins aigres pendent de la vigne. Leurs grains minimes tombent sur le petit banc de bois destiné à la chatte sauvage et à la jeune fille songeuse que je deviendrai.

Là-bas, le plant de tomates déjà roses.

Plus loin, le forsythia avec sa belle neige de fleurs d’or qui attire les papillons mouchetés. A l’orée de l’automne, ses flocons jonchent les flaques de l’allée. On en coupe des rameaux pour Noël, que ma mère dispose en bouquet dans un long vase.

Tu connais maintenant la cour grise encerclée par une haie de rosiers où je ferai chaque matin d’été la toilette de mes poupées.

On s’approche maintenant de l’épais lierre grimpant jusqu’aux fenêtres des chambres, étoilé de pucerons et d’araignées qui m’effraient au moment du coucher s’ils ont eu l’heur d’entrer.

Le jardin ne se finit jamais, chère page, car le grillage de la clôture est troué. Les herbes folles des champs voisins y glissent leur pointe sifflante et les coquelicots y épanchent leur sang.

La flamme rousse d’un écureuil venu du fond de la forêt s’élance et s’accroche au chêne.

Entends-tu chanter dans les feuillages, toi, ma page de silence, les mésanges, les bouvreuils, les chardonnerets originaires de la clairière dont la lisière tremble comme une onde bleue dans le matin ? Entends-tu ces voix qui s’élèvent dans ta blancheur ?

Un matin, les herbes hautes se sont écartées et deux yeux nous ont fixés. C’était une biche. A l’instant même de notre découverte, elle a disparu.

Je confierai toutes mes voix secrètes, mes peines et mes rêves à ce jardin.

En soulevant une feuille, une brindille ou un fétu, j’espèrerai rencontrer une elfe.

Il me semble entendre bruire à l’heure du sommeil les rires des fées dans le silence.

Je me promène le lendemain matin en quête d’un lutin.

Et je garde confiance… L’enfance n’est rien sans attente émerveillée.

Ce jardin, je le contemplerai longtemps quand je chercherai un sens à ma vie.

Je déchiffrerai l’alphabet de ses feuilles, de ses racines et de ses pierres.

Je serai témoin de ses métamorphoses au fil des saisons – son roux ardent, ses branches grises, ses bourgeons jaunes, les lueurs de ses pollens dont il faudra me protéger pour me préserver des crises d’asthme et que je verrai virevolter avec le regret de ne pouvoir participer à leur ronde derrière la vitre de la véranda.

Ce jardin me donnera un chat, des poèmes, des promenades.

Je prêterai l’oreille à la houle du vent qui surgira à chaque instant au-delà des frondaisons.

Rythme du jardin qui me précipite inéluctablement dans le rythme de la vie avec ses gains et ses deuils, ses échecs et ses succès.

Grandir dans l’oubli contraint des belles choses.

Être sérieuse, peut-être uniquement par orgueil – ou par peur.

Ne plus contempler mais expliquer.

Nommer au lieu de ressentir.

Apprendre.

Les saisons ne se définissent plus selon les couleurs, les plantes, les senteurs mais selon les notes, les devoirs, les évaluations.

Me dompter moi-même.  Me discipliner pour que les autres n’aient pas le plaisir de le faire, moi l’herbe rebelle, dite « mauvaise », la fleur sauvage.

M’éloigner, année après année, de mon rêve de vie. Parce qu’il en est ainsi et que la société demande de vivre au lieu de rêver.

Pourtant, je ne suis jamais sortie du jardin aux mille songes entrelacés par les fées.

Toutes ses ramures réunies me murmurent l’essentiel du monde.

Son souffle me guide comme une feuille vers toi, chère page.

Tu as, c’est sûr, une marge, des lignes, une bordure qu’on ne peut franchir.

Et pourtant, quand je te confie mon enfance avec des déliés réguliers,

le jardin continue, de mot en mot,

sans grillage.

 

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Poésie

Toutes les feuilles

Toutes les feuilles
des beaux jours
s’amoncellent
sur le chemin…

Jaunes, brunes, rouges,
elles ressemblent
aux feuilles
des automnes anciens.

Elles se froissent
sous le soulier
avec ce murmure
de soie

de l’année
précédente
et elles reposent,
face tournée

vers le ciel,
quelle que soit
la morte-saison
de la vie.

Des êtres
s’éteignent,
d’autres
viennent.

Louise
s’en est allée,
il y a trois
automnes.

Et Claire
est née.
Les feuilles
tombées,

elles,
n’ont pas changé.
Claire a grandi.
Il se murmure

au fil des ans
que son sourire
a la même
lumière

que celui
qui éclairait
le visage
de Louise.

C’est ainsi.
Telle
est la loi
des jours

qui se détachent
du temps
comme ces feuilles,
filles

des feuilles
feues
de l’automne
d’avant.

Géraldine Andrée

 

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L’été infini

L’enfance passée

chez toi

fut un été infini.

 

Les prunes toujours à point

qui laissaient perler

leur goutte d’ambre,

 

les herbes après la pluie

dont le parfum

faisait tourner la tête,

 

les sentiers qui chantaient

sous l’arrosage

pendant la sieste,

 

la petite robe

échancrée et courte

à cause de laquelle

 

on jouait à la coquette

en coupant le trèfle

sur les assiettes de dînette,

 

les sandales

dont les semelles souples

foulaient les blés,

 

les branches de l’ormeau

qui se balançaient

de bleu en bleu,

 

les guêpes qui entraient

pour se poser

sur les tranches de melon,

 

la tête renversée

dans le galop

d’un rire

 

lorsque sur le nez

passait le chatouillis

d’une brindille,

 

le sablier blond

de la lumière

qui s’écoulait

 

sans que le bon

ne se termine

et dont le grain 

 

ultime

coïncidait

avec la première étoile

 

annonciatrice

d’une nappe

constellée

 

de lumineux

points

de croix

 

Cela fait longtemps

que tu es partie

pour un été infini…

 

Et je traverse

les saisons de ma vie

en portant

 

secrètement

la triste joie

de mon enfance

 

feue

qui cependant

demeure

 

dans ma mémoire,

pour un séjour

qui durera

 

jusqu’à ce que je te retrouve,

un jour ou une nuit,

dans un été infini…

 

Géraldine Andrée

 

 

 

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La saison des mots

 

 

Le vieux café

 

Le rayon roux
de la pancarte
Les Amis
se balance au vent

 

Il suffit
de fermer
les yeux
sur les souvenirs

 

Et le soleil
d’une saison ancienne
ravive la lueur
des liqueurs

 

Les volutes
d’une cigarette
dessinent un cercle
de confidences

 

On boit
dans les regards
l’espoir infusé
d’un aveu

 

Un baiser
éclaircit
le marc gris
des soucis

 

Près du cendrier
les mains s’écoutent
rient
puis dansent

 

 

 

Derrière le comptoir
une chanson
égrène
sa romance

 

Le tablier léger
de Florence
tournoie
au rythme des commandes

 

Mais il suffit aussi
d’ouvrir
les yeux
sur les souvenirs

 

Le Café Les Amis
est muet
On a baissé
le rideau de fer

 

Les histoires
de la terrasse
n’égaieront plus
la petite place

 

Dans la poussière
frémit
le lambeau jauni
d’un parasol déchiré

 

Trouverait-on
encore
si on entrait
dans le vieux café

 

 

 

 

 

la trace d’une larme
le sillage d’une bouche
déposés au bord
d’un verre?

 

Le papier ultime
d’une commande
attend-il à l’angle
de la table?

 

Nul ne sait pourquoi
le Café Les Amis
ne connaîtra
de saison nouvelle

 

Le temps
ne revient jamais
Seul le vent converse
avec les persiennes

 

Et réveille
la longue
plainte
oubliée

 

de la pancarte
rouillée

 

 

 

 

 

 

 

 

Visiteur

 

 

J’entends
ronchonner
le vieux carillon
de l’entrée

 

Le rayon jaune
d’un falot
s’allume
et se promène

 

Gaspard
aboie
en quête
d’un regard

 

Puis c’est
l’obscur
froissement
d’une tenture

 

Ce murmure
presque inquiet
qui suit un pas
dans le salon

 

Avez-vous fait bon voyage?
Vous devez avoir froid
Vous arrivez à temps
On sent poindre l’orage

 

Et moi je cache
mon visage
dans le noir
de mes mains

 

Qui vient
me voir
ce soir?
N’est-il pas

 

trop tard
pour les regrets
et trop tôt
pour les mots?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Libre

 

Arthur a les doigts tachés d’encre et de colle.
Il ne veut plus aller à l’école.
Au fond de son cartable,
gisent des feuilles ridées,
des fruits éclatés,
des crayons usés,
un dessin blême,
les lignes inachevées
d’un poème…

La spirale dorée
du beau cahier
que je lui ai offert
en début d’année
a été arrachée…
Sur l’étiquette,
le nom s’efface…
Quand Arthur
entrouvre son col,
je caresse
de mon index
une petite griffure
où le sang sèche…
Arthur ne veut plus aller à l’école!

Mon enfant,
ne crains rien!
Demain,
après-demain,
et tous les matins
qui se suivent,
nous courrons, ivres,
dans les parfums
de l’herbe folle!
Nous écouterons chanter
le souffle clair
de l’eau légère!

Et tu apprendras
à lire en chemin
une autre parabole
dans les lignes enfin réunies
de nos mains…

 

Je lis dans la neige la page du jour

 

Sur le rebord de la fenêtre
huit virgules fines
et vingt petits points
C’est la mésange
qui a picoré
quelques miettes
de pain

 

Au seuil de la porte
une ligne épaisse
s’arrête soudain
Le facteur
m’a apporté
le courrier du matin
en vélomoteur

 

Dans le jardin
je déchiffre
d’étranges lettres
Minette
me raconte
sa promenade
avec ses pattes

 

Et si je prolonge
mon enquête
jusqu’à la barrière
je m’amuse
des ronds éclatés
laissés par les bottes
des écoliers

 

Hélas je ne vois
dans la neige
nulle trace
de tes pas
Notre histoire
serait-elle
une page vierge?

 

 

Un invité singulier

 

Je vous ai donné, hier soir, à la fin de la fête, un précieux numéro de téléphone,
qui vous permettra de me joindre dans ma maison de campagne.
Je l’ai noté sur un feuillet quadrillé que j’ai plié en secret.
Et voilà:

Ce matin, j’ai ouvert courageusement les volets des sept fenêtres.

Pour la première fois, j’ai parlé au cerisier que je trouvais sec et avare.

J’ai arrosé les plantes de la véranda, en leur souriant comme si elles reconnaissaient mon visage.

J’ai dit bonjour au nuage qui traversait le soleil; mon regard a compris que le ciel était large.

J’ai envoyé à la chatte désobéissante -sans doute cachée dans un tronc fendu- ce timide baiser que la brise a bien voulu lui porter.

J’ai épluché avec patience les longues courgettes du déjeuner.

Je n’ai pas été contrariée quand le bordeaux millésime 1980 a versé quelques larmes rouges sur les coussins.

J’ai sorti enfin du buffet la vieille théière de Marthe, avec son bec d’argent recourbé.

Exceptionnellement, j’ai orné la petite table du salon d’un napperon de dentelle.

Puis, à toutes et tous,

à l’ombre bruissante des arbres

aux ailes curieuses des oiseaux

à l’horloge trop bavarde

au bois inquiet des meubles

j’ai demandé de se réjouir en silence.

Je suis prête désormais
pour votre appel.

 

 

 

Six heures moins le quart

 

 

Dans un quart d’heure le gardien
fermera les grilles du jardin

 

On se résigne quand le chocolat
coule lentement sur les doigts
On ramasse le ballon
dont la poussière a effacé les couleurs

 

Entre les branches un rayon se brise
Et s’accélère le pas de la brise
L’ombre est une immense
tache d’encre sur la pelouse

 

Il a fallu plusieurs fois déplacer
la serviette le transat
ou la petite chaise d’osier
pour bien se reposer

 

Terminons la page de ce roman
Feuilletons les songes de ce magazine
avant de glisser dans la mémoire
un obscur signet

 

Les sanglots d’un enfant
jaillissent au bord du chemin
Vite à la maison pour la toilette
Calme-toi ou tu seras puni

 

Il flotte une obsédante
odeur de fruit blet
et la vieille ritournelle
des voix égarées

 

 

 

Heureusement que j’ai pris mon pull de laine
On sent la fraîcheur du soir
Sais-tu si Catherine vient demain?
Je n’ai pas de nouvelles

 

C’est l’heure où le gardien
ferme les grilles du jardin

 

On avait donné rendez-vous à un regard
Maintenant il se fait tard
Alors chacun abandonne son banc
pour s’attendre
autre part

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Guetteur

 

 

Tous les matins
J’espère une lettre
Mais pas le moindre signe
Le sentier est blanc

 

Un merle nerveux
Tape du bec
Contre le carreau
Et disparaît je ne sais où

 

On annonce demain
Un radoucissement
Peut-être le thermomètre
Remontera-t-il au-dessus de zéro

 

Et j’entendrai s’égrener la source
Des étoiles secrètes
Couleront dans mon seau
Que j’irai porter à Zozie la jument

 

Mais qu’en sera-t-il
Des mots
Que nous déposions jadis
Sur nos sentiments?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une claire rivière de printemps
traverse la pièce
C’est moi Je ne fais que passer
dis-tu en riant
avant de t’effacer
dans ton propre courant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partout on allume
Les feux les fêtes
Les rêves les aveux
Les promesses

Demain bien sûr
Le monde aura changé
Car ce soir
C’est la nouvelle année

Moi je verrai la lampe
Au beau reflet d’or
Trembler encore
Sur mon livre

En cassant des noisettes
J’entendrai craquer
Tous les souvenirs
Dans ma tête

Très tôt le matin
Je serai témoin
Des noces répétées
De la pluie avec la terre

Les oreilles de la chienne
Frémiront toujours
Aussi douces
Sous mes mains

Non demain
J’en suis certaine
Rien n’aura changé
Les joies comme les peines

Et quand je te regarderai
Tes yeux seront
De la même couleur
Que ton cœur

 

 

 

 

 

J’ai perdu la clé de l’armoire ancienne la profonde armoire de chêne qui trône dans la chambre d’amis

Que faire? Comment mettre la main désormais

Sur les chemises fleuries du printemps dernier

La poupée brune aux yeux verts de Stéphanie

Le roman acheté sur une place ensoleillée et dont j’ai toujours retardé la lecture à mon grand regret

La trousse de couture et son dé étincelant comme un ongle d’argent

Les cartes postales que tu m’envoyas durant l’été 89 et qui fixent cette apothéose décisive de l’instant quand la lumière épouse l’eau

Les sachets de lavande confectionnés par Grand-Mère

Le cahier d’enfance où je recopiai d’une main hésitante mes premiers poèmes

Comment toutes ces années que j’ai enfermées dans la nuit peuvent-elles me pardonner?

J’ai perdu la clé de la vieille armoire

Je ne parviens plus à percer le mystère de la serrure d’Amour

Les objets sont comme des visages sans retour

Seul le rêve silencieux d’un soir
me permet quelquefois pour un temps très court
d’en voir les reflets…

 

 

 

 

 

 

 

 

J’avoue que souvent
Je me sens seule
Alors j’invente
Le temps des êtres et des choses
Je pose

Un peu de blanc
Pour les signes du vent
Un peu de jaune
Pour l’insecte dans son soleil
Un peu de rose
Pour le ciel dans le fruit
Un peu de rouge
Pour le silence qui bouge
Un peu d’orange
Pour la sieste des branches
Un peu de vert
Pour l’étoile des pierres
Un peu de bleu
Pour le chemin qui court

Je pose aussi
Un peu de songe
Pour la main
Un peu d’attente
Pour l’eau des yeux
Un peu de tendre
Pour chaque pensée
Pour chaque couleur
Un baiser

Dans mon cœur
J’éprouve déjà
Un début d’innocence
Une vague intuition
De joie
Oui le temps
est très beau

Seule ombre au tableau
Tu n’es pas là

 

 

L’horloge est muette
Le souffle se suspend
La bougie grelotte
L’échiquier rêve

On écoute l’instant
Et bruissent les notes
Frémissent les accords
Comme une brise d’or

Là une ride s’efface
Ici une main se tend
Puis passe l’aile douce
D’un sourire

La mouche du souci
Ne bourdonne plus
Le thé froid
Dans la tasse languit

On a laissé les manteaux
Tout au fond du couloir
Et une voix ancienne
Se confie à l’âme

On se réjouit
D’être l’hôte secret
De ce temps généreux
Et singulier

Les mains du pianiste
Dénouent les ombres
Chaque touche
Allume un regard

On ne songe pas
Que tombe le soir
Et qu’on doit hélas
Se quitter bientôt

L’invisible rideau
S’entrouvre enfin
Sur des visages
Familiers et nouveaux

Comme il fut beau
Et tendre l’Oubli
En la compagnie
De Chopin

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui
tu n‘écris pas
le monde

 

C’est le monde
qui s’écrit
en toi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dis-moi mon cœur
Pourquoi j’écris
Toutes les nuits
Avec une joyeuse
Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans tes mains
S’allume
Un soleil calme

 

 

Prends la plume
Puis écris
La longue phrase

 

De ta Vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’en penses-tu?

 

Peut-être aurions-nous dû
Dessiner des silences
Autour des mots
Pour nous entendre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe

 

 

On a fermé
l’Annexe des Jeunes Filles
Dortoirs un deux et trois
les lits sans drap sommeillent

 

La cloche est muette
L’aiguille du cadran
n’obéit plus au Temps
Les pupitres bâillent

 

Dans la rigole du tableau
repose
l’éponge sèche
qui effaça

 

la dernière phrase
d’une leçon
l’allégresse
d’une réponse

 

Dans le poêle
la flamme des veilles
trembla jusqu’aux cendres
de l’aube

 

Les noms semblent
avoir quitté les choses
Mais sous le préau
de l’automne nouveau

 

le pas suit
la fantaisie
d’une marelle
et si l’oreille est attentive

 

 

 

elle entend danser
la robe de l’air
lorsque glisse
la traîne d’un murmure

 

L’œil de l’âme
devine dans l’ombre
le signe d’un gant
l’épingle d’un chignon

 

Une trace de fard
fleurit sur un miroir
L’astre d’une bague
enfin s’allume

 

L’adieu est une page pliée
que lira plus tard
cette Chère Amie
assise au bord des nuits

 

On a fermé
l’Annexe des Jeunes Filles
Mais comment interdire
les jeux de la mémoire?

 

Rose Christine Anne Sylvie
Claudia Sarah Louise Florence
Catherine Laure Margot Virginie…
Elles courent

 

à l’infini
le long du souvenir
et leur rire
nous rappelle

 

que le Passé
jamais ne s’absente
Le Passé est une éternelle
adolescence…

 

Je me demande

 

 

Que sont devenues mes amantes?

 

 

Celles qui remuent l’eau du silence
en dénouant la chevelure de leurs rires?
Celles qui allument la nuit
entre les cils de mon sommeil?

 

 

Je vous attends
mes belles ardentes
au-delà du regard
et des étoiles noires

 

 

Mais je rêve
que je m’endors
contre le corps
nu de mon désir

 

 

Et vos ombres lentes
m’entourent
pour m’ensevelir
à l’orée du jour

 

 

 

 

 

La petite chambre du Sud

 

 

Disperser la poussière des choses

Non vraiment Rien n’a changé

Sur la chaise le chapeau de l’ultime saison et la fleur ouverte d’un col de robe

Au bord de la table une carafe à combler comme un désir

À droite la coiffeuse où un peigne montre ses dents d’ivoire
et le miroir ovale où l’attente se regarde

Le volet tremble un peu lorsque l’air dénoue ses colliers

Mais le temps n’a nulle envie de s’envoler

Un souffle se faufile entre les draps de lavande

L’ombre des rideaux s’allonge et quelques lueurs y accrochent parfois leurs ailes de papillon

Des patins de feutre glissent dans le soir Marthe dépose un plateau sur la table basse et le thé infuse comme un secret

Au cours de cette promenade immobile

cueillir le bleu de menthe du silence

puis converser avec la solitude

loin très loin

dans la petite chambre du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

Dépendances

 

 

La clé tourmente la serrure. Puis l’épaule pousse la porte…

Tout est là.

L’arrosoir, qui a désaltéré le jardin durant les longs mois d’été, bâille sèchement.

Le sécateur brille d’un éclat cruel. Si on s’approchait sans crainte de sa pointe, on délivrerait ce pétale fané.

La brouette a tellement sauté sur les sentiers du petit matin que sa roue est usée; mais des grains de terre constellent ses flancs…

Dorment dignement debout la pelle et le râteau, qui éclaircissaient l’allée quand la morte saison semait ses feuilles…

La haute échelle verte monte désormais vers le plafond de salpêtre. Entre les marches, une toile d’araignée garde captif un papillon recroquevillé… Les ailes s’accrochent toujours aux fils perfides du souvenir!

Sur le portemanteau, les manches d’une tunique grise sont imprégnées d’odeurs – fruits flétris et fleurs rouies… Une paire de gants tachés d’herbe est suspendue à un clou noir.

Tout est là, abandonné par des mains qui ne peuvent travailler…

Et la lumière ne dissipera plus le songe des choses
car les dépendances dépendent
d’un autre Temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chère Else,

 

Aucune heure
ne s’allumera
après la lueur
de ma bougie…

 

Mais toi, mon amie,
touche ma main
dans la nuit
et continue d’écrire.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2010

 

Ainsi soit l’heure
du petit matin:
qu’un nom respire
pour chaque bougie…

 

Ce poème a été écrit en mémoire de Selma Meerbaum-Eisinger, décédée le 16.12.1942 à Michaïlkovka dans un camp de travail en Transnistrie (Ukraine), à l’âge de 18 ans.